Chaque jam chez mon frère peut se transformer en pèlerinage ou en parcours du combattant. Il y a toujours moyen que pendant le trajet, il se passe quelque chose rendant les choses compliquées: métro en panne, autobus qui ne passe pas, etc. Au début, c’était un irritant nécessaire. Avec le temps, ça s’est transformé en une lutte symbolique contre l’hégémonie de la voiture. Puis plus tard, c’est devenu un élément intégral du rituel du jam.
Je pars de chez moi suffisamment tôt pour espérer être rendu à Longueuil pour l’autobus 16 vers chez mon frère et si je manque mon coup, il reste la 71 à 19h30 et la 16 à 19h40. C’est le moment de décanter, laisser derrière les soucis du travail, faire quelques exercices de cou pour ne pas devoir retourner consulter en physio surtout durant la grève de la STM. Parfois, quand il me reste assez de patience pour ne pas pogner les nerfs tout de suite aux premiers mots tapés, je peux demander des images inusitées à Copilot ou écrire un message sur Facebook.
Rendu là-bas, je peux passer du bon temps avec mon frère, me détendre, créer des fresques musicales intéressantes et planantes accompagnées d’improvisation à la basse ou au drum de mon frère, et c’est sans compter le fascinant monde des objets percussifs captés par des micros en tous genres et passés dans un pipeline d’effets. Je voudrais bien que la seule limite soit mon imagination, mais je suis bridé par l’inefficacité de l’ordinateur. Il y a trop de clics nécessaires pour bâtir un pipeline d’effets à partir de rien, c’est trop difficile avec juste l’écran de laptop. Il faut penser à ce genre de choses d’avance et préparer le projet Live chez moi, avant le jour du jam.
Le retour est un moment de détente et parfois de transe méditative. Je repense au jam, je fabule, je pense à de nouvelles idées pour un prochain jam ou une improvisation musicale chez moi, à un nouveau récit à écrire, etc. J’écris parfois de petits messages sur Facebook, mais c’est agaçant avec le clavier virtuel, donc à petite dose. Cela devient presque comme un jeu. Ça commence avec le trajet en autobus, se poursuit dans le métro et puis se termine par la marche finale vers chez moi. Parfois, je rencontre des gens qui font une partie du trajet avec moi, souvent pas.
Mais des fois, lors de ces parcours, il se produit un événement imprévu, il se spawn un gros boss, un monstre qu’il va falloir éviter ou péter d’une façon ou d’une autre. Parfois, les imprévus sont évitables, si on fait assez attention, comme me casser les lunettes en fonçant dans un arbre, me péter la canne en la coinçant quelque part ou en fessant sur un poteau par colère, me faire une entorse dans un trou d’arbre, tomber dans une flaque d’eau, me tremper à grandeur et avoir super froid, ou me casser une jambe je ne sais pas trop comment. Mais des fois, par exemple une interruption de service du métro, je ne peux rien faire pour réduire le risque ou éviter que ça arrive. Si ça arrive, il faut dealer avec, au mieux, idéalement avec patience et persévérance, ce que je ne réussis pas toujours. Il y a toujours la possibilité de finir ça en taxi pour sauter la suite du « jeu » si ça devient trop intense ou il n’y a plus d’autre solution.
Ce vendredi, 7 novembre 2025, me rendre chez mon frère ne se passa pas très bien. En raison de la grève de la STM, mon plan habituel ne fonctionnait pas. Pour passer par le métro Longueuil, il m’aurait fallu partir pas plus tard que 17h45 et espérer atteindre le quai de la ligne jaune, à Berri-UQÀM, pour 18h15, heure du dernier train en service essentiel. De cette façon, j’arriverais à Longueuil vers 18h20, un peu trop tôt pour me rendre chez mon frère. Dans le pire cas, faudra trouver un endroit pour attendre. Il vaut mieux, en plus, partir plus tôt, parce que si je reste coincé à Berri-UQÀM, arrivé trop tard pour la ligne jaune, il ne restera que le taxi, et depuis le centre-ville, ce sera plus long, plus de trafic.
Je pensais avoir trouvé un meilleur plan: la 170 qui part de la station Papineau. Le dernier départ est à 18h30 et l’autobus est dans le réseau RTL, pas affecté par la grève. Il faut atteindre la station Joliette gros max 18h02, alors départ gros max 17h45, arrivée à la station Papineau entre 18h et 18h30, attente de la 170 à 18h30 et hop. En cas de pépin, un chauffeur de taxi aura moins de mal à atteindre le pont que depuis le centre-ville alors rester coincé à la station Papineau est moins pire qu’à Berri-UQÀM.
Ce plan a fonctionné une fois vendredi, le 3 octobre 2025, mais j’ai dû attendre 20 minutes pour qu’enfin la 170 passe. J’ai bien cru qu’elle ne passerait pas. J’aurais dû faire plus de calculs; j’aurais constaté que mes deux plans étaient grosso modo équivalents: soit j’attends une demi-heure à la station Papineau, soit je la poireaute au métro Longueuil! Je pensais que le dernier départ de Berri était à 17h45, ce qui me faisait arriver avant 18h au métro Longueuil et idéalement y attendre une heure avant de partir vers chez mon frère. Mais non, 18h15 le dernier départ de Berri!
Ce vendredi, 7 novembre 2025, ça ne se passa pas bien. D’abord, je craignais manquer le dernier métro et j’ai marché vite, m’accrochant à répétition dans des vélos accrochés à des barrières, mon manteau a frotté tellement sur un vélo que j’ai cru qu’il avait déchiré, mais je n’ai pas trouvé de trou, et devant régulièrement contourner du monde à sens inverse. Je suis arrivé à temps, atteint la station Papineau sans problème, mais rendu là, je ne parvenais pas à retrouver l’arrêt pour la 170. J’ai cherché, des gens m’ont offert de m’aider, mais il ne savaient pas plus que moi où était l’arrêt. Il y avait l’arrêt pour la 45, pour l’autobus qui va vers La Ronde, mais pas de 170. Ce devait être sur une autre rue, selon le gars, mais je n’ai rien trouvé sur l’autre rue! J’avais du mal à m’y retrouver parce qu’il faisait noir et il pleuvait, et je commençais à craindre que la 170 ait été enlevée!
Finalement, j’ai pu trouver l’arrêt en retournant vers le métro, j’ai marché vers Sainte-Catherine, puis tourné sur Cartier. Proche de Maisonneuve, il y avait l’arrêt que je cherchais et une personne qui attendait. Un autre s’est joint à nous pour attendre l’autobus de 18h30.
Sauf que 18h30 passa et pas d’autobus. Nous avons attendu là près de 20 minutes en vain. La femme qui était avec nous a fini par téléphoner au RTL et a appris qu’il y avait eu un accident sur le pont et le départ pour la 170 avait été annulé! Oui oui! Il paraît en plus que ça arrive souvent, l’autobus est en retard, et parfois, oui parfois, ne passe pas! Quelle galère!
Ma compagne d’infortune a regardé si elle ne pourrait pas trouver une voiture Communauto à proximité. J’ai regardé ce que ça impliquerait de faire la grande traversée du pingouin fou: partir, atteindre le pont, le traverser et puis soit atteindre le terminus pour l’autobus ou juste continuer à pied vers chez mon frère. Le trajet complet, à pied, aurait pris au moins 1h10 selon Google Maps et m’aurait laissé à bout, fou furieux, super fatigué. Ça n’en valait pas la peine. Il faudrait au moins le faire de jour, la première fois. Rebrousser chemin m’aurait forcé à marcher, dans le noir, à la pluie, vers chez moi, avec rien que j’aurais rapporté de ma soirée. Si ça avait été l’été ou au moins s’il n’avait pas mouillé, j’aurais peut-être essayé, le pont, mais là, ouin.
En fin de compte, nous avons partagé un taxi, mes compagnons et moi. On a réussi à convenir d’un endroit où le chauffeur allait nous déposer, nous trois. Au début, ils penchaient vers le terminus Longueuil, ce qui m’aurait obligé à y attendre un autobus qui, pourquoi pas, aurait pu ne pas passer celui-là aussi. Je suis parvenu à les convaincre de descendre à un point plus proche de ma destination, là où la 170 passait en fait. Ils se sont rendus compte que c’était près d’où ils allaient.
Le jam a été bien plaisant et nous a temporairement soulagés, mon frère et moi, de la déprime de la semaine. Nous avons improvisé, déliré, fabulé, nous sommes amusés.
Le retour s’est au moins passé sans accroc. Je suis parti de chez mon frère proche de 23h alors le métro rouvrait jusqu’à la fermeture. Si jamais le métro avait été fermé après cette heure, outre le taxi, j’aurais pu coucher chez mon frère, mais le lendemain venu, encore à cause de la grève, j’aurais été obligé de repartir relativement tôt, pour passer avant le dernier départ du matin à 9h45. Je pourrais calculer l’heure maximum d’un tel départ pour réussir à passer, mais ça vaut plus ou moins la peine, j’aime mieux rentrer chez moi de toute façon.
Vu l’historique de non fiabilité de la 170, que j’ai appris ce soir-là, pour les prochaines escapades du type, je serais tenté de partir gros max à 17h45 de chez moi, idéalement 17h40, pour atteindre Berri-UQÀM pour 18h10 et avoir le temps de me rendre à la ligne jaune, pour le dernier train avant la fermeture. S’il faut finir le trajet en taxi, tant qu’à ça je serais aussi bien prendre n taxi de chez moi et sauter par-dessus tout ce foutoir de boui-boui de tous les diables!