Étiquette : Accident20230615

  • Le dialogue

    De retour chez moi, je rangeai mon achat. Il ne fallait pas crier sur tous les toits ce que je venais de faire là, car je risquais la visite de la police. Cela faisait une semaine que j’étais de retour chez moi. Mon pied allait mieux, on a enlevé mon plâtre et la réadaptation en physiothérapie se passe raisonnablement bien. Il me faut encore marcher en béquilles pour être sûr, mais je peux m’appuyer brièvement sur mon pied, ce qui me permet de monter et descendre les marches. Difficilement, parfois avec douleur, mais je le peux, maintenant.

    Depuis qu’il s’est sauvé une fois, chez mes parents, mon chat veut toujours retourner dehors. Régulièrement, il miaule dans la porte patio, jusqu’à ce que je me décide à lui ouvrir. J’ai dû rappeler la vétérinaire pour le faire vermifuger et il manquait quelques vaccins pour bien le protéger contre les contaminants provenant des oiseaux. Il va falloir le vermifuger à chaque mois, ce que je redoute un peu. Maintenant que la dose a été établie, je peux en théorie le faire moi-même, mais la vétérinaire a eu beaucoup de misère; l’animal est devenu comme fou, s’est débattu, a craché et miaulé. Parait que je vais pouvoir réussir si j’y vais très lentement et calmement, mais ça va être une affaire de fou. Ma mère a suggéré qu’on le fasse ensemble, mais j’aimerais bien réussir seul, éventuellement. On verra, j’ai encore quelques semaines avant que ce soit le temps à nouveau.

    Alors là je m’ennuyais un peu. Avec les anti-dépresseurs que mon médecin m’a prescrits, je me sentais plus fatigué et la solution, c’était encore et encore de me reposer, mais je n’arrivais pas à dormir le jour alors c’était long sans fin. Un peu tanné, j’ai voulu m’offrir une petite évasion. Il y avait là, dans le quartier, un magasin de champignons magiques qui ouvrait ses portes de façon éphémère, avant que la police ne débarque dedans et le force à la fermeture. Le magasin a changé d’emplacement trois fois déjà, et là, il était relativement près d’un endroit où je me rendais en marchant et d’où je pouvais m’approcher en métro. Alors un bon après-midi, j’y suis allé et j’ai acheté quelques affaires pour expérimenter. Je revenais justement de là, ayant établi comme stratégie de ne parler à personne de mes achats, à part peut-être à mon frère, et encore.

    Avant de faire ma petite expérience, j’ai rappelé ma mère qui voulait savoir comment ça allait. Elle est bien inquiète depuis que je suis revenu à la maison; des fois je pense qu’elle aurait mieux aimé que je reste chez elle encore un peu, le temps d’être guéri complètement. De ma blessure au pied ou aussi de ma dépression? Peut-être les deux. La chose faite, j’ai repris mon sac de champignons et en ai pris quelques-uns. Puis je me suis installé pour lire. Mon chat est revenu de sa petite promenade, me ramenant un oiseau mort. Beurk! Cela arrivait souvent. Je ne savais trop que faire avec ça. Quand je recevais un tel cadeau, je le jetais dans un ancien plat de crème glacée et parfois, le chat revenait jouer avec, parfois pas. Quand ça fait trop longtemps, les oiseaux morts, ça pue et faut s’en débarrasser. Tout ce que j’ai trouvé comme solution, c’est les congeler puis les jeter. On n’est pas supposé jeter des animaux morts, mais je ne savais pas quoi faire d’autre avec.

    Lorsque je me levai pour aller me prendre un verre d’eau, je me sentis tituber un peu et dus prendre appui sur ma table de patio qui sembla ployer sous mon poids. Un instant, on aurait dit que le sol se dérobait sous mes pieds et que j’allais m’effondrer face contre terre, mais je repris vite possession de mes moyens. Un instant, on aurait dit qu’il y avait un halo lumineux à la place de la moustiquaire, semblable à un champ de force dans les films de science fiction. J’ai pensé que je pouvais le traverser. Le « champ de force » n’offrit que peu de résistance; c’est après que je constatai que perdu dans un délire, je venais de défoncer ma moustiquaire que j’allais devoir remplacer un moment donné. Un peu choqué de mon coup, je ne pus retenir quelques jurons, avant d’aller chercher mon verre d’eau.

    Renonçant à la lecture, qui me faisait cogner des clous, je me suis dit que faire un peu de musique allait me faire du bien. Mais au moment de m’asseoir à l’ordinateur, je trouvai mon chat couché bien tranquille sur ma chaise de bureau.

    • Tu sais que tu devrais te reposer au lieu d’encore perdre de l’énergie avec l’ordinateur, me sermonna une voix venant… de ma chaise!
    • Euh quoi? T’es où? T’es qui? demandai-je, un peu perplexe.
    • Ben j’suis là, sur ta chaise, pis je sais que t’as envie de m’agacer un peu. Mais je sais que tu sais que si tu m’agaces trop, je vais te griffer et te mordre, alors tu y vas doucement. Mais je sais que tu veux me tripoter, me mettre la tête en bas et me chatouiller le ventre jusqu’à temps que je miaule.
    • Oui c’est vrai que c’est drôle faire ça, mais je veux pas te rendre malin comme la chatte de mes parents.
    • Merci d’au moins essayer.
    • Mais comment ça tu peux parler? demandai-je. C’est probablement les hallucinations causées par les champignons.
    • J’ai toujours pu parler, tu pouvais juste pas entendre, répondit… mon chat. Et probablement que l’effet du poison que tu as pris estompé, tu m’entendras plus alors faut qu’on se parle aujourd’hui.
    • Il me reste encore des champignons. Je vais pas tout gaspiller ça.
    • Mais je sais que tu ne voudras pas prendre ça régulièrement juste pour me parler. Mais va falloir que tu les passes vite. Je sens que tes parents, s’ils découvrent que tu as ça, vont appeler la police par inquiétude pour toi.
    • Ça se peut.
    • Je te dirais de pas tout manger ça trop vite. Trouve des gens à qui en donner.
    • Ouin, c’est ça que j’pense moi aussi, approuvai-je. Alors qu’est-ce que tu as à me dire? m’enquis-je.
    • J’ai été de l’autre côté, dans un univers semblable au nôtre, où tu as évité cette blessure au pied, m’annonça mon chat.
    • Les médecins ont dit que le pied sous la roue comme c’est arrivé, protestai-je, la blessure que j’ai eue était inévitable.
    • Mais ailleurs, dans l’autre univers, ça ne s’est pas passé comme ça, expliqua le chat. Mon propriétaire ne sait pas pourquoi, peut-être la chance, peut-être la voiture s’est arrêtée quelques centimètres avant, mais il s’en est sauvé.
    • Alors il a évité l’arrêt de travail, la convalescence chez ses parents et tout? Ah dis-moi pas qu’il est en arrêt chez ses parents lui aussi? supposai-je, inquiet.
    • Non non, il est encore chez lui, avec moi, me rassura mon chat.
    • Avec toi? Avec ton double de toi dans l’autre univers? précisai-je.
    • Non, avec moi. Je suis aux deux endroits en même temps, affirma le chat.
    • Hein? fis-je, perplexe.
    • Essaie pas de comprendre, pas dans ton état.
    • C’est vrai. Attends je vais enregistrer, si ça te dérange pas.
    • Vas-y.

    Sur ce, je démarrai ma caméra Q2N capable de capter son et image dans la pièce.

    • Alors comme ça, repris-je, mon double pas blessé a pu éviter l’arrêt de travail. Donc comme j’ai pensé, cette blessure-là était l’affaire de trop et sans ça j’aurais été correct.
    • Oh non, pas du tout, affirma le chat sur un ton de mise en garde. Ton double sent l’arrêt de travail s’approcher, chaque semaine, voire chaque jour.
    • Alors que fait-il? m’enquis-je. Il s’en va dans le mur impuissant un peu comme j’ai fait ces derniers temps?
    • D’abord, il lui faut apprécier chaque petit moment. Regarder la lune dehors, me flatter un peu, faire de la musique même si ça sonne souvent épouvantable. Il y a eu un soir où j’ai failli en miauler tellement ça agressait mes oreilles, mais je me suis retenu, au moins pendant ce temps-là il souriait et n’était pas choqué.
    • Mais c’est déjà ce que je fais. Et on est vraiment tout le temps choqué à ce point-là?
    • Non, admit mon chat, mais des fois ça donne l’impression. Les colères, peu importe la fréquence, font oublier les bons moments qui deviennent de plus en plus insignifiants. Ça dépend toujours sur quoi on accorde notre attention.
    • Alors je dirais que mon double a poussé plus loin la méditation?
    • Peut-être, ou je dirais qu’il a mieux appliqué les enseignements de la méditation.
    • Ah oui, admis-je, pendant les séances de méditation, on se concentre sur la respiration, mais dans la vie courante, on va utiliser cette pratique pour concentrer son esprit sur autres choses, comme ce moment joyeux mais bref plutôt que laisser la colère tout engloutir.
    • Oui, ça se tient, admit mon chat. Mais peut-être l’exercice physique l’a aidé, ajouta-t-il. Il a continué, contrairement à toi, à marcher et nager. Il a pu aller à quelques spectacles, aussi. Je l’ai entendu parler à sa mère du Piknic Électronic, je sais pas trop ce que c’est, mais ça m’a l’air terrible, un endroit où de la musique qui agresse les oreilles joue en permanence? Ouf. Mais si lui fait du bien, tant mieux.
    • Est-ce qu’il voit un thérapeute mon double? demandai-je.
    • Non, répondit le chat, mais il sait qu’il peut compter sur le programme d’aide aux employés, au besoin, et avec ça beaucoup moins de chances de finir avec un thérapeute sur la rive sud. C’est en partie ça qui vous tape sur le système, en venir à devoir chaque semaine prendre l’autobus pour la rive sud, au point de se fatiguer et en venir à déménager là-bas. Tout ce que tu peux faire pour traiter cette inquiétude-là va t’aider à tenir.
    • J’imagine que le chalet en famille ça lui a fait plus de bien que moi, aussi, supposai-je. Il a pu profiter du spa, est allé dans la forêt j’imagine.
    • Ah je ne sais pas ce qui s’est passé là-bas, avoua mon chat. Je l’ai entendu dire que le voyage de retour a été bien long, mais je ne suis pas convaincu que c’est juste ça. Il a eu la mine basse pendant trois jours après ce retour-là. Il dit qu’il y a eu de bons moments, mais ça a mal fini, et a trouvé ça loin pour ce que ça a apporté. Pourtant, il doit y avoir là-bas de grands espaces où courir et surement que je pourrais te ramener de beaux oiseaux si j’étais là-bas.
    • Ouin justement les oiseaux morts, ça ne me sert à rien. Tu devrais les laisser dans le gazon en bas, ça va mieux se décomposer que sur mon balcon.
    • Ok je pensais que tu aimerais ça y gouter. Tant pis pour toi, ça va m’en faire plus. » Je ne pus réprimer un frisson à l’idée de manger un oiseau que mon chat s’est mis dans la bouche!
    • Est-ce qu’il y a autre chose? m’enquis-je. Ça me semble mince pour éviter l’arrêt de travail.
    • Je ne comprends pas tout malheureusement et vous ne verbalisez pas tout, admit mon chat, un peu désolé. Vous avez l’air d’écrire plein de choses, mais je ne peux pas lire, malheureusement.
    • Si je mettais une clé USB autour de ton cou, est-ce que tu pourrais l’amener l’autre côté?
    • Non, je peux pas physiquement me promener entre les univers. C’est une autre version de moi l’autre côté, pas encore de collier au cou, parce que j’ai pas réussi à m’enfuir encore. Vous ouvrez pas la porte patio assez grand et j’ai peur de me faire coincer la queue dans la porte si j’essaie de me faufiler quand vous entrez ou sortez. Mais j’y pense et un jour, je vais essayer, il la verra pas venir. Mais c’est le même esprit pour les deux corps.
    • Alors on n’a pas grand-chose, mais j’aimerais te transmettre de quoi pour lui.
    • Oui, mais pas certain qu’il pourra l’entendre, contra le chat. Il faudrait qu’il prenne des champignons lui aussi. Mais ça se peut que vos esprits soient communicants, si mis en phase d’une façon ou d’une autre, alors dis toujours. Il semble que tout ce que vous pouvez faire pour réduire les doutes, ça va aider. Toi par exemple, tu te demandes si sans blessure, tu aurais profité d’un meilleur été tandis que lui, de l’autre côté, se demande s’il ne devrait pas reprendre la musique avec son ami qui l’a déçu encore et encore.
    • Ouin, celui-là, j’y pense encore moi aussi. J’ai longtemps pensé que tout, chez moi, me faisait penser à lui, et que passer du temps loin de chez moi allait aider à moins y penser. Mais non, ça n’a pas aidé beaucoup. Là-bas, j’y pensais moins. Rendu ici, c’est revenu. Quand je suis allé chercher les champignons tantôt, je pouvais pas cesser de l’imaginer avec moi. Mais une chose fonctionne, une: changer ma perception.
    • Comment?
    • J’ai toujours cru que le Seigneur, dans sa grande sagesse, m’avait donné comme mission de sauver ce gars-là, et pendant plus de deux ans, je me suis acharné à ça comme une tâche au travail. Mais si, pour le sauver, il fallait que je m’éloigne de lui? Tant que je suis là, il a espoir que je sois son filet de sécurité, que je le ramasse s’il s’écroule, et il se laisse aller. Seul, il va devoir se prendre en main, apprendre à ne compter que sur lui-même, et là, seulement là, il sera sauvé.
    • Mais ta première version, que ton seigneur t’a demandé de le sauver, toi, reste bonne, non?
    • Une interprétation vaut pas mieux que l’autre, quand on y pense, répondis-je, à moins que Dieu me dise en personne non, t’es pas dans la bonne voie. Je peux choisir sur quelle interprétation me concentrer, et laisser l’autre s’affamer.
    • Et c’est peut-être ça que ton double devra faire, pour continuer à travailler.
    • Oui, chaque réalisation, si petite soit-elle, peut sembler d’un point de vue insignifiante mais de l’autre cruciale. Sans feedback extérieur, les interprétations se valent et on peut choisir sur laquelle se concentrer, comme on décide d’accorder son attention à un moment joyeux plutôt que laisser la colère au premier plan. Comme en méditation on se pratique à se concentrer sur la respiration, dans la vraie vie on choisit ce sur quoi on concentre notre attention pour nous apporter du bien-être et non nous détruire.
    • Oui, tout ça se tient, approuva le chat, mais comme tu dis si bien, le tout sera de le mettre en pratique.
    • Ouin, ça va être plus facile à dire qu’à faire, admis-je.

    Sur ce, mon chat poussa un petit miaulement, se cabra, prit peur et sauta de ma chaise. À ce même instant, un horrible mal de tête me prit. Je dus m’étendre un peu sur mon divan le temps que ça passe. Pas super bon, les champignons, et il m’en reste plein. Je n’aurais pas dû acheter. Ouille, bon sang que ça fait mal. Et c’est quoi ces petits points lumineux au plafond? Ah non, des flash, à présent, les yeux fermés! J’espère que ça ne va pas me bousiller la vision pour toujours. Ce serait très triste. Sur ce, je pris plusieurs verres d’eau et passai le reste de la journée couché, à observer ce feu d’artifice hallucinogène.

    Aux nouvelle soir-là, ils ont annoncé que durant l’après-midi, le magasin de champignons avait subi une nouvelle descente de police. Cette fois, tous les clients sur place avaient été arrêtés, fouillés et ceux qui avaient fait des achats feraient face à des accusation de possession de stupéfiants. Ils risquaient des casiers judiciaires, voire des petites peines d’emprisonnement. C’est avec un frisson que j’ai constaté à quel point j’y avais échappé belle. Peut-être si j’avais été dans le magasin une demi-heure plus tard, j’aurais été pris dans le filet policier. Un casier judiciaire pourrait, je le sais, être catastrophique pour ma carrière. J’avais honte de moi, car je trouvais que ce que j’étais allé chercher là-bas ne valait pas la peine de prendre ce risque-là.

    En soirée, je me sentais un peu mieux, mais une grande fatigue s’était emparée de moi. Je suis allé m’asseoir sur mon balcon et pris l’air un peu, ça a fait du bien.

    Tout en contemplant la lune presque pleine ce soir-là, je me suis demandé si en ce moment mon double regardait la même lune, au même endroit, ou pas. Est-ce la même lune ou deux lunes différentes, au même endroit sans l’être vraiment? Est-ce que comme mon chat, je partage le même esprit que mon double? Dans ce cas, je devrais pouvoir percevoir ce qu’il vit et inversement, mais ce n’est le cas que partiellement.

  • Fatigue et lassitude qui ne lâchent jamais

    Couché sur mon lit, dans mon ancienne chambre chez mes parents, je n’avais pas le cœur à faire quoi que ce soit. Mon nouveau laptop avait recommencé à mal fonctionner, tous les problèmes du passé avec Windows revenus en force comme des squelettes sortis d’un placard. Toute recherche sur Internet ne donnait aucun autre résultat que des questions sans réponse sur StackOverflow ou d’inutiles vidéos sur YouTube. C’est de plus en plus comme si les gens capables de nous aider avaient tous cessé d’utiliser leur ordinateur, peut-être depuis la pandémie. Si on continue dans cette voie, d’autres abandonneront et d’autres encore, jusqu’à ce que plus personne ne puisse répondre à quoi que ce soit. On se contentera de radoter « J’ai le même problème » et les administrateurs de forums archiveront les fils de discussion les uns après les autres, interdisant toute réponse future, sans aucune forme de progrès. J’avais eu quelques difficultés les premiers jours, avec mon nouveau laptop, ça s’était placé un peu, mais là ça recommençait, un peu comme un cancer qui récidive en force.

    Mais ce n’est pas seulement le laptop. Mon retour au travail, la semaine passée, ne s’est pas super bien passé. J’avais choisi de recommencer jeudi, de sorte que j’avais une dernière journée de vacances après celle pendant laquelle nous sommes revenus du chalet. J’espérais comme ça que ce serait moins déprimant recommencer le boulot, mais non, ce fut pire. Déjà jeudi matin, je me suis levé et je me sentais super super super fatigué, quasiment comme si je n’avais pas pris de vacances. J’essayais de lire mes courriels et les yeux me fermaient tout le temps.

    À mon retour de vacances, j’étais supposé débuter sur un nouveau projet appelé Mix Testing Tool. Cet outil permet d’exécuter des tests sur une application Mix représentant un assistant personnel capable d’interpréter certaines demandes des utilisateurs. J’avais travaillé là-dessus voilà un an ou deux, alors ceux en charge du projet jugèrent que j’étais la meilleure personne pour le pousser plus loin, jusqu’à le rendre disponible open source. Avant de travailler là-dessus, par contre, je devais revisiter le code, me rafraîchir la mémoire sur ce que l’outil fait et comment il le fait. Relire ce code me plongea dans une fatigue de tous les diables. En après-midi, je n’arrêtais pas de bailler et je n’arrivais presque plus à rien faire.

    Puis commencèrent les questions. Plusieurs personnes avaient de la difficulté avec des bouts du projet précédent sur quoi je travaillais avant mes vacances et pensaient que j’étais le mieux placé pour les aider. Mais plutôt que me poser des questions claires et précises, ils voulaient faire des meetings avec partage d’écran, tentant de m’expliquer de façon plus ou moins efficace ce qui clochait. Je n’avais tout simplement aucune idée de pourquoi ce système-là a fonctionné avant et là, subitement, tout était cassé et il était primordial pour la survie même du produit de tout arranger dans la semaine, voire la journée. Chaque fois que je proposais de quoi, soit ils l’avaient déjà essayé, soit ils ne comprenaient pas ce que je disais, possible que l’audio soit trop mauvais ou bien c’était le micro de mon laptop de travail qui faisait des siennes. Je pouvais répéter autant que je voulais, personne ne comprenait plus. Il fallait soit que j’écrive des indices dans le chat, soit qu’une autre personne sur l’appel répète à ma place. C’est déjà arrivé par le passé, mais là c’était pire que pire.

    Le stress créé par tout ça refit augmenter ma douleur dans tout mon pied droit qui cette fois irradia dans toute ma jambe. Cela était si agaçant que j’eus du mal à dormir de jeudi à vendredi.

    En plus de ça, j’ai vécu une grosse déception jeudi soir. Mon frère et sa femme m’avaient invité à souper chez eux et il y aurait peut-être un jam après le souper. Eh bien, il s’est mis à tellement mouiller en fin d’après-midi que mes parents avaient peur de sortir, même pour me conduire à l’arrêt d’autobus. Ça pouvait arriver que l’autobus ne passe même pas ou qu’on soit en panne à mi-chemin, l’eau inondant certaines routes. Avoir été à Montréal, j’aurais pu tenter mon coup, mais là, c’était trop risqué.

    Ainsi jeudi, je me pensais fatigué? Eh bien vendredi, je constatais n’avoir rien vu. Plusieurs fois en avant-midi, je dus faire une pause et m’étendre quelques minutes; je n’y arrivais juste plus.

    Vendredi après-midi, après un nouveau problème de connexion qui me fit piquer une colère de tous les diables, qui me mena à jeter mon clavier à bout de bras, je dus me rendre à l’évidence que trop c’était trop, je ne pouvais plus réussir à travailler. Je fis part de cette triste nouvelle à mon patron qui en fut bien désolé. Pour l’heure, je pris une journée de maladie, mais il allait falloir contacter mon médecin de famille pour la suite des choses.

    J’ai passé la fin de semaine essentiellement à me reposer. Je n’ai même pas allumé mon ordinateur, craignant que ça me fasse pogner les nerfs encore. Je suis resté couché, j’ai lu un peu, suis allé m’asseoir dehors, pris un thé dans la balançoire avec maman, joué un peu avec les enfants de ma sœur qui sont venus se faire garder samedi soir et puis enfin lundi est arrivé.

    Malgré mes tentatives passées, je n’ai pas pu trouver un autre médecin de famille que celui de mes parents, à Saint-Césaire. C’est donc là que nous sommes allés, mon père et moi, lundi matin. Mon médecin m’a questionné sur ce qui se passait, a évalué comme moi que malgré ma blessure je devrais pouvoir travailler, a commencé à soupçonner une dépression. Elle pouvait me prescrire de quoi pour soulager les symptômes, mais ça ne pourrait pas se faire avant que je commence à consulter un psychologue. Les médicaments, seuls, ne suffiront pas; il faut une psychothérapie. Elle pouvait m’en recommander un, mais ce serait sur la rive sud, avec temps d’attente de deux à trois mois. En attendant, je serais en arrêt de travail à ne rien faire? On dirait bien. Tout ce qu’elle put faire, c’est me mettre en contact avec un travailleur social qui allait évaluer ce qu’on pourrait faire à court terme. Ouin…

    Ce même jour, j’avais aussi un rendez-vous de physiothérapie pour mon pied. Ma thérapeute était encouragée, car j’avais réussi à conserver une partie de ma mobilité des jambes grâce aux exercices que je faisais chaque jour méticuleusement. Elle me fit réviser les exercices, me proposa des correctifs pour mettre moins de pression sur mon pied droit (cela pouvait expliquer les épisodes de douleur). Ensuite elle massa mon pied et me rappela que bientôt, on allait pouvoir enlever mon plâtre et commencer à traiter aux ultrasons et avec le courant électrique; ça allait faire du bien. En attendant, ça valait la peine de continuer à mettre du froid régulièrement.

    De retour chez moi, quand je suis entré dans ma chambre, je n’ai pu retenir un « Ah non!!!! » des plus exaspérés. « Qu’est-ce qui se passe encore? » me demanda maman depuis la cuisine, pensant que j’avais encore trouvé moyen de m’empêtrer avec un bogue d’ordinateur. « Le chat! » commençai-je. « J’ai oublié la fenêtre grande ouverte, ya tout cassé la moustiquaire. » Maman me demanda si l’animal était encore là, peut-être avait-il juste déchiré la moustiquaire, regardé un peu dehors et retourné se cacher comme il le fait toujours. Mais je ne le trouvai pas, ni sous le lit, ni derrière la commode, ni sous le meuble de l’ordinateur. Maman vint chercher elle aussi, on a passé près de cinq minutes à l’appeler en vain, eh non, parti pour de nouveaux horizons.

    « Mais pourquoi t’as ouvert ta fenêtre? » demanda maman, perplexe. C’était évident, à cause du chat, qu’il fallait la laisser fermée tout le temps ou au pire l’ouvrir juste au minimum. « Parce que j’avais super chaud, pis je savais que le matin, il dort et reste sous le lit, alors j’en ai profité pour ouvrir grand mais oublié de fermer avant de partir. » Je me trouvais si stupide que je faillis en pleurer, mais au moins je parviins à me contenir un peu. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était espérer qu’il revienne un moment donné.

    En après-midi, j’ai tenté d’utiliser le service d’aide aux employés, à mon travail, pour obtenir une consultation avec un psychologue. Peut-être avec ça j’aurais de quoi de mieux qu’attendre deux mois. Je pus obtenir une consultation dans la semaine. En attendant, tout ce que je pouvais faire, c’était me reposer, méditer, boire du thé, écouter la télé et écrire un peu si et quand mon ordinateur me le permettait.

    J’en suis venu, en fin d’après-midi lundi, 17 juillet 2023, après une nouvelle colère de tous les diables, à complètement formater ce damné laptop et réinstaller Windows 11 à neuf, en utilisant un médium d’installation USB. Contrairement à ce que je craignais, Windows se réactiva correctement sans me demander un numéro de série que je n’avais pas, et le système semblait mieux fonctionner. Quelques problèmes mineurs étaient disparus, mais la machine continuait à me demander obstinément mon mot de passe au lieu de prendre en compte mon empreinte digitale ou mon visage.

    Ensuite fatigué, mal aux yeux et à la tête, n’ayant rien d’autre à faire, je suis sorti avec un jouet pour mon chat, me suis installé dans la balançoire et j’ai agité le jouet. C’était un bâton au bout duquel il y avait une balle attachée par une corde. C’est une de mes nièces qui a trouvé ça et c’est avec ce jouet que mon chat a vraiment interagi avec moi pour la première fois. Alors j’allai dehors avec ça, l’agitai et appelai mon chat, presque sans fin. Mes parents étaient certains que ça ne servirait à rien. Moi aussi en fait. Mais je n’avais pas l’énergie pour autre chose. Je fis cela jusqu’au souper et une partie de la soirée, puis descendis pour me laver et me coucher. En fait, je ne fis pas qu’agiter le jouet bêtement. Je tentai d’appeler mon chat, avec ma voix mais aussi avec mon esprit. Je mis tant de cœur à cette tâche que j’en oubliai tout le reste.

    Le lendemain matin, quand je suis monté pour déjeuner, j’ai trouvé un large trou dans la moustiquaire de la cuisine. Non loin du trou se trouvait un petit chat noir qui fit « Miou » comme pour m’agacer, puis il se mit à se frotter sur mes jambes en ronronnant. Mon chat était revenu! Il avait défoncé une autre moustiquaire pour entrer plutôt que passer par où il était sorti, mais bon, il était de retour, et apparemment sain et sauf, à part qu’il faisait le saut si on le flattait derrière les oreilles. Maman pense qu’il lui est arrivé quelques chose, peut-être il s’est battu, mais il n’y a pourtant pas de signe de blessure.

    Tous ces soucis posés par mon chat qui s’était sauvé, puis était revenu, m’ont quelque peu fait oublier mon retour cahoteux au travail et même ma blessure; la douleur était presque inexistante depuis que j’ai retrouvé mon chat. Je me demande si et comment je pourrais exploiter ça pour améliorer mon état, pouvoir recommencer à travailler sans cogner des clous à la moindre lecture de code ou de courriel.

    Existe-t-il un univers parallèle, proche ou loin du nôtre, où j’ai évité cette vilaine blessure au pied? Si seulement ce 15 juin je n’étais pas sorti pour cette commission à la pharmacie, je me serais sauvé beaucoup de tracas. Mais d’un côté, si mon quartier est devenu trop dangereux pour y marcher sans risquer de me faire faucher par une voiture ou même un vélo, que vais-je faire? Déménager? Ne sortir que pour des déplacements essentiels et me réinscrire dans un gym pour faire plus d’exercices, privé de la marche? Ou me trouver un compagnon de marche qui une semaine ne pourra pas, l’autre semaine pourra juste le soir où j’aurai autre chose de prévu? Pas génial. Est-ce qu’éviter cette blessure aurait pu suffire à m’épargner l’arrêt de travail? Une partie de moi répète que oui, tandis que ma logique clame que non. On ne saura jamais. À moins que….

  • Renoncer à toute attente, c’est la clé

    Découragé, je m’effondrai sur le divan, pack de gel sur le pied qui faisait mal plus que d’habitude depuis ce matin. Ce séjour familial dans un chalet, à Saint-Philémon dans la région de Chaudière Appalaches, allait être un peu ennuyeux vu ma blessure au pied droit, mais au moins, ce serait plus plaisant en famille que seul chez mes parents où j’étais en convalescence depuis trois semaines, ne pouvant plus monter et descendre les marches sans risquer d’aggraver ma blessure.

    Nous sommes arrivés au chalet dimanche 9 juillet, en fin d’après-midi. Ça a été un peu pénible monter les marches pour aller du sous-sol où on entrait vers l’étage principal, mais la chose faite, je pouvais rester sur l’étage où j’ai pris une chambre qu’il y avait là. Les jeunes enfants partageaient une chambre au sous-sol avec deux lits superposés, et les plus grands occupaient des chambres au troisième étage, où il y avait aussi un hamac. Je ne tentai jamais de gravir les marches menant là, car ce serait trop difficile pour rien. C’était bien triste, car j’aurais bien voulu essayer le hamac.

    Assis dans le salon ce lundi, je me suis demandé s’il existait un univers parallèle où je n’ai pas été blessé au pied et où j’ai pu me coucher dans le hamac au moins une fois. En ce moment précis, j’avais le choix entre penser à ça ou observer la douleur qui ne diminuait pas beaucoup. J’espère qu’il ne faudra pas retourner attendre à l’hôpital pour une autre radiographie, pensai-je, ou une autre prescription de morphine.

    Au moins, j’avais accès à la terrasse, où je pouvais m’asseoir et prendre l’air. Le spa, par contre, il fallait oublier à cause de mon plâtre. C’était triste à en pleurer de ne pas avoir pensé à ça, on aurait pu m’installer un plâtre amovible ou quelque chose qui peut aller dans l’eau, ça existe, ma nièce en a eu un, mais peut-être ma blessure ne le permettrait pas. Tout ce que je pus faire, c’est regarder les autres y aller et me demander si des doubles de moi, dans d’autres univers, pouvaient en profiter contrairement à moi.

    Ce lundi-là, c’était prévu que nous allions explorer le parc du massif. Évidemment, une randonnée dans les bois, même sur des sentiers plats, était hors de question pour moi dans mon état, alors je dus rester au chalet, avec mon frère et sa femme qui préféraient se reposer. Lorsque les autres furent partis, nous avons jasé, mon frère, ma belle-sœur et moi, puis ma belle-sœur fatiguée est retournée se coucher tandis que mon frère est allé dans le spa un peu puis monté lire dans le hamac.

    Ne sachant que faire, pas envie de me casser le cou à lire avec mon laptop pendant trois heures de temps, je suis allé dans ma chambre chercher mon Magic Drum, cet instrument formé à partir d’une bonbonne de propane et doté de sept touches accordées pour jouer des notes différentes. Avant de m’amuser un peu avec ça, je demandai à mon frère dans le hamac si ça le dérangeait, et il me dit que non. Alors les yeux fermés, je commençai à taper sur les touches avec une de mes deux mailloches. Je me rendis compte que si je frappais trop fort, le son était étouffé tandis que si je ne frappais pas assez fort, le son était trop faible. La force optimale pour obtenir une belle vibration est légèrement différente pour chaque touche. Trop occupé à lire, à écrire, à faire mes repas, aller marcher, travailler, etc., jamais je n’ai pris le temps de m’asseoir et juste explorer ça. Dans ma chambre chez mes parents, je n’osais pas m’amuser avec mon Magic Drum qui est resté un bon bout de temps chez moi en fait. On est allé le chercher avant de partir pour le chalet, parce que j’espérais que les enfants allaient jouer avec.

    Par moments, on aurait presque dit que l’énergie vibratoire entrait en phase avec mon corps, aidant à soulager ma douleur. Inspiré, je me mis à accompagner la vibration du mantra universel le plus simple qui soit: ommmm. Ooooommmmmmmmmm. J’y suis allé tellement intense avec ça que j’en ai oublié ma douleur un moment donné, mais c’est revenu en force dès que j’ai arrêté de chanter. « Faudrait que tu continues à faire Om, à l’infini, suggéra mon frère. » Ouin, pensai-je, pas sûr que les autres vont aimer… Se pouvait-il que si j’avais la patience de chanter des mantras et taper sur le Magic Drum pendant des heures, je pourrais guérir? Mon esprit logique a des doutes, l’enfant en moi rêve que peut-être ça pourrait arriver.

    Mon frère a commencé à aimer le son de mon instrument, est descendu et m’a demandé s’il pouvait essayer. Il s’est mis à jouer des beats là-dessus et c’est devenu pas mal intéressant. « Aye ce serait quasiment le fun qu’à soir, suggérai-je, tu joues du Magic Drum et chantes, comme hier. » Mon frère était hésitant, car il s’était fait une ampoule la veille. Il me dit qu’il allait y penser, mais que je ne devais pas me faire trop d’attentes.

    Peu après, les explorateurs furent de retour pour un diner bien mérité. Ils ont tous bien aimé leur expérience et sont revenus juste à temps, évitant le pire de la pluie qui s’abattit sur la région. On pensait trouver dans ce parc quelques sentiers et une rivière, mais il y avait là en fait des kilomètres de pistes pour la randonnée pédestre et le vélo, un parcours d’hébertisme, un petit château avec un labyrinthe pour accéder aux tours, des cavernes et un village médiéval. Ils n’ont pas pu visiter tout ça, tellement il y avait de stock. On pourrait y passer une semaine, juste dans le parc.

    Je ne pus me retenir de penser à comment les choses se seraient passées si je n’avais pas été blessé au pied ce jour-là. Je serais sans nul doute parti avec le reste de ma famille pour le parc du massif où j’aurais au moins pris un bon bain de nature. Ça fait toujours du bien. J’aurais marché dans les bois, enjambant comme je peux des racines, abaissant mon centre de gravité au besoin pour descendre des pentes sans me retrouver au sol. Est-ce que le parcours d’hébertisme était conçu pour les enfants seulement ou assez solide pour les adultes? Aurais-je osé réessayer, comme quand j’étais petit, de m’agripper à des cordes pour traverser un pont de bois qui branle ou escalader une paroi verticale comportant des prises pour les pieds? Aurais-je été capable de traverser le labyrinthe? Comme on m’a raconté, il fallait franchir une échelle pour monter au second niveau, redescendre, remonter et enfin avoir accès au troisième étage où il y avait les quatre tours. Il a fait chaud en plus pendant qu’ils étaient partis. J’aurais sans doute fini trempé de sueur, mais je ne peux cesser d’imaginer quel plaisir ça aurait été, mais aussi quelle frustration incroyable j’aurais ressentie si j’étais resté coincé dans le labyrinthe tandis que tous les autres avaient réussi à monter, ou si je n’avais pas pu traverser le pont de cordes que tous auraient négocié facilement.

    L’après-midi fut long un peu. Il pleuvait dehors si bien que nous sommes restés à l’intérieur. J’ai joué un peu de Magic Drum, mais les gens finirent par se lasser et me demander d’arrêter. Deux de mes nièces ont dessiné sur mon plâtre, remplaçant l’œuvre précédente par une image abstraite pleine de couleurs et de courbes. Les enfants ont joué ensemble et quelques personnes se sont amusées avec une console de jeux. Les dernières fois que j’ai tenté de jouer à Mario, je n’ai pu que me faire tuer dès le début et frustrer; je ne voulais pas imposer ça à ma famille.

    Après le souper, j’ai écouté un petit film avec les enfants. Puis la fatigue s’ajouta à la douleur de sorte que tout ce je pus faire, c’est aller me coucher. Les autres s’amusèrent à un jeu de société qui ne me plait pas beaucoup de toute façon. En temps normal, le bruit m’aurait empêché de dormir, mais cette fois-ci, je sombrai rapidement dans le sommeil. Je fus réveillé par un cri, je ne sais pas ce qui s’est passé exactement et j’étais trop fatigué pour essayer de le savoir. Je finis par retrouver le sommeil et lorsque je me réveillai à nouveau la bouche sèche, il était 4h du matin. Rendu là, je dormis par bouts, plus ou moins bien.

    Le lendemain matin, les adultes étaient peu bavards tandis que les enfants jouaient comme d’habitude. Il a dû se passer quelque chose la veille pendant que je dormais. Est-ce que le cri que j’ai entendu est lié à ça? Est-il même réel? Peut-être un jour j’apprendrai les tenants et aboutissants de tout ça, quand la poussière aura retombé. La douleur, au moins, avait diminué, et la fatigue aussi. Le retour fut long et ennuyant, mais bon, c’est la vie.

    C’est ainsi que malgré tout, je passai une belle fin de semaine. Peut-être le fait de n’avoir eu aucune attente a évité d’amères déceptions et m’a permis d’apprécier le moindre petit moment de joie. Les instants sans douleur ont été brefs mais remplis d’une grande richesse me donnant accès à une lucidité inégalée depuis des années.

    Ce mercredi après-midi, je suis allé dans la cour profiter du beau temps. J’ai essayé plusieurs fois la thérapie à base de Magic Drum et ça ne fonctionne plus. Ça a l’air que ça pouvait fonctionner une seule fois, il fallait en profiter, et ne pas m’attendre à revivre la même expérience.

  • Espoir momentané

    Lorsqu’on a eu de la chance, c’est que les choses auraient pu tourner de façon totalement différente. Selon certaines théories quantiques, lorsqu’un événement se produit avec une certaine probabilité, il se crée un univers parallèle où l’événement s’est produit, même si ici, dans notre monde, il n’est pas arrivé. La technologie actuelle ne permet pas de voyager entre ces univers, mais l’esprit, lui, le peut. Voici un tel univers parallèle, que nous allons visiter plusieurs fois à des moments différents.

    Pas trop convaincu, un peu blasé par tous ces essais infructueux d’incorporer des notions de théorie musicale dans ce logiciel de plus en plus bancal, j’exécutai pour la troisième fois la batterie de tests. Cette fois-ci, je n’obtins aucune erreur si bien que je démarrai le logiciel. Il y eut à nouveau des dérapages, le ventilateur de mon laptop démarra à fond la caisse, la machine cessa de répondre, tout se figea encore, me faisant grogner de fureur pour la énième fois déjà ce matin. Au même moment, on frappa à la porte, probablement ma mère pour me demander de faire moins de bruit. « Quoi? » demandai-je, me doutant de la réponse. « Ça va être prêt à dîner, » me dit ma mère.

    Cela voulait dire encore une autre épreuve. D’abord, il me fallait me saisir de mes béquilles, que j’avais mises proches de ma chaise, et puis entrepris de me lever. Pour ce faire, je mis d’abord mon pied gauche dans la béquille et mis tout mon poids dessus, puis entrepris de mettre mon pied droit dans l’autre béquille. J’essayai ensuite de me lever, plaçant les deux béquilles sous mes aisselles. Je perdis une nouvelle fois l’équilibre, ça arrivait souvent, mon poids tomba du côté droit, m’arrachant un horrible cri de douleur. « Prends ton temps » me conseilla ma mère, tandis que j’essayais de ramasser mes béquilles et me relever, m’appuyant sur ma table de travail pour y arriver. La table craqua son désaccord, menaçant elle aussi, comme tout le reste, comme tous sauf ma famille, de me lâcher. Après cette frustrante tentative, je parvins à tenir debout sur ces damnées béquiles, faire deux pas, et je vacillai encore! Cette fois-ci, ma mère parvint à me retenir, m’évitant une douloureuse chute au sol.

    Je tenais sur mes béquilles tandis que ma mère ouvrait la porte de ma chambre dans laquelle je m’étais enfermé pour éviter que mon chat, en convalescence avec moi chez mes parents, ne courre partout dans le sous-sol et brise tout avec ses griffes. « Non non non non! » s’énerva maman, empêchant de justesse le chat de se faufiler par la porte ouverte. Il s’essayait presque à chaque fois, assez qu’on avait installé un pot de chambre pour que j’aie moins à sortir.

    Ce chat nous en a posé des misères depuis mon accident. D’abord le jour où cette voiture m’a écrasé le pied droit, ce jeudi 15 juin 2023, ça a été tellement long à l’hôpital pour de simples radiographies que je me suis inquiété à son sujet. Lui restait-il assez de nourriture? Est-ce que son bol d’eau était plein? Le couvercle de la toilette étant fermé, pour ne pas qu’il y colle plein poil, il n’avait pas accès à cette inépuisable réserve de secours. Par chance, mes parents sont passés par chez moi pour aller vérifier, avant de venir attendre avec moi à l’hôpital. Je leur ai pourtant dit que ça ne valait pas la peine de venir attendre, que j’allais les prévenir lorsque j’aurais des résultats, mais selon ma mère, ça ne se faisait pas de ne pas venir. Ça a été une bonne chose finalement, car je commençais à trouver le temps long en sale, seul dans cette salle d’attente en compagnie de gens qui toussaient, avaient du mal à respirer, soulageaient tant bien que mal un enfant en pleurs, etc.

    Lorsque le diagnostic est tombé, fracture multiple au pied droit nécessitant au moins trois semaines de repos complet, avec le pied dans le plâtre, j’étais exaspéré. Je ne pourrais pas réussir à rester seul chez moi, au troisième étage. À centre-coeur, j’ai dû accepter de retourner vivre dans le sous-sol chez mes parents. Il a bien fallu y amener mon chat, qui ne resterait pas seul chez moi tout ce temps. Juste le mettre dans la cage a été difficile pour mes parents, car l’animal sentant cela venir s’est enfui, caché, a craché et même griffé pour ne pas entrer dans la cage. Ça a pris plus de vingt minutes le faire entrer là-dedans et rendu dans la voiture, il n’arrêtait pas de grogner. Malgré le désaccord de mes parents, après m’être assuré que les fenêtres étaient fermées, j’ai sorti l’animal de la cage pour le flatter et il a fini par se calmer un peu.

    Mais ce chat n’a eu de cesse, on dirait, de faire le plus de dégât possible, rendu chez mes parents. Mon père a installé une barrière pour qu’il reste au sous-sol, mais mon chat a réussi à la franchir! Il parvenait à grimper dedans et sautait par-dessus, puis s’en allait aussitôt gratter le divan en cuir dans le salon avec ses griffes! Il a fallu plusieurs versions de la barrière, c’était presque rendu une porte à la fin, mais il ne pouvait pas franchir la version finale, se contentant de se poster devant et pousser de petits miaulements plaintifs. Le vieux divan-lit en bas y passa, lacéré de griffes de façon presque systématique. Le chat brisa les moustiquaires des fenêtres pourtant fermées, s’amusa tellement avec les stores dans ma chambre qu’il en cassa des lattes, gratta le bas des murs jusqu’à arracher de la peinture, fit tomber un beau bibelot en bois, grugea des câbles du cinéma-maison et vint à bout, plusieurs fois, en pleine nuit, de faire tomber de gros objets, provoquant un boucan de tous les diables. À chaque mauvais coup, pris sur le fait, il nous regardait avec des yeux taquins et poussait de petits miaulements, avant de s’enfuir et se cacher quelque part. « Tit monstre! » ne cessait de dire ma mère.

    Un jour, c’en fut trop, le divan si je me rappelle bien, ça a été la goutte. Ma mère, tannée, s’est décidée à essayer de lui couper les griffes. Elle m’a demandé de le prendre et le tenir, ce que j’ai fait. Mais dès que ma mère approchait avec le coupe-griffe, le chat se cabrait et essayait de se sauver. J’ai fini par trouver une façon de le tenir assez solidement pour qu’il ne se sauve pas, mais quand ma mère a coupé une première griffe, le chat est viré comme fou, a crié au meurtre, craché et l’a mordue au visage! Oui oui! On ne comprit jamais pourquoi ça n’a pas fonctionné. Ma belle-sœur est venue quelques jours plus tard et les lui a coupées sans problème, les griffes! Elle pense que j’aurais serré trop fort et le chat a eu peur.

    Mais même après la coupe de griffes, mon chat continua à faire le tannant. Un jour où je montais souper, il a réussi à se faufiler avant qu’on ne referme la barrière, est monté et s’est caché. On n’arrivait pas à le trouver. Puis BANG! Il a fait tomber une plante dans le bureau! Là, c’en fut trop, ma mère ordonna que je laisse ce chat dans ma chambre.

    La montée des marches était un exercice éprouvant, mais je trouvais ça poche manger seul dans le sous-sol comme j’avais fait la première semaine. De plus, selon mon physiothérapeute, il fallait que j’essaie de marcher un peu régulièrement. Ça allait m’aider à retrouver ma mobilité plus rapidement. On ne savait pas encore si on allait pouvoir sauver mes orteils ou pas, mais mon médecin et mon physiothérapeute étaient confiants que je pourrais marcher de nouveau d’ici la fin de l’été, au pire avec une prothèse. En attendant ce jour qui me semblait bien loin, pour monter et descendre, je devais utiliser mes béquilles et me tenir après la rampe, que mon père avait solidifiée trois fois déjà, après qu’elle ait lâchée. Mon père se mettait derrière pour m’attraper si la rampe lâchait encore, ma mère en avant, et on réussissait comme ça à me faire monter ou descendre, que ce soit pour manger ou aller à un rendez-vous de physiothérapie qui ne pouvait pas se faire à distance pour des raisons aussi multiples qu’absurdes. Quelle horreur tout ça!

    Le travail dans tout ça? Il a pris le bord en fin juin. À bout, vraiment tanné, j’ai décidé de devancer mes vacances d’une semaine. C’était la version officielle, car j’avais en tête d’obtenir un arrêt de travail le plus long possible, un congé sans solde ou juste donner ma démission. J’attendais d’être de retour chez moi pour en finir avec ça, parce que je craignais le courroux de mes parents si je cessais de travailler pour de bon, une option de plus en plus sur la table tellement j’étais déprimé.

    Tandis que je dînais, on sonna à la porte: une livraison pour moi. C’était sans doute le nouveau laptop que je m’étais commandé voilà une semaine. Il y avait un super spécial sur le modèle que je convoitais depuis des lustres mais que je trouvais cher pour une machine secondaire. Depuis l’accident, j’utilisais un laptop acheté en 2019, depuis chez mes parents, n’ayant pas envie qu’on débranche, trimballe et rebranche ma grosse machine de table laissée chez moi. Le laptop commençait à donner des misères, parfois lent, parfois manquait de mémoire, le disque un peu trop petit. J’ai failli entreprendre le remplacement du SSD, mais quand j’ai vu le spécial, j’ai dit fuck off et acheté le nouveau laptop à la place.

    Après le dîner, je suis descendu avec ma boîte pour ouvrir ça. En fait, c’est mon père qui a descendu la boîte et je me suis occupé de ma carcasse, c’était déjà assez. Chaque fois, je passais proche tomber. Mon père envisageait installer une rampe ou un treuil pour construire un espèce d’ascenseur de fortune, mais ma mère trouvait que ça ne valait pas la peine, puisque ça allait finir mon affaire, d’ici quelques semaines.

    Avant de déballer mon laptop, je dus mettre de la glace sur mon pied, qui faisait super mal parce que j’ai marché dessus une fois en me levant pour aller dîner et une autre fois dans les marches que j’ai encore failli débouler. Depuis l’accident, je n’avais plus aucune autre sensation dans le pied droit que de la douleur. Si je me touchais les orteils, je ne sentais rien. Mon gros orteil, en fait, je l’avais perdu, broyé par la roue, mais on aurait dit qu’il était encore là selon mon cerveau. On va voir dans quelques semaines si j’arrive, avec la réadaptation, à marcher sans, sinon va falloir une prothèse. Mais même avec la prothèse, ça va être difficile, car je n’aurai pas de sensation dans ce faux orteil de fortune.

    La chose faite, je retournai dans ma chambre, ouvris la boîte et examinai la bête. Wow! Le laptop était super léger et avait l’air solide. J’allumai ça et l’écran était super brillant, le clavier répondait super bien et le ventilateur ne faisait presque pas de bruit. Deux fois plus de mémoire et d’espace disque que l’ancien laptop, et compatible Thunderbolt 4 pour un transfert USB maximal. J’ai passé l’après-midi à configurer mes affaires sur la machine et me suis émerveillé de la qualité de sa conception, ne cessant de pousser de jubilatoires sifflements et me frotter les mains de satisfaction.

    Rendu en soirée, j’avais réinstallé mon environnement de développement. Plusieurs choses demeuraient à configurer, mais le logiciel de musique, je voulais l’essayer sur mon nouveau laptop le plus rapidement possible. Et là, comme par magie, tout se mit à fonctionner. Ce n’était pas seulement le nouveau laptop mais aussi le travail acharné de ces derniers jours. La nouvelle machine aida, car davantage de mémoire que la vieille, et le nouveau processeur permettait plus de parallélisme, quoiqu’il me fallut modifier un peu mon programme pour en tirer parti.

    J’ai passé la soirée de mardi, 4 juillet, à m’amuser avec ça. Bien que j’étais prisonnier de mon corps, en raison de cette blessure si bête, mon esprit put, pour la première fois depuis deux semaines, gambader librement dans le monde musical créé par un synthétiseur logiciel, une station de travail de musique numérique et ce petit logiciel de mon crû palliant partiellement mes lacunes au piano. Ce que j’ai obtenu, ce soir-là, était à cent lieues de ce que j’ai pu faire dans le passé.

    Le lendemain, on aurait dit que mon pied faisait un peu moins mal. Ça a mieux été monter et descendre les marches. Ma sœur et ses enfants sont venus nous rendre visite et ma nièce a fait un dessin sur mon plâtre, c’était très drôle. J’ai montré mon logiciel de musique à mon neveu qui a été fasciné, a voulu comprendre comment ça fonctionnait et avait même l’air intéressé par le code, mais on n’a pas eu le temps de creuser dans les détails. La semaine prochaine, on va aller dans un chalet toute la famille. Depuis ma blessure, ce séjour en campagne ne m’enthousiasmait pas du tout, mais là, un instant, la perspective que peut-être, lors de ces deux jours, je réussirais à apprendre à mon neveu les bases de la programmation, me donna espoir que ce sera cool ce séjour-là.

    Cet espoir fut de courte durée, tué presque dans l’œuf en après-midi par une vive douleur dans la plante de pied. Je dus recommencer à prendre de la morphine tellement ça faisait mal. Probablement que jouer au crocodile avec les petits, ça a été trop. C’était fragile comme ça.

    Il ne faut pas interpréter cette fin comme mauvaise. Cela montre simplement l’impermanence des choses. L’espoir s’en va, revient brièvement, puis repart comme il est venu, un peu comme mon chat qui, des fois, pas souvent depuis son confinement dans ma chambre, sort de sous mon lit, se laisse flatter un peu, ronronne, puis retourne se cacher le reste de la journée. C’est plus la nuit qu’il sort et vient m’embêter dans mon lit, puis retourne par terre. C’est ainsi, que veux-tu.

  • Ça aurait pu être bien pire!

    Jeudi, 15 juin 2023, j’avais une commission à faire à la pharmacie. Au moment de m’engager sur la rue Ontario, j’ai entendu quelqu’un klaxonner. J’avais pourtant vérifié qu’il n’arrivait pas de voiture d’un côté ou de l’autre. Parfois, souvent en fait, ça peut être un conducteur qui klaxonne après un autre, quand il y a un danger mais aussi trop souvent par impatience. Inquiet malgré tout, le mieux à faire était de continuer à avancer, et atteindre l’autre trottoir où je serais sain et sauf. Au moment où je crus y être, une voiture en provenance de la rue perpendiculaire à Ontario s’approcha de l’intersection et tourna à droite sur Ontario. Avant que je n’aie pu faire quoi que ce soit, j’avais le pied droit sous la roue avant gauche de l’auto. Ma première idée a été de tenter de me dégager, mais j’ai vite constaté que j’étais coincé. Mes orteils droits étaient sous la roue, ayant comme seule protection ma sandale. Si j’avais tenté de m’extirper de cette mauvaise posture, j’aurais eu plus de chances de m’écorcher le pied jusqu’au sang qu’autre chose.
    Le conducteur pensant que j’étais dans le chemin et que j’allais me tasser, ne bougeait pas. Je tentai de lui dire de reculer, mais il ne m’entendait pas. Un autre passant lui répéta de reculer, ce qu’il finit par faire. Les orteils engourdis, le cœur battant, je me dirigeai vers le trottoir. Rendu là, je tentai de bouger les orteils, qui répondirent au début difficilement. Un passant qui a vu ça a traité le conducteur de cave, tandis qu’il s’est excusé. Au moment de la collision, il était en train de consulter une carte, probablement sur son téléphone, plutôt que regarder la route. J’étais trop choqué pour dire quoi que ce soit. Tout ce que je voulais savoir, c’est si je pouvais encore marcher ou pas!

    Un passant, peut-être celui qui a traité le conducteur de cave mais je ne sais pas, m’a conseillé de rester là et d’appeler l’ambulance. Une femme a ajouté que même si ça avait l’air correct là, peut-être dans trois jours ça allait empirer. Mon pied, de son côté, n’était plus engourdi et ne faisait plus mal alors pourquoi aller attendre des heures à l’hôpital? Pas de douleur intense, pas de sang, mais mon pied était mauve selon une passante. Normal, puisque le sang a été coupé dans les orteils pendant plusieurs secondes, tandis que la roue était dessus.

    Le conducteur qui m’a heurté m’a offert, plusieurs fois, de me mener à l’hôpital. Si j’avais appelé l’ambulance et les secours avaient trop tardé, le gars aurait répété son offre et insisté jusqu’à ce que je l’accepte ou pique une colère de tous les diables que j’aurais regrettée après. Inquiet mais non désireux d’aller attendre le reste de la journée, la soirée, la nuit, à l’hôpital, et surtout pas envie du tout de monter dans la voiture avec le gars qui venait de m’écraser le pied, je suis reparti pour faire ma commission.

    Je ne me sentais pas bien, j’avais le coeur qui battait, j’avais l’impression d’être au bord de la syncope. Mon pied pourtant n’était plus engourdi, mes orteils pouvaient bouger, je sentais le sol sous mes pieds si bien que les connexions nerveuses semblaient intactes, alors il n’y avait pas de raison physique que j’aie un malaise. Avant d’en venir à la perte de conscience, je pris de grandes respirations et parvins à me ressaisir. Si le malaise avait persisté ou empiré, j’aurais été obligé de m’asseoir quelque part le temps que ça passe, mais je n’en suis pas arrivé là.
    En chemin de la pharmacie vers chez moi, mon pied a commencé à chauffer un peu. De retour chez moi, j’ai mis du froid dessus pour prévenir l’enflure. J’ai utilisé pour cela un pack de gel que j’avais employé lors d’un traitement contre une tendinite voilà plusieurs années. J’ai aussi constaté que du côté gauche de mon orteil droit, le plus touché par la roue, il y avait un spot foncé, plus noir que mauve. Je me suis demandé si des vaisseaux sanguins avaient été brisés dans le pied, sans que ça ne transperce la peau. Cela pouvait se transformer en grosse prune qui aurait fait super mal, au moment de marcher ou juste au repos. Mettre du froid m’a semblé un bon moyen de réduire les risques que ça arrive, ou au moins réduire un peu la taille de la prune. Je tâchai aussi de ne pas trop mettre de poids sur mon pied droit pour favoriser la coagulation et la guérison. Si ça avait craqué, ça aurait été une toute autre histoire. J’aurais été en souffrance, couché sur une civière, les anti-douleurs me soulageant à peine. Si ça avait saigné, aussi, ça aurait été bien pire, en raison du risque d’infection. Le reste de l’après-midi, j’ai eu du mal à travailler, ne cessant de penser à tout ça.

    Deux jours plus tard, j’ai découvert que le noir sur mon orteil était du caoutchouc, soit du pneu, soit de ma sandale. J’ai pu l’enlever en frottant un peu. Il ne s’est pas formé de bosse. Pendant les deux semaines qui ont suivi, j’ai eu des petites douleurs dans le pied de temps en temps, mais rien de persistant et d’insupportable. Si je marche ou danse trop, par exemple au Piknic Électronik, des fois ça se met à faire mal un peu plus.

    C’est seulement après que je me rendis compte du miracle qui s’était produit ce jour-là. J’aurais dû finir à l’hôpital, les orteils cassés voire broyés. C’est seulement après l’accident que j’ai pensé à mon été qui aurait été foutu le pied dans le plâtre, ça se pouvait même que je ne puisse plus rester chez moi, au 3e étage, que je doive retourner vivre chez mes parents le temps d’une longue et pénible convalescence. Ça aurait pu être la cheville qui pogne sous la roue, la jambe au complet, tout le torse avec des organes vitaux touchés. J’y ai pensé depuis ce 15 juin, et j’y penserai encore longtemps. Possible que si la voiture avait avancé de quelques centimètres de plus et c’était la grosse catastrophe. J’ai été bien chanceux et ça fait peur, peur que mon avenir de Montréalais, voire d’homme libre, tienne à la chance. Une collision de trop avec un véhicule et c’est l’hospitalisation sans fin, la paralysie peut-être même, c’est comme être en prison dans son propre corps. Bien entendu, ça peut aller jusqu’à la mort, ce qui est vraiment terrible.

    Déjà, il subsiste une petite crainte chaque fois que je traverse une rue depuis cet événement. J’imagine à peine comment me faire casser de quoi aurait pu me paralyser complètement de peur. Il m’arrive des fois de penser que vivre en ville pourrait devenir trop dangereux, me forçant à me déplacer le moins possible. Je ne peux qu’espérer ne pas en arriver là, mais je ne peux cesser d’y penser complètement.