Suis-je un esclave ou pas?

Pour être un esclave, il faut se trouver dans un état de servitude sans compensation. La servitude oblige à faire quelque chose qui nous déplaît ou à consacrer plus de temps et d’énergie dont on dispose à quelque chose qui aurait pu être plaisant, mais devient, par la répétition ou l’imposition d’un rythme trop rapide, désagréable. Une personne habitant son logement nettoiera le planche d’une pièce et se dira, tiens, je vais attendre demain pour le reste. Le serviteur, lui, sera contraint de nettoyer le plancher de toute la maison, puis ensuite de préparer le repas. Ne pas le faire aura des conséquences. Pour un simple serviteur, ce sera la déception des autres et des querelles. Pour un esclave, ça peut aller des cris aux coups de fouet en passant par des menaces.

Mais un serviteur peut être heureux de servir. Je fais cela pour ma famille, ceux que j’aime et qui m’aiment moi aussi. Par amour, je vais continuer. Je ne vais pas m’arrêter et les lâcher, et eux auront leurs moments de plaisir. Je le fais parce que l’entreprise pour laquelle je travaille vient en aide à des milliers de clients, qui eux améliorent la vie de milliers d’humains, alors ainsi j’aide indirectement des millions d’être humains à travers le monde. Mais cet état de servitude ne peut durer dans le temps, pas sans compensation. Sinon l’épuisement est inévitable.

Pour une mère de famille, servir est agréable quand les autres apprécient son travail, Les enfants sont contents de se lever le plancher propre, malgré qu’ils n’aient pas enlevé leurs bottes pleine de boue la veille. L’employé d’une grande entreprise qui se fend en quatre pour tenter de rapiécer une solution client qui tient à peine debout reçoit un salaire, mais ça ne suffit pas toujours. Le travail doit être reconnu comme valable, pas faire travailler sur un truc pendant des mois ou des années puis le jeter au feu. Il faut aussi reconnaître qu’il est anormal de devoir s’épuiser au travail et que ce problème systémique devrait être examiné, pas juste reconnu mais accompagné d’actions concrètes pour alléger les choses. Si pendant les semaines sur appel, il y a 12 appels par jour, il faut faire quelque chose pour qu’il y en ait moins. On essaie, au moins, mais si ça ne fonctionne pas, si les appels ne font qu’augmenter, et que personne ne sait que faire pour améliorer ça, que se passera-t-il?

Pourquoi rester là? Pourquoi continuer de supporter le balancier qui me revient, chaque jour, en pleine face avec ces bogues inextricables, ces dysfonctionnements quasi aléatoires et ces captures d’écran à se donner le tournis, et puis aux deux mois et demi, j’en prends plein la gueule avec encore une autre semaine sur appel? Le salaire, l’accès à des technologies de pointe en intelligence artificielle, un grand nombre de clients qui peuvent bénéficier de nos solutions, travailler avec une équipe dévouée composée de plusieurs experts? Et si cela ne suffisait plus, si je devais me résoudre à renoncer à tout ça, pour ma santé, pour mon bien, peut-être même pour le bien de ceux autour de moi? Pourrais-je le faire ou pas? Si je ne peux pas, suis-je alors un esclave?

Si je ne peux de façon raisonnable renoncer à mon état actuel de servitude, je dois pouvoir augmenter mes compensations. Mais toute demande aura soit des effets marginaux ou temporaires, soit sera irréaliste. Alors ce qu’on doit faire, c’est modifier ma perception, pour que les compensations actuelles suffisent. Il faut que chaque journée de travail soit moins épuisante, par le lâcher prise sélectif. Le lâcher prise total mène à une performance insuffisante et au mieux des remontrances, sinon des mesures correctrices, qu’on appelle un programme d’amélioration de la performance. Il faut que je puisse, à chaque instant, me concentrer sur une seule chose, lâcher prise sur le reste, surtout les projections futures.

Que pourrais-je faire si jamais ça empirait, si ça devenait encore plus difficile, au point que je ne peux plus accomplir ma tâche entière? Si je suis de plus en plus épuisé, on commence à dire que je n’en fais pas assez (pas encore rendu là), suis-je obligé de continuer? Il faut que la réponse soit non. Et c’est le cas en ce moment. Je peux toujours quitter mon emploi et en chercher un nouveau qui me conviendra mieux. Ce ne sera pas facile, il faudra y aller une étape à la fois, mais ça peut se faire, avec patience, bienveillance et surtout sans jugement. Considérer ces options peut m’aider à choisir de rester plutôt qu’y être coincé. Rester par obligation, pour ne pas avoir à affronter l’inconnu, est autant une erreur qu’accepter que je n’ai pas le choix de trouver un autre emploi. Si je dois décider sous la contrainte, sous la pression interne ou externe, je suis plus sujet à commettre une erreur de jugement.

Pour la mère de famille, c’est une toute autre affaire. Serait-elle prête à affronter la peine, la colère, peut-être même l’agressivité de son mari, si elle demandait le divorce, tannée chaque matin de devoir nettoyer le plancher à quatre pattes? Serait-elle prête, s’il fallait, à ne plus jamais revoir ses enfants? C’est pas mal plus difficile accepter ces risques que quitter un emploi qui nous a vidé de toute énergie, nous empêchant de profiter pleinement d’agréables moments en famille ou entre amis.

Il faudra toujours servir un maître. Il faudra toujours travailler quelque part, du moins jusqu’à la retraite. Il faut s’y faire, il y aura du bon et du mauvais, des hauts et des bas, toujours. Alors faire au mieux avec le moins pire, ce sera cela qu’il faudra.

Mais un grand philosophe, Épictète, est allé encore plus loin. Contrairement à nous, travailleurs des temps modernes et mêmes parents n’en pouvant plus, il était un vrai esclave de la Grèce antique. Son maître ne lui offrait que le gite et le couvert, en échange de travaux éprouvants. En tant qu’esclave, il n’avait même pas le droit de vote. Il a compris, par un processus de réflexion duquel son maître ne pouvait le priver, que c’était son maître qui était le plus à plaindre, lui dépendant de lui pour son bon plaisir. Si l’esclave n’est plus là à faire toutes ces tâches domestiques ingrates, le maîtres ne pourra plus passer ses jours à lire, contempler des oeuvres d’arts et boire du vin. Il devra tout faire ce que je fais. Ainsi, le maître a besoin de son esclave pour éprouver du plaisir, tandis que pour l’esclave, il peut en éprouver seul, par lui-même, en servant son maître! Voilà!

Aujourd’hui, des milliers de croyants considèrent un acte de service comme une prière à Dieu. Idéalement, chaque heure consacrée le soir ou la nuit pendant une vraie semaine sur appel, qui serait 24/7, devrait être une prière adressée à notre Seigneur. Chaque clic, chaque appui sur une touche de mon clavier, devrait me rappeler tous ces gens que j’aide en travaillant sur cet incident tard le soir ou la nuit. La capacité de faire ainsi, de prier, dans toutes les conditions, me permettrait de le faire quand c’est plus chill, et là ainsi, être plus serein.

Alors oui c’est possible de transformer l’esclavage en servitude, quand de nos jours nous sommes liés non pas par des fers, non pas par des menaces de mort, mais par nos propres dogmes et convictions. Me libérer de mes propres limites, mes convictions devenues fausses, pourrait m’aider à sauter cet abîme qui se présente à moi, éviter de me casser une jambe professionnellement, et pouvoir aller de l’avant, vers la croissance. Ça peut encore se faire. Il n’est pas trop tard!

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