Le mystère de l’élastique


Cette histoire plutôt singulière débuta le jour où Grégoire et sa sœur Anne ouvrirent une boîte de Pandore. Grégoire a perdu la vue voilà quelques années, suite à une maladie dégénérative. Il a su à peu près s’adapter à sa nouvelle réalité, mais certaines choses lui échappaient ou devenaient pour lui de grands casse-têtes. Parfois, ce genre de choses frustre, mais dans d’autres cas, ça peut être très drôle.

Grégoire avait une quinzaine d’années et fréquentait une école secondaire régulière depuis quelques années. L’apprentissage n’était pas toujours facile, mais les professeurs et quelques élèves l’aidaient beaucoup. Anne, pour sa part, avait onze ans et terminait sa sixième année.

Alors Grégoire était assis à côté d’Anne dans le salon. Ils écoutaient la TV ensemble et pendant les pauses publicitaires, Grégoire aimait beaucoup agacer Anne. Plus souvent qu’autre chose, il la chatouillait, surtout quand elle s’assoyait sur ses genoux, mais de temps en temps, il lui frottait les cheveux. Anne n’aimait pas beaucoup, surtout depuis qu’elle avait commencé à se les attacher, car cela déplaçait l’élastique qui était parfois tout tordu et difficile à enlever. Selon les dires d’Anne, cela lui cassait aussi des cheveux de temps en temps, mais jamais Grégoire n’eut la chance de récupérer des échantillons pour confirmer cette supposition. Grégoire faisait bien attention de ne pas trop tirer. Une fois, il y était allé trop intense et Anne avait poussé un grand cri, puis leur mère l’avait sermonné un peu: « Grégoire, j’ai pas envie qu’on soit obligé d’lui couper les cheveux parce que tu y joues avec la couette! » Anne, pour sa part, avait juré qu’un jour, elle trouverait un moyen de paralyser son frère, elle s’assoirait sur lui pendant des heures et il ne pourrait plus bouger! Ouille!

Un bon jour, Anne voulut expérimenter, savoir ce que Grégoire ferait s’il n’y avait pas l’élastique et qu’il lui jouait dans les cheveux à sa guise. Sans se douter de ce que ça allait déclencher, parce que pour elle c’était bien simple, Anne demanda à Grégoire de lui enlever son élastique pour ne pas qu’il se bloque. Grégoire, un peu embêté, hésita et n’essaya pas. Il avait trop peur de lui tirer les cheveux ou casser l’élastique en tirant trop. Il ne voulait pas lui faire mal, juste l’embêter un peu.

Mais par la suite, il commença à s’interroger. Il se demanda maintes fois comment l’élastique tenait, comment il aurait pu le détacher sans tirer les cheveux de sa sœur. Grégoire ne cessait de penser qu’il se serait passé de quoi de génial s’il l’avait détaché, mais sa logique lui répétait que tel n’était pas le cas.

  • Grégoire? Grégoire? Peux-tu répondre à la question s’il te plaît?
  • Euh…. J’ai pas compris madame, pouvez-vous répéter?

Oui, on aura deviné: ces ruminations à propos de l’élastique commençaient à affecter sa concentration en classe. Un peu honteux de se faire rappeler à l’ordre par son enseignante, il se reprit, mais il y eut plusieurs autres épisodes de distraction pendant lesquels il repensa à l’élastique, durant un cours ou une émission de télé.

La partie de l’élastique que j’ai touchée, pensa Grégoire avant de s’endormir un soir, n’était pas lisse. Elle avait une forme de spirale, de ressort. C’était peut-être un fermoir qui tient l’élastique. J’imagine, poursuivit-il mentalement, que ce n’est pas comme un élastique en caoutchouc qu’on prend pour fermer un sac. On enroule ça autour des cheveux et il y a un mécanisme pour le resserrer, de quoi qu’on peut défaire sans devoir trop étirer l’élastique et tirer les cheveux dans tous les sens.

Grégoire jongla pendant deux semaines à propos de ça, se fit reprendre plusieurs fois par ses enseignants qui songeaient sans doute à prévenir ses parents. Il lui fallait faire quelque chose pour rétablir sa concentration. Il n’y avait pas 36 solutions. La construction de son modèle mental d’élastique n’aboutissait pas. Il lui fallait une séance d’expérimentation. Oui oui, il allait devoir essayer, avec ce qu’il a observé et déduit, d’enlever l’élastique et puis après, peut-être cesserait-il enfin d’y penser.

Cela se fit un soir, pendant un film que Grégoire trouvait un peu ennuyeux mais qu’il écouta tout de même pour passer du temps avec sa sœur, et lui jouer avec l’élastique. Pendant une pause publicitaire, Grégoire mit sa main derrière la tête d’Anne, localisant le fameux élastique. Cette fois-ci, il l’a tâté plus. Il était enroulé autour d’une couette de cheveux. Sans plus attendre, désireux d’en finir avec ce mystère, Grégoire a tenu la couette d’une main pour ne pas que ça tire trop, mais ça se peut que ça ait tiré cochon, et de l’autre, malgré quelques protestations de sa sœur, il a tiré sur l’élastique. Oui oui, il a fait ça. Il y a eu un peu de résistance par frottement, mais l’élastique s’est détaché, libérant les cheveux, un paquet de cheveux, plus que ce à quoi Grégoire s’attendait. Laissant tomber l’élastique, persuadé qu’Anne avec ses deux grands yeux le retrouverait bien vite, Grégoire prit le paquet de cheveux dégagé, et se mit à jouer avec comme jamais, jamais, jamais il n’avait fait ça, avant, avec des cheveux. C’était quasiment comme s’il n’avait jamais vu ça, des cheveux longs! D’abord, à deux mains, il a tripoté ça dans tous les sens, pour tout mélanger ça, et il a crié « YEAHHH!!!!!! ». Objectif: qu’elle ait bien de la misère à les démêler, qu’elle soit obligée de les mouiller et que ça tire, tire, tire. Puis il se prit un bout, tint ça d’une main pour pas que ça tire trop, puis a tiré, presque pour essayer de casser les cheveux. La couette résista, mais pas Anne qui hurla à son frère d’arrêter avant de se lever.

« Pis là yest où mon élastique??? » demanda Anne. Grégoire a alors constaté qu’il était peut-être allé trop loin. On a cherché en vain l’élastique. Tandis qu’Anne regardait, Grégoire tâtait le divan et le sol, en vain, toujours en vain. Anne demanda à Grégoire de se lever, déplaça le divan, chercha, Grégoire tâta le sol à son tour, en vain. Anne était pour laisser ses cheveux détachés après les avoir brossés pour les démêler un peu, suggérant à son frère de cesser de chercher, mais Grégoire ne renonça pas pour autant. Au moment où Anne revenait dans le salon et ordonnait « Là, touche pus! » à son frère, Grégoire plongea la main dans un interstice entre deux coussins du divan et tomba sur un objet en plastique: l’élastique. Il était enroulé sur lui-même, un espèce de ressort bien simple, pas de mécanisme de fermeture rien. Anne n’était pas super contente, car elle affirmait que son frère lui avait arraché des cheveux, mais Grégoire n’en retrouva jamais. Peut-être les a-t-elle pris, craignant qu’il ne les emporte et s’en serve pour faire un rituel vaudou douteux.

On pourrait croire que la curiosité de Grégoire était satisfaite. Oh que non! Suite à cette séance d’exploration qui n’a pas été des plus plaisantes pour Anne, Grégoire s’interrogea longuement sur l’impact de son geste. Est-ce que ça va être tellement mélangé qu’elle
sera obligée de faire couper tout ça? Ou bien ça va juste
revenir droit comme avant et elle va remettre l’élastique?

Grégoire repensait encore aux cheveux de sa sœur. Parfois, il s’imaginait enlever à nouveau l’élastique, avait envie de le refaire, mais il ressentait aussi de la honte. J’aurais envie de gosser dedans encore, se disait-il, mais il ne faut pas. Ça aurait pu lui en arracher plein, mon affaire, en plus de l’élastique que j’aurais pu venir à bout de casser. Faut pas toucher à ça. Grégoire ne comprenait pas pourquoi il a trouvé ça le fun de même jouer avec ça.

Un bon soir, pendant une pause publicitaire, Anne a enlevé son élastique et a montré à Grégoire comment c’était rendu, en lui faisant toucher. Il lui manquait des cheveux dans le milieu depuis que son frère a joué dedans. Puis elle a remis l’élastique.

Grégoire a touché à ça, délicatement cette fois, il trouvait ça drôle que ce soit rendu long de même. C’est là qu’il a remarqué que les cheveux passaient dans l’élastique et puis y retournaient, comme pour former une boucle ou une boule. Grégoire s’est amusé avec la boule de cheveux. Il trouvait ça fascinant tous ces cheveux réunis au même endroit. Les cheveux ont fini par ressortir de l’élastique et il a tellement joué après ça qu’un moment donné, tandis que Anne était concentrée sur la télé, l’élastique s’est défait. Cette fois-là, il n’était pas enroulé sur lui-même; il est ressorti droit, prêt à être remis. Grégoire a joué plusieurs fois avec les cheveux de sa sœur, pas intense comme la dernière fois, mais un petit peu à chaque fois.

Après ça, ne pourrait-on penser que Grégoire avait satisfait sa curiosité et pourra enfin cesser de penser à l’élastique? Il en fut presque ainsi, sauf qu’il restait encore un détail à éclaircir. La première fois, l’élastique semblait plus serré autour des cheveux que la deuxième. Grégoire réfléchit à ça et dut en conclure que l’élastique était au début enroulé sur deux tours ou plus autour des cheveux. C’est pour cela que quand il avait tiré dessus, il était ressorti enroulé sur lui-même plutôt que droit. La seconde fois, il était enroulé sur un tour seulement et les cheveux passaient deux fois dedans pour que ça tienne. Probablement, se dit plusieurs fois Grégoire, qu’Anne savait que j’allais jouer dedans et tenter de les détacher et a voulu s’éviter de se faire tirer sur l’élastique une nouvelle fois.

Oui mais alors, quelle était la meilleure façon de détacher ça si l’élastique était enroulé sur deux tours ou plus? J’imagine, se dit Grégoire, qu’on va tirer sur l’élastique et faire passer les cheveux dedans, un tour à la fois? Mais en faisant ainsi, ne va-t-on pas tirer les cheveux? Peut-être l’élastique offre moins de résistance à l’étirement qu’un en caoutchouc que Grégoire a déjà observés? Si je fais entrer mon doigt dans l’anneau formé par l’élastique, est-ce que ça va s’écarter? Grégoire imaginait entrer son doigt et pousser les cheveux à travers l’anneau agrandi, puis se retrouver avec l’élastique à son doigt tel une bague. Mais non, l’élastique va résister trop pour faire ça.

Grégoire chercha plusieurs fois à mettre la main sur un élastique de sa sœur pour jouer avec à sa guise, mais il ne réussit pas. Il n’osa jamais lui demander, de peur qu’elle pense qu’il va encore lui arracher des cheveux. Grégoire s’est aussi joué après les cheveux quand ils ont été un peu plus longs, pour en tester la résistance, suffisamment pour qu’un enseignant lui dise d’arrêter de faire ça. Il a tenté quelques fois de tirer à deux mains pour en casser, en vain. Grégoire dut en conclure que ce n’est pas comme ça qu’il a arraché des cheveux à sa sœur; ce serait vraiment en lui tirant l’élastique que ça a été fait. Il s’est alors mis à se demander si ça allait repousser et a ressenti de la honte à l’idée que ça pourrait ne jamais repousser. Cela le fit douter et hésiter à tenter toute autre expérience avec ça.

Cela a passé proche affecter ses résultats scolaires, mais par chance, Grégoire s’est repris à temps. La curiosité à propos de l’élastique s’est étiolée après plusieurs semaines de vaines cogitations et Grégoire a enfin pu passer à autre chose. Pour Anne, tout ceci était bien simple et a nécessité quelques secondes à apprendre, imitant sa mère. C’est d’une tristesse!

Cela montre à quel point la différence de perception peut affecter l’apprentissage. Une perception plus limitée force le cerveau à élaborer des modèles mentaux pour la compenser. Mais ces modèles mentaux sont la base du raisonnement analogique qui est un pilier fondamental de l’intelligence naturelle, voire un ingrédient crucial pour l’émergence d’une conscience. Il faut garder à l’esprit que pendant que Grégoire jonglait intense à propos de l’élastique, des êtres humains planchaient avec toute leur énergie à trouver des remèdes contre des maladies, élaborer de nouvelles formes d’énergies, à construire une intelligence artificielle, etc. Pour certains extra-terrestres dotés de moyens de perception plus évolués que les nôtres, tous ces problèmes sont peut-être triviaux, comme s’attacher et se détacher les cheveux pour Anne. Quelle tristesse? Mais quelle fascination aussi!


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