Étiquette : justice

  • Une performance mémorable qui sera oubliée

    Thomas sortit de la station de métro ce matin-là prêt, décidé. Il allait le faire.

    • Hé man, ça va? lui demanda Yannick, un de ses compagnons. T’as l’air tout souriant.
    • J’ai décidé de le faire, aujourd’hui, annonça Thomas. J’vais chercher la flûte pis faire un show!
    • Où ça? demanda Yannick, curieux. Où t’as eu l’argent pour acheter ça? Et t’as trouvé un band cette nuit ou enfin décidé de faire ton show en solo? Oublie pas que t’as pas mal de dettes et les pushers sont pas très compatissants quand on ne paie pas. J’te dirais de payer tes dettes si t’as eu un peu d’blé j’sais pas comment, plutôt qu’acheter une flûte que tu vas probablement t’faire voler ou briser comme les autres que t’as eues avant.
    • T’as pas à t’en faire pour moi, tenta de rassurer Thomas. La flûte, je vais la voler chez ABC Music. Ils ont des problèmes avec les caméras de surveillance, j’me ferai pas pogner. Ensuite, j’vais faire mon show tout seul dehors à qui veut l’entendre, jusqu’à ce que la police me ramasse.
    • Mais t’es fou!!! s’emporta Yannick. Tu pourrais t’faire couper un doigt pour ça, voire pire! As-tu pensé? Des fois ils arrachent toute la main à la première offense. Oublie pas la couleur de ta peau.
    • Ben non, assura Yannick. Ils commencent toujours petit. Ils vont y aller avec ça, je sais, ajouta-t-il en se passant une main dans les cheveux. Ça va être comme avec Barbara Dawson, l’actrice qui a payé pour diffamation.
    • Aye! s’exclama Yannick. Y sont beaux tes ch’veux, ça fait des années qu’tu les laisses pousser pis tu vas les sacrifier pour faire un show que personne va entendre, avec une flûte volée???
    • Aye dude là, fais attention, ajouta un nouveau venu qui avait entendu la conversation. Des fois y commencent rough, surtout quand c’est des personnes comme nous, noires, itinérantes, qui prennent d’la dope tout l’temps. Tu pourrais même te faire arracher un œil straight up.
    • Ça arrivera pas, certifia Thomas. Ils arrachent plus les yeux depuis qu’on a fait fermer le métro. Les aveugles finissent tout le temps par se suicider parce qu’ils peuvent pas avoir d’auto.

    Thomas faisait ici allusion aux chevaliers de l’enfer qui, en 2024, avaient débuté un effort concerté pour mener la vie dure aux employés du métro, consommant dans les stations et les wagons toutes sortes de substances y compris des joints et des cigarettes, laissant sur des bancs des seringues usées, poussant des cris dérangeant les usagers réguliers et se baladant ouvertement avec toutes sortes d’objets dangereux allant du simple canif au bâton de dynamite! On en a arrêté plein, mais il en restait toujours, jusqu’à ce que les bureaucrates en charge de faire rouler tout ça comme ça peut décident d’y aller avec une solution stupide: faire fermer le métro à 23h. Cela n’eut pas l’effet escompté. Il y eut une réduction considérable de l’achalandage, plusieurs usagers abandonnant le métro pour revenir à la voiture. Les chevaliers de l’enfer poursuivirent sans relâche leur œuvre, on aurait dit que leur objectif était de faire du métro de Montréal un centre pour sans-abris! Il fallut en venir, en 2026, à installer des détecteurs de métal, au début aux stations névralgiques comme Berri-UQÀM et Jean-Talon, mais il fallut en mettre partout. Cela occasionna d’énormes délais pour entrer dans les stations et plusieurs usagers abandonnèrent, pour revenir à la voiture. Ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas conduire se tournaient souvent vers de ridicules applications de covoiturage qui fonctionnaient mal, obligeant à créer plusieurs comptes utilisateur et puis les gens qui se proposaient conducteurs n’étaient pas fiables, se désistaient au dernier moment sans mettre à jour leur profil ou arrivaient tellement en retard que ça ne servait plus à rien. Parfois, ça fonctionnait, oui, mais souvent non, et pas longtemps si ça fonctionnait. Il y avait le vélo, aussi, ça fonctionnait super bien au moisn ça. Et, quand c’était possible, la marche, ça restait un bon moyen.

    Se joignirent aux chevaliers de l’enfer tous ceux qui avaient commencé durant la pandémie de COVID-19 à dresser des tentes. On les appela vite les tenteux. Les tenteux campèrent d’abord à l’extérieur des stations, mais ils finirent par s’installer dans les tunnels, posant d’innombrables interruptions de service. On a fini par fermer certains tunnels, certaines stations et puis tout le métro, aux environs de 2030!

    Rendu aujourd’hui, plusieurs stations sont devenues des centres d’injection supervisée et les tunnels abritent des itinérants issus de toutes les strates de la société. Il y a là des gens qui ont fait de mauvais choix, sont tombés dans la drogue ou la prostitution et n’ont pas réussi à se sortir de la rue. Il y a des adolescents qui ont fugué. Il y a des gens bien, aussi, qui ont soit renoncé à la vie en société, en ayant assez du travail, et d’autres qui ont essuyé plusieurs divorces les mettant sur la paille.

    Il était inexact que cette fermeture du métro a occasionné un grand nombre de suicides chez les aveugles, qui ne peuvent se procurer une voiture. Oui, il y a eu certains suicides, mais il y avait toujours d’autres choses que ça qui a joué. Plusieurs aveugles s’accommodèrent relativement bien de la situation, parfois en réduisant leurs activités, parfois avec l’aide de proches. La fermeture du métro incommodait tout le monde, d’une façon ou d’une autre, pas juste les aveugles, contrairement à ce que pensait l’esprit plutôt obtus de Thomas.

    Alors notre compagnon d’infortune, lui-même un tenteux en puissance qui aurait bien volontiers joint les chevaliers de l’enfer si le mouvement existait encore, se présenta chez ABC Music pour effectuer un tour d’horizon. Il prit le temps d’examiner les flûtes et localisa celle qu’il voulait. En raison d’éclosions de plus en plus fréquentes de divers virus, on ne permettait plus de toucher et d’essayer les articles depuis plusieurs années, et il a fallu se battre beaucoup pour que le masque de procédure ne demeure pas obligatoire en tout temps. Lorsque Thomas eut localisé la flûte qui lui semblait la meilleure, il prit le temps d’établir un plan d’action. Casser la vitre avant, courir, prendre la flûte, sortir.

    Ensuite, il retourna dans son tunnel où il passa le reste de la journée à fumer des joints (oui oui, DANS le tunnel). Mais sachez que ce n’était rien: des gens, dans certaines stations marquées dangereuses, sniffaient des vapeurs d’essence volée aux riches possédant encore des voitures non électriques. Souvent, ça passait au feu, mais les gens recommençaient toujours, jusqu’à en mourir d’asphyxie. Personne à part ceux qui s’adonnent à cette douteuse activité ne parvient à comprendre pourquoi faire ça, quel plaisir il y a là-dedans.

    Le soir venu, Thomas ressortit de son tunnel, se prit une bonne quantité de champignons hallucinogènes sachant que le buzz n’embarquerait qu’après le vol, puis il se dirigea vers le magasin, cassa la vitre, prit la flûte et se sauva. Il s’installa plus loin à quelques pâtés de maison. Comme il commençait à faire frais, il localisa une poubelle dans laquelle il mit le feu avec son briquet. Sous la chaleur et la lumière vacillante du feu de poubelle, Thomas commença à jouer de la flûte.

    Dans son esprit se forma une scène sur laquelle il se trouvait debout, flûte en main. « Ce soir, semblait-il entendre, on va écouter un artiste qui gagne à être connu. Thomas Tremblay à la flûte à bec! » Il y eut un tonnerre d’applaudissements, puis Thomas commença à jouer. Ce n’est pas que Thomas jouait mal. Il interprétait à la flûte des mélodies inusitées mais impressionnantes, mais il n’y avait absolument rien de reproductible dans ce qu’il faisait et il ne s’était jamais donné la peine d’étudier la théorie musicale, même pas un peu, il n’avait aucune idée de ce qu’était une gamme ou un accord, si bien qu’il ne parvenait pas à jouer avec d’autres musiciens. Pourtant, il voulait un band. Chaque fois qu’il a eu la chance de jouer en solo dans un bar, la veille il s’est drogué jusqu’à se rendre malade et n’a pas pu se présenter. Il a fini barré de tous les bars et toutes les salles de spectacle de la ville.

    Mais là, ce soir, tout avait changé. Thomas avait trouvé un endroit où jouer et un public. Il joua là un bon quinze minutes sans être inquiété, mais un moment donné, il sentit une main se poser sur son épaule. La police, il s’était fait pogner. Ce sont des résidents qui avaient porté plainte pour bruit. Si Thomas était allé jouer dans un tunnel du métro ou une station, il ne se serait pas fait prendre tout de suite et il aurait peut-être même eu un vrai public. Eh non!

    Thomas fut mené au poste. On lui passa les menottes et on lui confisqua la flûte volée. Thomas n’opposa aucune résistance. Il était content, il avait enfin réussi à faire un show. Le reste lui importait peu, car il était certain qu’après le procès, on lui imposerait comme peine la coupe de ses cheveux qu’il trouvait trop longs anyway.

    La peine par mutilation a été introduite aux environs de 2050, après qu’on ait constaté l’inefficacité de l’incarcération. Il y avait de plus en plus de criminels et même des gens qui commettaient des crimes spécifiquement pour aller en prison plutôt que devenir itinérants ou se suicider! Malgré tous les efforts, il circulait des armes, de la drogue et des téléphones dans les prisons. Les livraisons par drones étaient courantes et très difficiles à arrêter. Chaque progrès était compensé par une amélioration des drones qui devenaient plus performants et plus furtifs que jamais. Lorsqu’il commença à y avoir des évasions par drone, on a dû se rendre à l’évidence, ça ne pouvait plus continuer comme ça. On a même eu des cas d’extractions par drones, c’est-à-dire qu’on kidnappait par drone un prisonnier qui ne voulait pas s’évader, pour l’emmener ailleurs, souvent se faire torturer dans un tunnel de métro converti en QJ de dealers de drogue ou de proxénètes.

    Plutôt que continuer à remplir les prisons, on a décidé d’imposer la mutilation comme peine. Si tu voles, on te coupe la main, bon, plus souvent qu’autre chose on commence avec un doigt ou deux. Si tu profères des menaces, surtout de mort, on pourrait te couper la langue. Si tu mets quelqu’un sur écoute illégalement, ça se peut qu’on te coupe une oreille. Et ainsi de suite. Certains prédateurs sexuels se seraient même fait trancher le pénis, mais on n’est pas 100% certain de ça. On n’a jamais besoin de se rendre à la tête. Après avoir perdu pieds et mains, les gens ne peuvent plus rien faire et se tiennent tranquilles ou se suicident, et c’est réglé.

    L’accusé n’avait aucun mot à dire sur ce qu’on allait lui couper. C’était le juge qui décidait, en fonction de la jurisprudence, mais malheureusement, la couleur de la peau comptait toujours un peu, ce qui était totalement absurde. Pourquoi couper trois doigts à une personne noire tandis que pour la même offense commise par un blanc, on en coupait un seul, et même parfois juste une phalange?

    Il y avait eu un cas singulier, une actrice qui avait proféré des propos diffamatoires contre plusieurs de ses collègues, dans le but de les discréditer et pouvoir obtenir de meilleurs rôles. On aurait tous pensé qu’elle se ferait couper la langue, mais on avait trop besoin de sa voix. Cette femme-là accordait une importance excessive à ses cheveux. Elle en prenait bien soin, passant parfois plus de trois heures à les peigner, avant certaines performances. Alors c’est ça qu’on a choisi de lui couper. Elle était prête à perdre la langue, mais la sentence l’a prise de court. Elle ne s’en est jamais remise et a fini par se suicider. Oui oui, pour des cheveux!

    Thomas a entendu parler de ça et était certain que s’il prenait bien soin de ses cheveux, on allait les lui couper lui aussi et il retournerait vivre dans la rue, satisfait d’avoir enfin pu faire un show. S’il était assez patient, il pourrait même, pensait-il, se refaire pousser les cheveux, voler une autre flûte et retenter l’expérience, dans quelques années. L’avocat de Thomas, commis d’office, l’a pourtant mis en garde bien des fois. « Le fait que tu éprouves aucun remords va pas t’aider. » En effet, Thomas n’avait aucun regret et clamait souvent, haut et fort, qu’il n’avait RIEN fait!

    La juge vit clair dans son jeu. « Thomas Tremblay, la cour a établi hors de tout doute raisonnable ta culpabilité aux trois chefs d’accusation, soit bris de matériel, vol et incendie criminel. Compte tenu de tes antécédents criminels, de ton absence de remords et de la jurisprudence, la cour te condamne à l’ablation de deux doigts de ton choix. » NOOOOON!! a hurlé Thomas, mais il n’avait pas le choix. Il choisit de se faire couper les auriculaires, mais peu importe les doigts perdus, il ne pourrait plus jamais jouer de flûte.

    Suite à la mutilation, qui se faisait à froid avec une lame puis on cautérisait (toujours à froid) avec une torche, Thomas fut emmené dans un hôpital où il fut gardé sous observation pour s’assurer que les blessures cicatriseraient correctement et il n’y aurait pas d’infection. Il n’y avait plus de suivi psychologique depuis belle lurette, car les gens ne faisaient que bullshiter, prétendant bien aller, accepter leur sentence et vouloir se reprendre, et puis deux semaine après, ils revenaient à l’hôpital en détresse respiratoire, intoxiqués, bourrés de pilules, blessés à mort, etc. Si un patient mutilé souhaitait obtenir du soutien psychologique, des ressources étaient disponibles, mais on n’imposait plus d’évaluation psychologique de routine après la mutilation, ça ne servait à rien.

    Thomas était démoli. Il ne s’en remit jamais. Il finit quelques temps plus tard battu à mort par des trafiquants de drogue à qui il devait de l’argent, beaucoup d’argent. Mais plusieurs pensent qu’il a volontairement provoqué son pusher pour finir par se faire tuer.

  • Fausse rédemption

    Depuis sa sentence, Xavier ne s’était jamais aussi bien senti. Il savait dès lors avoir mal agi et devoir payer pour ses actes, mais jamais il n’avait été aussi heureux, aussi serin. Chaque coup de pioche donné dans la mine lui apportait une joie indescriptible. Il faisait froid, il avait mal aux poignets, mais il savait travailler pour une bonne cause. Le lithium qu’il arrachait à la terre servirait à la confection de batteries, de plus en plus de batteries, pour les voitures électriques dont tout le monde a tant besoin.

    Xavier avait commis un crime jugé grave par la nouvelle intelligence artificielle judiciaire. La machine établit la culpabilité de l’accusé en fonction des faits seulement. On prétend que les explications de l’accusé peuvent influencer la décision, mais en pratique, c’est rarement le cas, et l’accusé est presque toujours coupable. Comme le logiciel suit une programmation algorithmique stricte, on s’est collectivement convaincu que les décisions prises par l’intelligence artificielle sont justes, objectives et équitables, même si en pratique, on dirait que ce n’est pas le cas. Le fait qu’exprimer ses doutes publiquement envers l’objectivité de l’IA est passible d’une accusation de complot aide beaucoup à la confiance populaire. « Faut faire confiance » disent plusieurs esprits faibles. Les personnes noires écopent majoritairement d’une sentence plus lourde. Les hommes sont davantage pénalisés que les femmes et on pense même que l’orientation sexuelle joue dans la balance! Mais ce n’est pas grave, c’est comme avec Dieu, les voies de l’IA sont impénétrables.

    Alors Xavier a accepté son verdict de culpabilité, pour homicide involontaire contre la personne de Josh, son meilleur ami. Oui, Xavier a tué son ami, parce que Josh lui a volé sa blonde Johannie. Il y a eu une dispute après laquelle elle a eu besoin d’une pause. Elle est allée passer quelques jours chez Josh, plus capable d’endurer Xavier, et ça a dégénéré. Xavier est allé chercher Johannie chez Josh, il a essayé de la faire sortir de là en la tirant par les cheveux et à grands cris, Josh s’est interposé, il y a eu bagarre et Josh en a payé le prix fort. C’est mieux ainsi, parce que plusieurs pensent que l’IA aurait condamné Josh aussi, la légitime défense est de moins en moins acceptée on ne sait pas trop pourquoi.

    Xavier a écopé d’une peine d’une semaine dans la mine, après quoi il serait exécuté sur la place publique. Depuis l’instauration de l’IA judiciaire, il n’y a qu’une sentence: la mine, puis la mort. Plus le crime est grave, plus le temps passé à la mine est court. Ceux qui ont commis des crimes mineurs peuvent travailler plus longtemps, et profiter de ce qui leur reste de vie. On leur fait miroiter qu’en cas de bonne conduite, ils pourraient obtenir des faveurs avant leur exécution, voire même la rédemption, mais jamais, jamais ceci n’est arrivé! Mais même sans ces récompenses, plusieurs détenus passent du bon temps à la mine dans le nord, qui est à ciel ouvert. Un coup habitués au froid, ils constatent les vertus curatives du grand air et se portent parfois mieux que jamais ils ne se sont sentis au cours de leur vie. Voilà donc un Plan Nord qui profite à tous et qui fonctionne, sans coûter les yeux de la tête aux contribuables. Tout le monde y gagne n’est-ce pas?

    Certains ont juste besoin d’un cadre, ce que la société moderne n’offre plus à moins d’aller dans l’armée. Tu vas faire ça, juste ça, sinon on te fouette, et c’est tout. Travaille et tout ira bien. Oui oui, ceux qui arrêtent de miner, on les fouette, on leur arrache leurs vêtements et on les fouette dans le dos jusqu’à ce qu’ils supplient d’arrêter, puis on leur donne de nouveaux vêtements et ils doivent retourner à la mine sans attendre, sinon on fouette encore! Oui oui, c’est comme ça, ça fait longtemps que c’est comme ça et ça fonctionne très bien.

    Xavier a pendant cette semaine ramassé une importante quantité de lithium, plus que ce à quoi on s’attendait. Il a aussi beaucoup contribué, par son attitude positive, au moral de l’équipe, augmentant par le fait même la production. En plus de ça, il semblait éprouver des remords pour ce qu’il a fait.

    • J’ai vraiment été cave, répétait-il souvent. Josh méritait pas de mourir et en plus Johannie m’a dit qu’elle m’aimait encore, qu’elle avait juste besoin d’une pause. Si jamais, si jamais, on m’accordait la rédemption, je jure que j’tuerais pus jamais personne. Jamais. C’est pas moi, ça, tuer.
    • Ouin ouin, répondirent plusieurs codétenus, y disent tous ça.
    • Ya jamais personne qui l’a eue, la rédemption, c’est juste un mythe, ajouta un autre.
    • Moi ça fait 20 ans que j’suis ici pour un p’tit vol, argumenta un troisième, pis bientôt ça va être mon exécution, même si j’ai ramassé pas mal plus de lithium que toutes vous autres!
    • Mais Johannie a besoin de moi, renchérit Xavier, ça peut pas être pris en considération ça? Elle a besoin de sexe, pis sans moi ou Josh, elle va finir par se prostituer et être l’esclave d’un pim qui va lui fournir d’la dope. Elle pourrait même finir à la mine comme moi! Faut vraiment qu’on m’laisse la sauver. Est cool cette fille-là, faut qu’on la sauve!

    Le contre-maître a tenté de demander une exception pour prolonger le séjour de Xavier à la mine, mais ceci lui a été refusé.

    Par contre, Xavier eut droit pour sa bonne conduite à une faveur avant son exécution. Avant son arrestation pour homicide involontaire, il était un grand adepte de LSD. La drogue était depuis un an devenue légale parce que de toute façon il y a trop de gens sur la Terre et si des gens veulent se droguer à mort, bien ça en fait moins à nourrir et c’est mieux comme ça. Mais sous le LSD, Xavier repartait sur des délires égocentriques mégalomanes, mettant TOUT sur la faute des autres. C’est encore une fois l’IA qui décide si la faveur demandée par l’accusé avant son exécution est raisonnable ou pas. Certains ont demandé un steak et ne l’ont pas eu. D’autres ont demandé une machette et l’ont eue!!! On ne comprend pas tout. On penserait qu’une demande de LSD serait refusée mais non, Xavier obtient suffisamment de petits cristaux de sucre imbibés de la substance pour s’offrir un inoubliable voyage hallucinatoire.

    Dans sa cellule en attente de l’exécution, il s’amusa à poser de petites étoiles au plafond et admira des rubans lumineux que lui seul voyait. Le temps passa vite, très vite. La porte s’ouvrit.

    • C’est ton tour, annonça l’agent de sécurité.
    • Oui mais j’ai rien fait moi.
    • C’est pas ça que l’iA a dit. J’sais pas c’que t’as fait, mais j’m’en fous, moi j’t’amène à ton exécution.
    • Oui mais attends, écoute là, c’est à cause de Josh, c’est lui qu’on devrait jeter. Si y m’avait pas volé ma blonde, si Johannie était pas allée pleurer sur son épaule comme une grosse conne, ça s’rait pas arrivé tout ça.
    • J’suis désolé, monsieur, mais j’peux rien de plus pour vous.
    • Fuck you, lança alors Xavier, avant de cracher en direction de l’agent de sécurité.

    Ce dernier, sans se laisser démonter, agrippa Xavier par le poignet et lui passa les menottes, puis lui jeta sur la tête une cagoule pour ne plus qu’il crache. Il l’emmena ensuite, avec fermeté mais sans violence, vers le lieu de l’exécution.

    Là, il y avait foule. C’était rendu un spectacle plus populaire que certains artistes. Certains payaient plusieurs centaines de dollars pour acheter un billet donnant accès aux premières rangées. Pire encore, l’IA avait calculé qu’autoriser les enfants à assister aux exécutions réduirait à long terme le taux de criminalité, alors c’était gratuit pour les enfants en bas de douze ans!!! Oui oui!

    Sept accusés furent installés, pieds et poings liés, sur une plateforme de bois. Un agent de sécurité avait avec grand soin fixé les pieds de ces sept malheureux à la plateforme avec des entraves; il n’y avait aucun moyen pour eux de s’échapper. On avait renoncé depuis longtemps à la pendaison: pénurie de cordes. Oui oui!

    Les agents de sécurité auraient pu être remplacé par un système automatisé. On avait fait des tests voilà quelques années. Il suffit d’installer un collier aux accusés et on donne des chocs électriques jusqu’à ce qu’ils se dirigent eux-mêmes de leur cellule vers le lieu d’exécution et se mettent les entraves. Mais avec un être humain dans la boucle, on observe un admirable concert de pleurs, lamentations et supplications. Tout est enregistré, tout est télédiffusé, en live streaming, pour le grand plaisir de tous. On affiche des exécutions dans des bars en lieu et places des futiles matches de sports, des gens écoutent ça dans leur salon et hurlent de joie. Ceux qui s’opposent à tout ça n’ont pas de pouvoir, juste ne pas regarder.

    Ce qui se passait ensuite était au début révoltant, mais c’était devenu normal. Un projecteur robotisé se braquait tour à tour sur chaque accusé tandis qu’une voix de synthèse égrainait leurs crimes pour lesquels ils seraient condamnés et le temps passé à la mine. Oui oui, voix de synthèse, froide et impersonnelle.

    Jacques Tremblay, voix de fait armée ayant causé la mort, deux semaines dans la mine. Johachim Lemire, vol à l’étalage, 25 ans dans la mine. Anna Lebel, attouchement sexuel sur une mineure, 5 ans dans la mine. Jisous Amad, trafic d’organes, 3 semaines dans la mine. Jasmine Roy, a montré ses parties génitales en public, 30 ans dans la mine. Luc Blais, possession illégale d’une arme à feu et négligence criminelle ayant causé la mort, 5 ans dans la mine. Xavier Parent, homicide involontaire, une semaine dans la mine.

    Avant de mettre à mort ces pauvres gens, on leur laissait dire un dernier mot pour la postérité. Souvent, les gens ne disaient rien, sachant à quel point c’était inutile. Mais Xavier s’exprima, une dernière parole vide dont il avait le grand secret. Ce qu’il balança là, dans le micro, à cette foule de gens complètement détraqués pour regarder ça en buvant de la bière et mangeant des hot dogs hors de prix comme si c’était un banal match de sport, relève d’une « grande » sagesse:

    • C’est pas juste, j’ai rien fait, fuck you!

    Suite à cela, la trappe s’ouvrit et les entraves aux pieds se relâchèrent simultanément.

    • Qu’est-ce qui arrive aux gens après? demanda une jeune fille à sa mère.
    • Quand t’es rendue une grande personne, expliqua la mère, pis tu as été méchante, on est obligé de te jeter à la poubelle.
    • Hein? C’est donc ben triste.
    • Oui mais c’est comme ça. Les gens qui sont méchants restent méchants.

    C’était exactement pour cela que l’IA avait accepté la requête de LSD de Xavier. Les effets de la drogue sur le comportement de l’accusé étaient bien présents dans sa base de données et l’IA voulait exactement produire cela, montrant à tous que nulle rédemption n’était possible. De retour dans son état d’origine ou dans son environnement, le criminel récidive toujours. Toujours.

    Par contre, vu le grand nombre de personnes à mettre à mort, et les contraintes logistiques et environnementales, les moyens étaient plutôt limités. Par manque de cordes, oui oui plus de cordes, on en était là, la pendaison a été abrogée depuis quelques années. Un décret environnemental a également interdit l’incinération et les procédés alternatifs comme l’aquamation ont été boudés trop longtemps si bien que ceux qui en détenaient le savoir-faire se sont éteints sans le transmettre. Quand on autorisait encore les peines légères impliquant des travaux communautaires, on réglait ça à la machette ou au sabre japonais, mais ça faisait trop de sang qui giclait partout. On ne pouvait pas non plus autoriser les enfants, parce que ça leur faisait faire d’affreux cauchemars et souvent fallait les faire suivre par des psychologues après et ça coûtait fâcheusement cher en ressources. Ceux qui écopaient de travaux communautaires se retrouvaient 95% du temps à devoir ramasser du sang qui giclait sur les murs et planchers, puis leur vomi si ça leur faisait trop lever le cœur.

    Depuis quelques années, on a découvert qu’abolir les peines légères simplifiait grandement l’algorithme de l’IA, qui pouvait dès lors s’exécuter sur un seul GPU plutôt qu’en avoir besoin de dix à douze. Alors ce qu’on faisait, c’était bien simple: on jetait tous ces pauvres gens, en vie, dans une fosse commune! Oui oui! Parfois, juste l’odeur de mort qui régnait là-dedans en tuait quelques-uns par asphyxie. La chute de quinze mètres dans le conteneur d’où personne ne réussissait à sortir cassait des membres et parfois le cou. Certains survivaient là-dedans plusieurs jours, parfois jusqu’à une semaine, en buvant du liquide de putréfaction et en mangeant des morceaux de morts, mais le sort était toujours le même, inévitable. De temps en temps, on vidait le conteneur dans le but de faire du compost. Voilà. Aux premières rangées, il y avait de gigantesques brûleurs à encens pour éviter que les gens soient incommodés par la puanteur quand on ouvrait la fosse. C’était simple, c’était tout. Lorsque ces brûleurs seraient interdits par décret environnemental, ce qui s’en venait aussi, on distribuerait des masques au besoin.

    Après le décret interdisant l’incinération, il y eut une pénurie de sites d’enterrement des morts. Les cimetières n’acceptaient à présent que les riches. Les mieux nantis et un peu crapules pouvaient même se payer une dérogation et se faire incinérer, mais c’était très coûteux. Alors le commun des mortels, eh bien ils finissaient eux aussi dans la fosse commune, la même que les criminels. On jetait parfois des innocents, malades ou qui le demandaient, en vie, là-dedans. Il y avait trop de monde sur la Terre, on ne pouvait plus les soigner tous.

    Alors, au final, peu importe ce qu’on fait, bien ou mal, on se fait jeter à la poubelle! Bien que personne ne l’écoutait, Xavier avait bien raison de répéter que ce n’est pas juste.