L’infini inatteignable

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, en orbite autour de ce trou noir, privé du Warp core qui aurait pu me permettre de reprendre l’exploration spatiale. Je ne sais pas pourquoi je suis seul dans ce vaisseau-là. Je n’ai pour compagnon que ce perroquet qui me dit qu’on est des frères, qu’on est une famille, qu’on doit montrer à tous qu’on est unis malgré les préjugés de nos pairs. J’ai dû pour ne pas être aspiré par le trou noir jeter plusieurs parties de mon vaisseau, pour alléger la structure. Il s’en est sacrifié des membres de mon équipage, tous morts pour rien à essayer de sauver le peu qu’il restait, sans savoir que ce peu allait devenir encore moindre et puis il ne resterait que le poste de pilotage, errant, sans Warp core pour repartir, avec pour propulseur qu’un réacteur minimal pour à peine compenser le flux gravitationnel du trou noir. Le Warp core a été jeté dans le trou lors d’un acte d’étourderie d’un membre de l’équipage qui a manqué de jugement. Ses excuses futiles et pitoyables n’ont rien arrangé du tout. Sa mort ne soulage pas la souffrance de son erreur, très loin de là. Les systèmes de survie fonctionnent encore, c’est presque la seule bonne nouvelle. Mais ça fluctue de plus en plus du vert au jaune. Ça va finir par flancher, ça aussi. Alors que faire? Envoyer des messages radio, même si on sait qu’ils se perdront dans le trou noir, pour qu’au moins il reste quelque chose de tout ça. Ne pouvant atteindre l’infini, ne pourrais-je pas y lancer des idées?

Ce trou noir montre bien le syndrome apparemment planétaire du « jamais assez ». Le trou noir absorbe, demande, exige, prend, sans jamais redonner. Selon lui, le peu qu’il redonne est beaucoup plus que ce qu’il prend. C’est donnant donnant. Parfois, certains trous noirs se prétendent même source de lumière! Voilà quelques exemples concrets.

  • Un mendiant demande, chaque jour, à tous ceux qui passent devant lui, au moins un dollar. Si, dans un élan de générosité spontanée, j’offre un dollar, demain, si je repasse, le mendiant me demandera un autre dollar, et puis un autre le lendemain, et puis encore un autre, presque comme si au départ je n’avais jamais donné. Mieux encore, si je cesse de donner, le mendiant sera aussi mal pris qu’avant que j’aie commencé à donner.
  • Un bénévole a offert des centaines d’heures à une oeuvre de charité. Il y a dédié pendant des mois tous ses temps libres. Un bon jour, il voudra consacrer ce temps à autre chose. On le remerciera pour sa contribution, mais au fond, le bénévole sentira bien la déception. Il aurait fallu en faire plus, il aurait fallu continuer. Mieux encore, l’oeuvre de charité sera autant dans le besoin qu’avant, comme si le bénévole n’avait jamais donné de son temps.
  • Une infirmière au bout du rouleau vient d’enchaîner trois double quarts de travail: seize heures de trimmage presque un travail d’esclave, à peine huit heures de sommeil, seize heures de labeur, à peine huit heures de sommeil, etc. Si, au bout de tout ça, l’infirmière n’en peut plus et craque, on la remerciera de sa contribution, mais au fond d’elle-même, elle saura bien que c’était comme si jamais elle n’avait travaillé. Il en aurait fallu plus, beaucoup plus. L’hôpital où elle travaille, voire tout le système de santé, sera aussi à bout qu’avant. Ce sera presque comme si elle n’avait pas travaillé!
  • Un homme désespéré et un peu mal organisé, qui aurait dû placer le peu qu’il gagnait dans un compte d’épargne plutôt que le flamber en futiles babioles et en substances néfastes pour sa santé, laisse sa blonde dans un acte impulsif et inconsidéré, puis demande à son ami de l’héberger chez lui quelques jours. Ces quelques jours, pendant lesquels l’invité dérange l’hôte régulièrement tout en prétendant que ce sera comme s’il n’est pas là, deviennent quelques semaines, puis quelques mois. « Ça peut être pour tout le temps », finit même par proposer l’homme qui a laissé sa blonde. Eh bien, si l’hôte n’en peut plus de son invité, l’invité sera aussi mal pris que si, au départ, l’hôte avait refusé son hospitalité.
  • Une femme était tellement ivre qu’il lui a fallu trois jours pour se rendre compte que son conjoint s’était suicidé! Pendant tout ce temps-là, elle pensait qu’il dormait. Dans sa lettre d’adieu, le conjoint a écrit ceci: « Je ne me suicide pas, c’est toi qui me tues! » La femme, très choquée, va voir son ami; elle a besoin d’une épaule pour pleurer. Mais les pleurs ne cesseront jamais, même après des jours, des jours et des jours. L’ami qui n’en peut plus, s’il essaie trop de faire cesser ces pleurs, mettra la femme dans une détresse plus grande encore qu’à son arrivée.
  • Un programmeur a investi beaucoup de temps et d’énergie dans la conception d’un nouveau logiciel. Il a pris soin d’établir une architecture évolutive, ajouté des tests unitaires et d’intégration, et le logiciel est maintenant en production. Eh bien on lui demandera ensuite d’être disponible 24 heures sur 24 pour investiguer et corriger des bogues, car le programmeur sera le seul à bien comprendre son système, et personne ne fera d’effort pour le comprendre à son tour, pas en profondeur du moins. Si, un jour, le programmeur craque et fait un burn out, eh bien la compagnie sera plus dans la merde encore que s’il n’y avait pas eu de système à la base!

Pourquoi en sommes-nous là? Pourquoi n’est-ce jamais assez? Est-ce parce que les gens sont devenus trop paresseux et ne veulent plus innover, se débrouiller, apprendre par eux-mêmes? Peut-être, mais c’est peut-être aussi l’accumulation de tâches routinières qui peuvent et doivent être automatisées, confiées à des machines, ou bien peuvent et doivent être simplifiées. Minecraft modifié, pratiquement n’importe quel mod pack, enseigne bien ça. Le joueur va arriver à un point où il y a tant de tâches manuelles à faire qu’il ne reste plus de temps pour le plaisir de découvrir de nouveaux mods ou construire une belle base. Il faut alors automatiser, tout, pour que les tâches routinières soient accomplies par des systèmes autonomes, et puis passer à la suite. L’automatisation de bout en bout ne doit impliquer aucune intervention manuelle. Ça fonctionne, on ferme la porte et on jette la clé, c’est là pour toujours. En théorie, ou presque. En fait non, puisqu’on doit pouvoir réviser et améliorer l’automatisation.

Il faut aussi simplifier tant et autant qu’on peut. Pourquoi faut-il un interminable formulaire pour obtenir des prestations d’assurance-chômage? Tu travailles ou tu ne travailles pas, là est la question, peu nous importe pourquoi. Tu as un coloc, un conjoint de fait, tu es marié, tu es polygame, guay, lesbienne, hétéro, tout ça à la fois, peu nous importe. Combien de personnes dans le ménage, combien d’enfants, combien d’adultes, c’est tout, ça finit là. Si un programme informatique n’est pas capable, de façon fiable, de traiter la demande, la demande doit être jugée trop complexe et simplifiée. Voilà!

Et pourquoi tout cela? Eh bien je dirais pour qu’aimer, aimer d’un véritable amour, soit plus qu’accorder à l’autre le pouvoir de te dépouiller de tous tes biens, de toute ta dignité et te briser plus encore que le truand t’infligeant un règlement de compter. Pour qu’aimer, ce soit bien plus que faire de l’autre un tortionnaire du quotidien, imposant une pression constante par des demandes multiples et la perspective d’une douloureuse séparation. Des expressions comme « il faut que ça change », « ça ne peut plus continuer comme ça », « tu vas devoir te faire aider », « je suis désolé mais c’est pas moi le problème », « t’aurais dû y penser avant », « j’ai honte de toi », etc., se changent en mantras, et on se demande si ce ne serait pas mieux être enfermé dans une petite pièce, soumis à la torture jour après jour sans l’ombre d’une libération outre que la mort qui tarde à venir. Ou bien devenir soi-même le tortionnaire, imposer sa volonté par la menace et la violence. Aimer, ça devrait être plus, ça devrait être mieux que ça.

Aimer, ça devrait être beau, ça devrait faire progresser, ça devrait permettre de construire autour de soi un monde meilleur. Ça ne devrait pas être mon problème, ça devrait être notre problème. Ce n’est pas juste moi qui vais changer, on va changer ensemble. Ce n’est pas juste à moi de comprendre, on va comprendre ensemble. On aura peur, on aura honte, on sera heureux, ensemble.

Plutôt que ça, l’amour se transforme souvent en interdépendance symbiotique extrême qui rend chaque moitié plus vulnérable que quand elles étaient isolées. Si l’homme laisse sa blonde, il y perdra son toit, sa voiture, ne pourra plus voir ses enfants à moins de se battre tellement qu’il en sera au bord du burn out, il y a quelque chose qui cloche quelque part.

Si, au moins, par l’automatisation de bout en bout, les besoins de base de tous étaient comblés, déjà ce sera moins pire. Il y aurait la douleur de la rupture, le poids de la honte, mais au moins l’homme ayant laissé sa blonde ne sera pas obligé de quêter un gite jusqu’à en épuiser son hôte. L’homme ayant perdu ou laissé son emploi, possiblement après des conflits avec collègues et employeurs, n’aura pas besoin de se demander où il ira habiter si jamais il ne trouvait rien dans les mois suivants, comme son ancien employeur lui a menacé qu’il allait arriver. Il lui restera la honte de s’être planté professionnellement, l’anxiété face à son avenir, mais il aura au moins davantage d’énergie pour se refaire, se reprendre en main.


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