Catégorie : Récit

Représente un récit, une histoire, souvent imaginaire, parfois fondé sur des faits réels.

  • Couper des arbres pour vendre du bois

    Maudit que j’haïs ma job! Je dois me lever à l’aube, idéalement plus tôt encore pour ne pas être vu sinon on me crie d’arrêter, partir en forêt avec mon pick up et puis couper des arbres à la hache. Chaque arbre coupé, je dois le transporter à la sueur de mon front vers mon pick up où j’ai installé ma fendeuse, former des bûches et puis lorsque mon pick up est plein de bois, partir en ville et tenter de le vendre.

    C’est vraiment horrible comme job. Soit il fait super chaud, soit il fait super froid, soit il pleut et je finis tout trempé. J’ai mal partout, parce que je ne suis pas assez habitué au travail physique, surtout à la hache. Le seul point positif est le sentiment de puissance lorsque je frappe sur un arbre à la hache. Ça défoule, c’est incroyable.

    Je réussis parfois à vendre mon bois, souvent pas, parce que les gens ne chauffent plus au bois. Les entreprises ne veulent pas acheter mon bois, parce qu’il n’a pas été coupé par un « professionnel » accrédité! Oui oui!

    Pire encore, après un mois, la police est venue m’arrêter parce que je ne coupais pas les bons arbres. J’ai eu beau expliquer que je ne faisais que ma job, je ne faisais que couper des arbres pour vendre du bois, il n’y eut rien à faire. Je fus arrêté pour destruction de biens publics. Hein?

    Pourtant, cette idée fonctionne très bien dans des jeux comme Medieval Dynasty. J’ai entendu parler d’un aveugle qui a transposé de quoi d’un jeu appelé Myst IV pour se bâtir un modèle mental à base de sphères qui lui permettait de s’orienter dans des lieux ouverts, incluant des hôtels où avaient lieu des conférences et des festivals. Je ne comprends pas c’est quoi ce système-là, ça a l’air super complexe, alors je me suis dit qu’une idée simple, comme couper des arbres pour vendre du bois, allait fonctionner? Ben non.

    Plus personne ne veut m’engager parce que je me suis retrouvé condamné pour voie de fait après avoir bûché un zozo qui m’a foncé dedans lors d’une marche et m’a administré un coup de poing par représailles. J’ai snapé, la colère l’a emporté et j’ai vargé sur le gars jusqu’à temps qu’il ne bouge plus. À l’hôpital ils ont réussi à le sauver de justesse (sinon j’aurais été accusé d’homicide involontaire, pas juste voie de fait), alors il a pu témoigner contre moi et ça a anéanti toute chance d’absolution même conditionnelle. De toute façon, il y avait trois autres passants qui ont témoigné et une personne qui a filmé avec son téléphone; je n’avais aucune chance. Maudit que ça a fait mal au cœur voir cette vidéo-là, et ils l’ont fait jouer plein de fois durant le procès, s’arrêtant à différents endroits pour poser des questions. Pris avec un dossier criminel, je suis bloqué partout.

    Tout ce qu’il me restait, avant d’aller sur le BS pour payer un HLM et quêter pour le reste, c’était couper des arbres pour vendre du bois, et cela m’a été refusé aussi.

    Maudit que j’haïs ma job! Maudit que j’haïs ça!

  • La vérité perdue

    Samedi, 10 mai 2025, un terrible drame est survenu dans un condo au centre-ville de Montréal. Cela faisait quelques temps que James ressentait des petites douleurs dans la poitrine, des mots de tête et sa vision se troublait, parfois allant même jusqu’à ce qu’il voie double. Il en a parlé à son médecin, et s’est fait prescrire un suivi pour sa tension artérielle et une médication. On a pu trouver une dose adéquate pour réguler la tension artérielle de James, mais la tension remontait régulièrement. James avait un rendez-vous prévu en ophtalmologie, mais il y avait six mois d’attente!

    Ce samedi, James travaillait sur une peinture quand soudain, une vive douleur à la poitrine lui a pris. La douleur était dix fois plus intense que les précédentes, à tel point que James avait de la misère à penser et à respirer. Il se coucha au sol, prit de grandes respirations, espéra que ça allait passer, mais non, la douleur persista et plus ça allait, plus James avait de la misère à respirer. James essaya de poser sa main sur son cœur, comme si ça allait soulager la douleur, mais cela ne changea rien. Nul doute possible, se dit James, il allait falloir appeler le 911.

    James se sentait tellement mal qu’il eut du mal à se relever. Un instant, à bout à cause de toutes les déceptions et frustrations qui s’étaient accumulées pour lui depuis des années, James songea juste rester allongé et se laisser aller. Son cœur, au pire, allait lâcher et ce serait fini, ce serait réglé, ce serait tout.

    Mais James se dit la chose suivante: non, ce ne sera pas ma job qui va me tuer! Non, ce n’est pas vrai que mon frère plus jeune que moi, ma sieur plus jeune que moi, vont survivre et moi je vais crever comme un chien! Mes parents ne s’en remettront jamais si je pars comme ça, se dit James. Je vais me battre, se dit James. Alors James se leva d’un bond, parvint tant bien que mal à tenir debout, se dirigea vers son téléphone et le saisit.

    James alluma l’appareil et glissa son doigt sur l’écran pour accéder au clavier numérique. Au moment où James voulut appuyer sur le 9, sa vision se brouilla. Il tenta d’appuyer au hasard, ce qui échoua. James essaya « Ok Google, 911 », ce qui échoua aussi. Il tenta d’appuyer au bas de l’écran, pour déclencher un appel d’urgence, et puis il se mit à avoir super super super chaud, lâcha l’appareil et perdit conscience.

    C’est seulement trois jours plus tard qu’on le retrouva, mort, par terre. Les employeurs de James s’inquiétèrent de son absence subite sans préavis et finirent par contacter le numéro d’urgence qu’il leur avait donné. Cela permit d’avertir la mère de James de son absence. Les parents de James tentèrent de l’appeler, pas de réponse, s’inquiétèrent et vinrent voir, pour constater l’horrible drame.

    Il y eut enquête du coronaire et autopsie. Cause de la mort: crise cardiaque. Au sol, à portée de main, il y avait le téléphone de James. Il aurait pu appeler des secours et ne l’a pas fait, alors les autorités conclurent à son suicide. Oui oui.

    Au début, la famille de James rejeta cette hypothèse. Non, James ne s’est pas suicidé. Il ne se serait pas laissé aller, il se serait battu. Malgré les difficultés, notamment un cancer des ganglions, une fracture de la cheville à cause d’une maudite tempête de neige, la perte de son emploi, sa rupture avec sa femme, la mort de son petit chat, James a persévéré, s’est battu, s’est relevé. Pourquoi, là, aurait-il laissé tombé? Personne ne pouvait le croire.

    Jusqu’à ce qu’on retrouve les écrits…

    James avait laissé sur son ordinateur une stock pile de récits tous plus macabres les uns que les autres. Il décrivait entre autres tout le processus entrepris par un père pour enseigner à son enfant comment devenir tueur en série, pour que son « art » se transmette de générations en générations. On y trouva l’histoire d’une mère paralysant ses enfants par magie pour pouvoir se shooter tranquille dans la cuisine tandis qu’ils regardaient « au calme » un film dans le salon, assis les uns par-dessus les autres, incapables de bouger. On trouva des histoires de bagarres contre la police parce que James avait décrété que non, jamais, il n’irait en prison, de magistraux pétages de plombs avec beaucoup de casse, etc.

    Chaque récit lu instilla le doute dans l’esprit des proches de James. Ses parents finirent, exaspérés, par se ranger du côté de la thèse du suicide, et ne comprenaient pas pourquoi il avait fait ça, pourquoi il s’était laissé allé. Ils se demandaient si c’était leur faute, ce qu’ils auraient pu faire pour éviter ce drame, et ne trouvèrent jamais. Seul le frère de James continua à penser que non, jamais il ne se serait laissé aller.

    James, arrivé prématurément dans le Royaume des Cieux, ne pouvait communiquer efficacement avec les autres âmes. Il allait devoir apprendre à la dure ce qu’il aurait pu acquérir plus facilement sur Terre, s’il ne s’était pas laissé aller. Lui aussi se demanda s’il aurait pu faire plus, s’il aurait pu faire plus vite, s’il aurait pu s’il avait vraiment voulu composer à temps le 911 et appeler les secours. Même ses grands-parents ne pouvaient croire à sa version et appuyaient la thèse du suicide! Seule une communication d’esprit à esprit pouvait permettre de transmettre la vérité, et à cause de sa mort prématurée, James ne put s’élever au niveau suffisant pour l’établir. En tout cas, pas tout de suite.

    Et même si un jour il réussissait, il allait devoir attendre que sa famille rejoigne à son tour le Royaume des Cieux pour pouvoir leur parler, leur dire la vérité, et il faudrait que les esprits des membres de sa famille puissent se raccorder au sien, pour que le courant passe et la vérité se transmette.

    Et si James avait voulu survivre pour les bonnes raison, aurait-il pu réussir à téléphoner? Ne pas laisser son employeur le tuer, ne pas être le premier des enfants à partir, ce sont certes de bonnes raisons. Mais mieux encore, c’est de pouvoir continuer, sur Terre, la formation de son âme, en préparation au Royaume des Cieux. Ce que James n’a pas pu apprendre sur Terre, en raison de sa mort prématurée, il devra l’apprendre dans les Cieux, mais ce sera plus difficile. De la même façon qu’un bébé né prématurément peut avoir du mal à respirer, avoir besoin de chirurgies diverses, etc., un esprit détaché prématurément de son corps peut avoir du mal à interagir avec les autres esprits et devra, à la dure, apprendre l’amour, l’empathie, la compassion, l’honnêteté, l’importance des actes bons bien plus grandes que celles des vides paroles.

    On espère tous qu’un jour James pourra établir la vérité pour le plus d’âmes possibles. Mais Dieu, dans son infinie sagesse, son infinie bonté, sait, connaît la vérité. James a oui, un instant, songé se laisser aller, mais il a voulu se battre, sincèrement.

  • Constat d’infraction

    Samuel revenait du CHSLD où résidait son père depuis maintenant trois mois. Atteint de la maladie de Parkinson et d’un début d’Alzheimer, Alain ne pouvait plus prendre soin de lui-même et Samuel ne pouvait se résigner à le prendre chez lui, ce qui l’aurait forcé à cesser de travailler pour se consacrer à son père. Il a été difficile de convaincre Alain d’aller en CHSLD, mais c’était le mieux à faire et il le comprenait maintenant, quoique parfois sa compréhension s’effaçait et il recommençait à vouloir rentrer à la maison.

    C’était difficile, parfois, ces visites, mais Samuel tenait à le faire. Son frère Rémi, qui habitait plus proche et possédait une voiture, aurait pu y aller plus efficacement, mais il n’était pas assidu, sautant parfois plusieurs semaines de suite. Samuel a fini par se porter volontaire pour y aller chaque semaine, car lui au moins était fiable. Évidemment, si Samuel osait dire à Rémi qu’il n’était pas fiable, ce dernier lui reprocherait aussitôt que Samuel n’a pas de vie et que ne pas acheter de voiture était un caprice qui le limitait inutilement. Samuel ne possédait pas de véhicule, car il habitait à Montréal et ne sortait de la ville que rarement. Il a même fondé un groupe: les héros défenseurs de la planète, ceux qui ont décidé, par choix, de ne pas avoir de voiture et qui mettent au point des solutions alternatives comme le vélo, les services d’auto-partage, le transport en commun, etc. Mais ce mouvement ne plaint pas à tous, notamment les parents qui se la rendent pas mal plus difficile sans voiture pour aller conduire les enfants à des activités, les ramener, aller les chercher à l’école après une retenue, se rendre à la rencontre de parents, etc. Elles sont optionnelles ces activités? Non, car l’enfant privé de cela aura des amis qui en font et va piquer des crises sans fin pour en faire.

    Il fallait à Samuel près d’une heure et demi pour se rendre de chez lui au CSHLD, et parfois il était obligé de finir le trajet en taxi ou attendre une heure de plus, ayant manqué l’autobus rendu à Longueuil. C’était parfois décourageant, mais chaque fois que Samuel flanchait, il pensait à la planète qu’il faut sauver et se solidarisait avec l’autre groupe de héros, complémentaire au sien, ceux qui ne peuvent pas posséder une voiture, peu importe pourquoi. Oui oui, on placera dans ce groupe autant les aveugles, les gens souffrant d’un trouble mental grave rendant la conduite dangereuse et ceux qui ont perdu leur permis à cause de l’alcool au volant, par exemple. Bien oui, Alain, à cause de son Parkinson, ne pouvait plus conduire, lui non plus. Durant l’aller, Samuel cogitait ou regardait des trucs sur son téléphone. Il essayait parfois de parler aux gens, mais souvent ça les dérangeait.

    Au retour par contre, Samuel s’offrait une petite évasion. Il s’est procuré à la SQDC des petits joints préroulés, le plus petit format possible. Souvent, Samuel arrivait en avance pour l’autobus, préférant attendre là 10 minutes plutôt que le manquer, frustrer et devoir attendre une heure. Pendant cette attente, eh bien Samuel s’allumait un joint et le fumait. Si jamais l’autobus passait avant qu’il ait fini, il était obligé de jeter le restant au sol, mais cela n’arrivait que rarement.

    Ensuite, l’esprit légèrement troublé, le trajet lui paraissait moins long. Là où tous entendent un vrombissement, Samuel décelait de la musique. Parfois, son esprit inventait des histoires tout à fait inédites dont il écrivait des bribes dans une application de prise de notes dans le but de les retravailler plus tard, ou pas.

    Mais pourquoi ne pas fumer ce joint chez lui? Le buzz combiné à de nouvelles données, c’était mieux que juste le buzz seul chez lui. Par exemple, Samuel écoutait des gens qui parlent ou regardait comment ils sont habillés, comment cette femme a pris soin de ses cheveux tandis que l’autre les a presque laissés aller, cet homme qui portait un chapeau, y a-t-il des cheveux sous ce chapeau, ou celui-là qui arborait un tatouage sur le bras. Il doit cacher un tatouage de croix gammée sous son chandail, s’amusa à penser Samuel, gardant fort heureusement ces réflexions accusatrices pour lui. Ces observations s’alternaient avec un tourbillon de pensées, propulsant l’esprit de Samuel dans tous les sens.

    Habituellement, Samuel ressentait du plaisir à errer entre le monde physique et mental de cette façon. Parfois par contre, l’esprit de Samuel dérapait un peu, imaginant par exemple ce qui se serait passé s’il avait fait un commentaire raciste à quelqu’un, et que ce dernier l’avait ensuite provoqué. Samuel se serait-il battu? Une voix lui disait que oui, Samuel se crispa, puis relâcha la tension et laissa partir ces idées négatives.

    Et contrairement à chez lui, Samuel, avait un cadre, un objectif, quelque chose qui le forçait à ramener son esprit au monde physique, juste assez, comme pour rester en surface mais, malgré tout, nager et aller faire des plongeons aux tréfonds de son être, sans y rester coincé. L’autobus ralentit, on arrive au terminus, va falloir descendre et marcher jusqu’au métro et puis ensuite y monter. Toutes ces étapes machinales, faites sur le pilote automatique, ralentissent le flot de pensées, et réduisent les dérapages qui font crisper, parfois même angoisser.

    Samuel a fait ça plusieurs fois sans être inquiété. Il se traînait une gourde et si jamais ça tournait trop, quelques gorgées d’eau aidaient. Il connaît des amis qui fument allègrement dans des parcs et en chemin vers quelque part, marchant sur le trottoir. Peu sont inquiétés par la police. Il faut par contre surveiller et ne pas faire exprès. Un ami de Samuel, aveugle, a tenté le coup, et par malheur, s’est allumé un joint en plein devant l’auto de police. Là, donne-toi une chance mon homme! Le constat d’infraction a été inévitable. Mais habituellement, quand on fait attention, ça n’arrive pas.

    Eh bien non! Un bon soir, Samuel revenait fatigué de chez son père qui n’allait vraiment pas bien ce jour-là. Il oublie de plus en plus de petits détails et sa main tremble beaucoup. En plus de ça, il pleuvait et Samuel a par mégarde mis le pied dans une flaque d’eau en marchant vers l’autobus. Sa journée au travail avait été proche catastrophique, avec deux projets qu’il gérait qui ont déraillé solide, puis un employé sous lui qui a pété un câble et qui va être suspendu sans solde en raison de menaces proférées pendant une réunion! Oui oui! Cette suspension va affecter tout le planning de l’équipe et faudra faire un suivi avec l’employé et avec les ressources humaines.

    Et voilà que quand Samuel prit sa première puf, une voiture de police s’arrêta à sa hauteur. « Monsieur, vous avez pas l’droit d’fumer du cannabis sur la voie publique. » Samuel essaya de faire l’innocent, dire qu’il ne savait pas, que plusieurs qu’il connaissait le faisaient, mais il n’y eut rien à faire. En fait, plus Samuel essayait d’argumenter, plus le policier s’impatientait. Non seulement lui donna-t-il un constat d’infraction avec une contravention de plusieurs centaines de dollars, mais il prit son temps pour l’écrire, ça a pris près de cinq minutes. L’autobus était dans la face de Samuel qui pensa un instant bondir et monter dedans, mais le policier y a pensé et l’avertit de ne pas bouger sous peine d’être en état d’arrestation.

    « Tiens, tu montreras ça à tes amis qui fument. » a bavé le policier, avant de repartir, laissant Samuel derrière et le condamnant à attendre une heure pour le prochain autobus. Samuel était en furie! Le constat d’infraction était un vrai torchon, même le montant de la contravention était difficile à lire. Certains qui apprirent l’incident conseillèrent à Samuel de contester juste pour faire chier le policier qui l’avait fait chier en lui faisant manquer son autobus, mais Samuel ne put s’y résoudre. Il paya la contravention, cessa de prendre du cannabis au retour des visites chez son père, se lassa après quelques semaines et finit par faire comme tout le monde et s’acheter une voiture.

    Samuel ne faisait de mal à personne et aidait, pas beaucoup mais au moins un peu, à sauver notre planète, en polluant moins. La fumée qu’il produisait avec son joint, je ne peux pas croire que c’était davantage que la fumée sortant de sa voiture quand il allait dès lors voir son père. Mais Samuel n’a embêté personne avec ça. Si des gens (rarement) attendaient l’autobus avec lui, il s’éloignait pour ne pas incommoder la personne. Mais ce qu’il faisait était illégal et il dut en payer le prix.

    Au début, Samuel utilisait sa voiture uniquement pour aller visiter son père à Longueuil. Puis il l’employa pour aller visiter sa famille et en vint à n’utiliser que ça. Ses résolutions environnementales fondirent donc comme neige au soleil. Ça aurait pu être évité de multiples façons.

    D’abord, Samuel aurait pu acheter un vaporisateur comme le PAX 3. L’appareil comporte une chambre dans laquelle on met de l’herbe séchée et un arc électrique la chauffe de sorte à produire de la vapeur. L’odeur est moins prononcée qu’un joint et plusieurs policiers profanes vont le confondre avec une vapoteuse pour le tabac. Ce n’est pas absolu par contre, un policier pourrait reconnaître la forme ou lire PAX 3 dessus et dire ah!

    Au lieu d’acheter sa propre voiture, Samuel aurait pu utiliser un service d’auto-partage comme Communauto ou, au moins l’été, y aller en vélo. Pourquoi, au moins une fois de temps en temps, son frère ne pourrait-il pas venir le chercher au métro et qu’ils aillent ensemble voir leur père? N’est-ce pas à cela que devrait servir la famille?

    Mieux encore serait que Samuel profite de ces trajets pour méditer, observer ce qui se passe en lui et autour de lui. Avec un peu d’entraînement, certains pensent qu’il pourrait trouver dans cet exercice autant de plaisir que prendre du pot, et ce plaisir serait parfaitement sain. Cette théorie reste encore à démontrer, mais c’est un grand espoir pour tous.

  • Quand la volonté de Dieu est floue

    • Seigneur, que veux-tu que je fasse? demandai-je, en toute honnêteté.
    • Fils, me répondit-il hier soir, et si je te disais va, retrouve ton ami que tu as abandonné et offre-lui une nouvelle chance.
    • Est-ce vraiment ça que je dois faire? demandai-je, un peu embêté.
    • C’est toi qui l’as dit, répondit le Seigneur.
    • Mais chaque fois, c’est la même histoire, argumentai-je. Il va être correct pendant quelques temps puis déraper à nouveau. Il me semble que ce serait judicieux de consacrer mon énergie à autre chose.
    • Mais alors, répondit le Seigneur, pourquoi consacres-tu encore de l’énergie à y penser?
    • Pour être prêt, si jamais il revient, répondis-je, un peu hésitant. On sait jamais ce qui pourrait le remettre sur mon chemin, ou si des semblables à lui se présentaient à moi. Je voudrais trouver des moyens de réagir, si jamais il refait ce qu’il a fait dans le passé, pour résoudre ça de façon propre, simple, et sans faire de mal.
    • C’est un noble objectif, mais souhaites-tu vraiment être prêt à tout? demanda le Seigneur. Il y a une infinité de possibilités. Toute une vie ne suffirait pas à toutes les étudier.
    • Ouin, fis-je, un peu perplexe.
    • Alors que veux-tu vraiment?
    • Je souhaite qu’il soit heureux, argumentai-je, qu’il réussisse dans le vie, et je pense toujours que rester loin de moi va l’aider à ça.
    • En es-tu convaincu ou est-ce qu’en agissant ainsi, tu fais la volonté d’un autre que moi?
    • Je dirais que oui. Revenir en arrière ne va que reproduire les patterns du passé, aucun progrès ne me sera possible si j’emprunte cette voie.
    • Je sens le doute en toi. Tu n’es pas parfaitement convaincu de ce que tu dis. Mais sache qu’une chose peut t’aider: bénis-le.
    • Je dois me rendre chez lui, le saluer et puis lui dire que je le bénis en ton nom?
    • Si tu fais ainsi, probablement ton action n’aura que peu de sens, en tout cas pour lui. Bénir, à la base, c’est dire du bien. Cherche en lui du bien et si tu parles de lui, dis-en du bien. Cet être est fondamentalement bon. C’est le contexte, c’est l’environnement, qui peuvent le rendre chaotique limite mauvais. Et aussi, si tu veux t’éloigner encore davantage du côté obscur de cette personne, renonce aux plaisirs de la chair et début les entreprises de l’esprit. C’est là que se trouve le salut, pour toi et tous tes semblables.
    • Je ferai ainsi, mon Seigneur, alors.
    • Va, mon fils, et agis selon tes paroles, car ce sont les actes qui comptent beaucoup plus que les mots.
  • Le prêcheur nocturne

    Cette histoire ne s’est pas produite réellement, mais qui sait, dans un autre monde, un autre soir…

    Le prêcheur à l’œuvre

    Ce jam chez mon frère avait été génial. J’en ai oublié plusieurs soucis de la semaine. Mon Seaboard Block commençait à donner des signes de faiblesse, répondant de moins en moins bien parce qu’on a trop vargé dessus. J’ai à quelques moments regretté de ne pas avoir mon RISE 2 avec moi; le nouveau modèle de ROLI est pas mal plus réactif et flexible, mais plus gros à transporter bien entendu. Peut-être le Seaboard M serait une alternative portable… Peut-être… Mais faudrait arrêter de varger dessus, me suis-je dit. Mon laptop nouvellement formaté pour me débarrasser du boulet l’empêchant de migrer de Windows 11 22H2 à 24H2 a super bien fonctionné. Il manquait des sound packs de ROLI parce que l’installation, la semaine précédente, a foiré, j’ai tenté de corriger cela, mais il aurait fallu tout redémarrer pour que ROLI Studio Player voie les sound packs réinstallés. Les patches de Arturia V Collection étaient bien là, aussi. Et mon Ultranova, laissé là-bas, est un super beau complément, offrant une expérience sans écran plus que bienvenue après une épuisante semaine de travail à regarder, regarder, et encore regarder du code.

    C’est le cœur léger que je ressortis de là, entamant le voyage de retour vers chez moi. Selon mes calculs, l’autobus devait arriver vers 23h02 alors je n’avais pas besoin de courir, seulement marcher d’un bon pas. J’arrivai sans mal à l’arrêt et fis les cent pas en attendant l’autobus.

    23h02, l’autobus n’était toujours pas là. Je regardai sur l’application Transit et ça me disait que le prochain serait dans 26 minutes. Hein? Ah non! Un peu découragé, pas super envie de marcher jusqu’au métro, sentant la fatigue pogner, sachant que revenir chez mon frère ne m’avancerait pas beaucoup puisque dans 26 minutes, l’autobus pouvait une nouvelle fois ne pas passer ou j’arriverais en retard. Attendre là me semblait donc la chose à faire. Sauf que cette fois, je décidai de ne pas juste attendre.

    Inspiré par ce que je crus le Saint Esprit, je me mis debout sur un banc. Là, je me sentais comme Jésus sur la montagne, et je me mis à prêcher. À pleins poumons, je me mis à hurler ceci:

    Dieu est amour! Dieu est miséricorde! Lent à la colère, il pardonne tout. Le Seigneur Tout-Puissant veille sur nous. Il peut tout! Dieu connait chacun d’entre nous comme le berger connait ses brebis!

    Je continuai comme ça pendant près de cinq minutes, jusqu’à apercevoir une voiture de police s’arrêter à ma hauteur. Le policier ouvrit la porte et me demanda ceci:

    • Monsieur, ça va bien?
    • Oui oui, j’ai compris ma mission ce soir. Je suis prophète! Je vais proclamer la parole de Dieu jusqu’à temps qu’l’autobus arrive pis rendu dans l’autobus j’vais continuer à prêcher. Parce que ce soir, Dieu m’a touché de son illumination, m’a donné la sagesse et m’a confié ma mission, celle de transmettre aux autres ce que j’ai appris.
    • C’est que des gens essaient de dormir et ont porté plainte pour le bruit.
    • Ça montre juste que depuis 2000 ans, on n’a pas évolué. Les prophètes, on les persécute. Mais moi je vais continuer à dire que… Dieu est amour! Dieu est miséricorde! Par lui, l’aveugle et le sourd entend. La langue du muet de délie et celui qui n’avait plus d’espoir de marcher se tient debout, fier, libre.
    • J’vais vous d’mander d’me suivre monsieur.
    • Ben non là, attends l’autobus est là, les voisins m’entendront plus. Ya des gens dans l’autobus et dans le métro qui ont besoin d’entendre la bonne nouvelle, savoir que le Seigneur veille sur eux et peut tout. Parce que Dieu est amour, Dieu est miséricorde! Son fils, Jésus, est ressuscité pour nous sauver!

    Tout en scandant, je me dirigeai vers l’autobus. Mais le policier insista: il me fallut monter dans l’auto de police, manquant l’autobus qui m’aurait ramené au métro si j’avais été sage. La voiture roula ce qui me parut sans fin, on m’emmena au poste de police pour me poser des questions. Une part de moi voulait se tenir tranquille et coopérer, mais une force s’empara de moi, me poussant à continuer de prêcher. Oui oui, au poste de police, je proclamai la parole de Dieu.

    • Monsieur pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous faisiez du bruit en pleine nuit?
    • J’ai rien de plus à vous dire. Ce que j’ai à dire doit être révélé sur la place publique et non pas gardé secret dans une petite pièce fermée.
    • Là on veut savoir si t’es encore toi, ou si t’es viré su’l’capot à t’prendre pour le p’tit Jésus là. Peux-tu au moins m’dire ton nom.
    • Il appartient au Père de savoir qui est qui. Les décisions du Père sont impénétrables. Lui seul connait le moment du Jugement Dernier.
    • T’es qui? s’impatienta le policier.
    • Je suis le prophète. Le Prophète Buisto Pingouin. Je suis celui qui suit le précédent, envoyé par le Père pour annoncer aux autres que tous peuvent être sauvés.

    On a fini par m’emmener à l’hôpital où, inlassablement, j’ai continué à proclamer la parole de Dieu. On m’a questionné, on m’a mis en isolement, on m’a questionné encore et on m’a laissé partir seulement quand j’ai promis de ne plus proclamer la parole de Dieu! Oui oui, j’ai été ce soir et cette nuit-là persécuté exactement comme dans le temps de Jésus.

    En plus de ça, j’eus par la poste un constat d’infraction: 500$ pour tapage nocturne! Oui oui. Voilà ce qui arrive aux prophètes en 2024!

  • Certains n’y arrivent juste pas

    Maude était en furie. Jamais elle n’avait été aussi choquée. Cela faisait des semaines, à temps perdu, qu’elle essayait tout ce qu’on lui proposait, sans aucun réel progrès. Les gens à qui elle parlait de son problème ne comprenaient pas la cause, proposaient des solutions partielles qui n’avaient aucun sens pour elle ou ne fonctionnaient juste pas, et ne comprenaient pas pourquoi ça ne fonctionnait pas. Tous lui disaient que c’était simple et que ça devrait fonctionner. Et pourtant…

    Tout a commencé le 25 juin 2024, jour où Maude, par distraction, échappa son téléphone dans la toilette. L’appareil ne fonctionna plus jamais. Ses amies lui suggérèrent de mettre l’appareil dans du riz pendant plusieurs jours, quelqu’un proposa de le faire sécher avec un séchoir à cheveux, un autre au gros soleil, etc. Maude essaya tout ça et, malgré tout, son téléphone ne ralluma pas. Il faut pour être précis spécifier que l’eau, dans la toilette où le téléphone est tombé, n’était pas claire.

    Maude n’avait pas les moyens de se racheter un appareil neuf alors elle opta pour un usager. Elle en trouva un à 225$. L’appareil, normalement, ne pouvait exécuter qu’Android 11, mais le vendeur l’a modifié d’une façon qu’elle ne comprenait pas pour qu’il offre Android 14! Alors sans se poser plus de questions qu’autre chose, elle acheta le nouveau vieux téléphone.

    Lorsque Maude reçut l’appareil, elle l’examina et constata qu’il semblait en bon état. Elle découvrit ensuite que l’appareil était déchargé et aucun chargeur en sa possession ne permettait de l’alimenter! Il lui fallut aller dans une boutique pas loin de chez elle pour acheter un chargeur USB C qui lui coûta près de 25$ tandis que le chargeur USB C de son laptop aurait pu fonctionner!

    L’appareil chargé, Maude l’alluma et entreprit de le configurer. Elle se heurta à un premier mur: elle avait oublié son mot de passe pour le wi-fi. Maude chercha, aussi bien dans sa tête que dans ses tiroirs, en vain. Son laptop étant encore relié au wi-fi, Maude fit des recherches et trouva un moyen d’extraire le mot de passe depuis l’ordinateur. Par contre, on ne saurait dire pourquoi, elle se trompa dans la procédure et cela conduisit à l’effacement du réseau wi-fi de sa machine. Elle ne pouvait plus se connecter, faute du mot de passe.

    En désespoir de cause, elle appela son fournisseur d’accès Internet qui ne put absolument rien pour elle parce que le routeur était le sien et non celui fourni par le fournisseur! Eh bien au lieu de lui dire de chercher comment réinitialiser son routeur actuel, on lui fit payer près de 120$ pour un autre routeur! Selon le technicien qui traita son appel, le nouveau routeur serait plus performant. Il n’en fut rien: les deux routeurs étaient compatibles avec la dernière norme wi-fi. En plus le nouveau routeur n’avait que deux ports Ethernet tandis que le vieux en offrait cinq. Le routeur du fournisseur comportait beaucoup de bloatwre le rendant plus lent et le faisant chauffer, mais il permettrait à un technicien de faire un reset à distance en cas d’oubli de mot de passe. Quel horrible compromis quand on sait que faire un reset consiste souvent à appuyer pendant plusieurs secondes sur un ou plusieurs boutons!

    Lorsque Maude eut son nouveau routeur, elle le brancha, ce qui ne fonctionna pas du tout, alors elle rappela le fournisseur Internet. Le technicien tenta de la guider pas à pas dans le branchement, pourtant très simple, et on ne parvint à rien. Il fallut planifier une visite à domicile et encore des frais: 45$! Pourtant, il aurait suffi que Maude branche le routeur dans le mur et le relie, via le câble réseau fourni, à son modem, puis soit se connecte en filaire, soit en wi-fi. Maude aurait pu se heurter à des difficultés de configuration? Non, quand le technicien est arrivé, le routeur n’était même pas branché: Maude n’avait pas vidé la boîte et pensait que le transformateur était manquant! Ah là là! Seul le câble Ethernet était relié au modem, et branché dans le mauvais port, et Maude pensait que le modem allait fournir de l’électricité au routeur. Ben non! Pas de Power over Ethernet là-dessus, ça prenait un autre câble. Ah quelle galère!

    Le mot de passe wi-fi enfin retrouvé et noté sur plusieurs petits post-its qui traînèrent partout, oh wow quelle grande sécurité, Maude reprit ses tentatives avec son nouveau vieux téléphone. L’appareil se brancha au wi-fi après un peu de difficultés et il lui fallut la visite d’une amie pour enfin trouver pourquoi le mot de passe ne fonctionnait pas!

    Choquant n’est-ce pas? Ben vous n’avez rien lu encore. Ce n’est pas fini, loin de là.

    Alors un second mur se présenta à Maude: on lui demandait de se connecter à son compte Google. Maude ne se souvenait plus ni de son adresse email Google, ni de son mot de passe, alors elle sauta cette étape. Elle put ainsi terminer la configuration de son appareil, pour constater avec exaspération qu’il manquait tout là-dessus! L’appareil était dépourvu de YouTube, GMail, Google Maps, Google Contacts, Calendar, etc. Alors elle contacta le vendeur qui lui dit que les applications n’étaient pas préinstallées sous LineageOS mais pouvaient être ajoutées via le Play Store. Mais qu’est-ce que Diable est LineageOS? C’est un logiciel alternatif qui permet de remplacer une version non maintenue de Android sur un vieux téléphone par une version plus moderne, avec les correctifs de sécurité. L’installation de LineageOS est relativement simple, mais c’est un processus qui exige de la rigueur, aucun étape ne devant être sautée. Par chance, Maude n’eut pas à se taper cela, et le vendeur avait bien fait les choses, offrant une installation de LineageOS avec prise en charge des applications Google. Le vendeur avait testé son travail en configurant le téléphone avec son compte Google, puis l’avait réinitialisé avec les réglages par défaut juste avant l’expédition.

    Maude essaya au moins d’accéder à Play Store, et se fit refuser l’accès faute de connexion à son compte Google. Pour pouvoir récupérer le mot de passe de son compte Google, Maude avait besoin de faire une récupération en utilisant le numéro de téléphone relié à ce compte. Alors il lui fallait installer une carte SIM dans l’appareil.

    Maude appela chez son fournisseur de télécommunication comme plusieurs lui suggérèrent. Elle ne fit pas les choses comme il faut, malheureusement. « Bonjour, j’ai acheté un téléphone sur Internet et voudrais l’activer. Le vendeur l’a craqué pour qu’il fonctionne avec la dernière version d’Android. » Ah non, non, fallait pas dire ça, Maude! Le mot-clé « craquer » faut éviter quand on appelle sa compagnie de télécom! Ben ils ne purent rien pour elle, pensant que le téléphone avait été infecté par quelque chose. On lui offrit un nouvel appareil pour 0$ avec entente de deux ans qui allait augmenter sa facture de 20$ par mois. Maude chercha ailleurs, posa des questions à des gens qui lui dirent la chose suivante. « Achète une carte SIM et puis va sur le site de ton fournisseur, connecte-toi et entre le numéro de la carte SIM pour la relier à ton compte ». What? Maude ne fit pas ce qu’il fallait, à savoir relire cette phrase et la décomposer. On commence par acheter une carte SIM, non? Ben elle fit ça, oubliant le reste! Ah mon Dieu!

    Sans se poser plus de questions qu’il ne faut, ce qui est plutôt mal avisé dans bien des cas mais surtout dans le sien puisqu’elle ne savait pas du tout ce qu’elle faisait la pauvre, elle fouilla sur Amazon et acheta pour 45$ la première carte SIM qu’elle trouva. Ce fut une grosse erreur: c’était une carte SIM prépayée destinée à être utilisée aux États-Unis! Peuah! Elle la reçut deux jours plus tard, mit ça là-dedans et obtint erreur après erreur, aucune connexion.

    Alors elle essaya de se présenter dans une boutique de télécommunication près de chez elle pour expliquer son cas. On ne put rien pour elle, à moins qu’elle ne paie 65$! Cette fois, elle recula enfin, tannée de payer en vain, et demanda à des amis. On lui dit que la carte SIM qu’elle avait devait être activée. Alors elle chercha pour activer la carte SIM, encore en vain. Un ami tenta de l’aider, mais rien ne put être fait jusqu’à ce que l’ami voie ENFIN la carte SIM!

    Il lui fallut trois semaines pour se rendre compte du problème. Elle dut retourner la carte SIM et en acheter une autre. Cette fois, elle prit une carte au Canada. La carte fonctionna, avec un bémol plus que majeur: son numéro de téléphone avait changé, ce qui allait l’empêcher de faire une récupération de mot de passe Google par texto!

    Alors Maude, fidèle à elle-même, fit ce qu’il ne fallait pas faire: elle se créa un nouveau compte Google. Ceci est une mauvaise idée parce que l’ancien compte demeure actif et prend des ressources chez Google. Si trop de gens ne cessent de se créer de nouveaux comptes, c’est une question de temps avant que Google n’exige la carte de crédit pour créer des comptes, et puis ils vont faire payer juste pour créer un compte.

    Il aurait fallu que Maude se procure une carte SIm auprès de son fournisseur de télécommunication et active cette carte avec ce dernier, afin de pouvoir récupérer son ancien numéro de téléphone et là, pouvoir faire la récupération de mot de passe! La carte SIM devrait coûter une dizaine de dollars par plus et l’activation devrait être gratuite. La procédure d’activation (par téléphone, via un site web, etc.) va dépendre du fournisseur, malheureusement, mais l’idée de base est toujours la même: enter le numéro de la carte SIM à quelque part pour le lier au compte de téléphone, puis redémarrer l’appareil qui va enfin se connecter au réseau et utiliser l’ancien numéro de téléphone, pas un nouveau!

    Ben non! Maude avait un nouveau compte Google et un nouveau numéro de téléphone qu’elle donna à tout le monde, comme si c’était normal de tout le temps changer de numéro.

    Le nouveau compte Google était associé à une nouvelle adresse GMail. Quand vint le temps pour Maude de tenter de se reconnecter à son compte Facebook, encore mot de passe oublié, la récupération échoua, car Facebook envoya un email à l’ancienne adresse GMail, pas la nouvelle. Maude attendit vainement le email, pensant qu’elle allait l’avoir sur sa nouvelle adresse. Résoudre ce petit problème lui prit deux semaines, après quoi tout ce qu’elle put faire c’est encore créer un nouveau compte Facebook et rajouter ses amis dessus. Cela faisait au moins cinq fois qu’elle faisait ça et certains se tannèrent, refusant de l’ajouter.

    Pendant un temps, elle utilisait l’ancien compte Facebook sur son laptop et le nouveau sur son téléphone. Ce qui est terrible, c’est de savoir que Maude aurait pu recevoir des emails avec son ancien compte Google depuis son ordinateur, qui était déjà authentifié, et elle n’essaya JAMAIS!

    Mais éventuellement, Facebook cessa de fonctoinner sur son laptop; ça ne fonctionnait que sur son téléphone. Il lui aurait fallu se connecter sur son laptop avec son nouveau compte, mais bien entendu, elle avait oublié le mot de passe. Alors elle se créa un nouveau compte, encore, oui un autre, pour son laptop! Sa meilleure amie avait continué à lui écrire sur un de ses anciens comptes Facebook désormais inaccessible. Elle avait publié là un événement pour sa fête et espérait y voir Maude. Bien entendu, elle ne répondit ni à l’événement, ni à ses demandes par texto puisque son amie l’envoyait vers son ancien numéro de téléphone plus bon! Mais le numéro fonctionnait encore, toujours actif auprès de son fournisseur, et les textos n’étaient pas retournés en raison de numéro inexistant, alors l’amie de Maude pensait qu’elle les avait reçus. Il en résulta une querelle qui gaspilla beaucoup d’énergie et qui eut lieu seulement après l’anniversaire, que Maude s’en voulut beaucoup d’avoir manqué.

    Puis son téléphone cessa de fonctionner, carte SIM prépayée expirée. Elle essaya de la recharger en vain, il fallait acheter une autre carte SIM. Elle en racheta une sur Amazon, encore une prépayée, et quand elle se rendit compte que son numéro changeait encore, elle perdit espoir de solution pérenne.

    Il résulta de tout ceci un tel méli-mélo que Maude en hurla de rage un bon jour. Puis elle décida d’enfin tout éteindre ça et ne plus avoir de téléphone. Quelques temps plus tard, elle se procura un vieux flip pas de Google rien et cela lui suffit, et surtout c’était plus simple.


    Je crois que seule l’intelligence artificielle pourrait résoudre pareil casse-tête. Personne parmi ceux qui ont aidé Maude ne disposait de toutes les pièces d’information pour aboutir à une solution. OpenAI ChatGPT et Microsoft Copilot sont de bons débuts, mais il faut que le modèle d’IA s’adapte aux informations de l’utilisateur. Par exemple, un modèle qui intégrerait la marque et le modèle du routeur de Maude, ou qui saurait lui demander cette information et surtout la guider dans l’obtention de celle-ci, aurait pu lui fournir des instructions claires, résumées, pour procéder à la réinitialisation pour passer l’étape de l’oubli du mot de passe wi-fi. Un modèle intégrant les informations à propos de son fournisseur de télécommunication aurait pu lui donner un lien précis vers où se procurer une carte SIM adaptée à ce fournisseur et des instructions claires, résumées, pour activer ladite carte. Mais surtout, un modèle d’IA ne va pas charger 45$ à 65$ pour une carte SIM, son installation dans un téléphone et son activation. Il ne va pas prétendre qu’un appareil mis à jour avec LineageOS sera incompatible avec le réseau 5G.

    Mais pourquoi faut-il une carte SIM? Un téléphone moderne ne pourrait-il pas offrir un Trusted Platform Module (TPM) intégré stockant une paire de clés? On donne la clé publique à son fournisseur, la clé privée reste cachée dans le TPM et sert à résoudre un challenge cryptographique destiné à authentifier l’appareil. Si jamais la paire de clés est compromise, on peut juste régénérer une nouvelle paire et renvoyer la clé publique à son fournisseur. Pas besoin de carte SIM non? De la même façon que cette damnée YubiKey ne devrait pas exister, quand on a un TPM pour stocker des clés privées! Pourtant… Soit je suis fou, soit il y a de quoi que je ne sais pas, soit on essaie de faire de l’argent sur notre dos, mais il y a de quoi déjà là qui cloche.

    Mais ce qu’il faut aussi, c’est une meilleure gestion, idéalement une élimination, des mots de passe, parce que c’est cela qui a mis le plus de bâtons dans les roues à Maude, avouons-le. Si elle avait pu se brancher à son réseau wi-fi sans changer de routeur pour rien, elle aurait sauvé déjà 120$. Si elle avait eu son mot de passe Google, elle aurait pu se reconnecter a son compte et retrouver non pas seulement ses applications préférées (YouTube, GMail, Maps) mais aussi son historique de navigation dans YouTube, ses contacts, etc. Sans oubli de mot de passe Facebook, Maude aurait évité la fragmentation de ses contacts et n’aurait pas manqué la fête de sa meilleure amie, qui a été annoncée seulement sur son ancien compte.

  • Le ramasseur de verres

    Cela faisait quelques temps que Yannick était sans le sou. Il travaillait comme éclairagiste pour des films et voilà que du jour au lendemain, on lui annonçait qu’il n’y avait plus de job là-dedans. Il envoyait des CV, ne recevait aucune réponse ou bien on lui faisait passer des entrevues qui ne menaient nulle part, le faisant déplacer pour rien. Yannick dut se résoudre à couper dans le superflu, se désabonnant de Netflix, puis de la TV par câble, puis enfin dut réduire la vitesse de sa connexion Internet, se contenter d’un forfait avec peu de données, et ce ne fut que le début. Bientôt, il dut faire appel aux banques alimentaires et troquer son 4 1/2 pour une chambre avec d’insupportables colocs qui faisaient du bruit à toute heure du jour et de la nuit.

    Un jour, Yannick rencontra Rémi dans un parc. Le gars était assis là, jouant avec une corde, s’amusant à faire et défaire des nœuds. Ils ont parlé, Rémi faisait des nœuds pour rien, sans aucune technique, juste pour tuer le temps. Rémi était à bout, car à son travail on le pressait comme un citron et de retour chez lui, il trouvait soit une cour intérieure vide en arrière de chez lui, soit d’insupportables bruits de machinerie parce qu’il y avait de constants travaux en face de chez lui. Alors Rémi allait de plus en plus se réfugier dans le parc, avec pour tout accessoire une corde. S’il lisait, il se fatiguait. S’il apportait son laptop pour écrire, la lumière du soleil le gênait. Alors soit Rémi courait dans le parc, soit il faisait et défaisait des nœuds.

    Rémi et Yannick partageaient un point commun: tous deux étaient déçus de la vie, pour des raisons différentes.

    • Mais Yannick, dit une fois Rémi, au moins les dimanches l’été il y a de quoi de le fun à faire. Le Piknic Électronic, là-bas on peut tripper pas mal. J’aimerais bien ça te montrer ça.
    • Oui ça coûte trop cher aller là-bas, se défendit Yannick. J’ai pas les moyens.
    • Ya peut-être une solution, proposa Rémi. L’autre fois quand je suis allé rapporter mon verre vide, quelqu’un m’a donné un stock pile de deux dollars. Je pense de plus en plus que des gens abandonnent leur verre réutilisable, le jettent par terre, ou au pire seraient prêts à le laisser aller pour pouvoir continuer à danser les deux mains libres le reste de la soirée.
    • Ah oui? fit Yannick, dubitatif.
    • Moi je pense, continua Rémi, que tu peux t’faire 200$ là-bas si tu fais bien ça. Tu observes, trouves des gens qui ont fini leur verre et qui ont l’air de vouloir s’en départir, et tu leur offres de le leur prendre. Yen a je suis sûr qui vont dire oui. D’autres pas, alors faut pas insister ou essayer de leur prendre, mais autrement, je pense bien que ça peut marcher. C’est 2$ le verre vide que tu rapportes, et même 4$ la bucket. Mais je pense que ce sera plus difficile récupérer des buckets vides, les gens veulent souvent garder ça en souvenir ou récupérer le 4$. Mais à 2$, ya du monde qui jettent ou laissent aller je pense bien.
    • Pas sûr de ça moi, douta Yannick.
    • Aye moi j’ai pas assez d’couilles pour tester mon idée, mais si tu veux l’essayer, proposa Rémi, j’te paie le billet.

    Tout joyeux, Yannick accepta l’offre de Rémi. Ce fut pour Rémi une regrettable décision. Il convint avec Yannick d’aller là-bas le dimanche qui suivrait, mais le matin même, ben Yannick était super malade parce qu’il a bu de l’alcool et fumé du pot toute la soirée la veille, tout seul pour rien! Ben oui, bravo! Rémi dut alors demander à du monde random sur Facebook qui voudrait du billet, il trouva quelqu’un qui offrit de l’acheter, mais à la porte ils demandèrent une pièce d’identité et il ne put entrer, alors Rémi dut rembourser l’acheteur et le billet fut perdu. Quelle tristesse.

    Le dimanche suivant, Yannick avait confirmé que là il pourrait et Rémi avait naïvement racheté un billet la veille pour sauver un peu d’argent. Ben le dimanche matin, Yannick avait oublié qu’il devait aller voir sa mère à Belœil ce jour-là! Ah non! Mais comment Diable Yannick peut-il se rendre là? Rémi était choqué d’imaginer que Yannick, se croyant sans le sou, continuait à payer pour un permis de conduire, des plaques, des assurances, l’entretien d’un véhicule, pour aller faire des escapades hors de Montréal! En fait, Yannick alla là-bas à vélo ou bien fallait qu’il se rende proche en transport en commun et que sa mère vienne le chercher.

    Cette fois, Rémi tenta de trouver quelqu’un pour aller avec lui. Un ami lui répondit qu’il pouvait, mais il arriva une heure en retard, était surpris que Rémi prenne de l’alcool pendant l’événement et ne pensait pas qu’il buvait, et en plus il repartit tôt, genre à 18h. Rémi, lui, resta et s’amusa, jusqu’à 21h30.

    La troisième fois, Rémi acheta le billet le dimanche même et là enfin Yannick put venir. Mais il le fit attendre une heure et demi à la porte en raison de problèmes avec son vélo. Il arriva avec une caisse de 24, bien que Rémi l’ait mis en garde que l’alcool pas acheté sur place n’était pas permis. La « solution » de Yannick était des plus simples: on va tout boire avant de rentrer! Rémi « aida » Yannick en prenant trois bières, Yannick en siffla plus de dix, et on tenta d’en donner. Cela finit qu’on laissa là le reste des bières espérant que ça ferait le plaisir de quelqu’un, et on entra là-dedans.

    Il fallut une demi-heure pour que Yannick se fasse avertir par la sécurité, car il essayait trop agressivement de récupérer des verres vides. La stratégie de Rémi sembla inefficace. Par contre, vers 20h, les choses changèrent. De plus en plus de gens en avaient assez bu ou n’avaient pas les moyens de se racheter de l’alcool, alors ils traînaient leurs verres réutilisables vides tels des boulets. Il y avait par malchance beaucoup plus de cannettes que de verres réutilisables. Yannick a essayé de se récupérer des cannettes vides. Il s’est amené un grand sac et essayait de le remplir, mais le sac fut confisqué par un agent de sécurité qui le vida dans une grande poubelle. Yannick a essayé de se servir dans la poubelle et s’est fait avertir une seconde fois.

    Mais les verres, il en ramassa. Plein. Il réussit même à se récupérer une dizaine de buckets! Oui oui! C’était hallucinant. Tout joyeux, Yannick se présenta vers la fin de l’événement au comptoir de retour des verres et se fit un beau pactole de plus de 200$!

    • Aye merci men! fit Yannick. C’est vraiment nice ton idée. T’es génie men, un génie!
    • Oui mais attention, ça va peut-être pas aussi bien fonctionner à chaque fois.
    • Je sais mais men, c’est cool, j’ai fait plus d’argent qu’en une journée de job depuis que j’ai pu d’contrats! Aye j’retourne dimanche prochain!
    • Mais parle pas trop de l’idée. Si trop de gens le font, ce sera plus rentable du tout. Ou ils vont vous empêcher d’le faire d’une façon ou d’une autre. Pis garde-toi un peu de c’t’argent-là pour payer tes factures. Fais pas juste tout boire ou fumer. C’est pour toi.

    Yannick fit totalement fi des conseils de Rémi. Le soir même, à la hâte, juste avant la fermeture du dépanneur, il s’acheta deux caisses de 24 et but, but, but, comme jamais il ne l’avait fait auparavant! Il s’acheta un paquet de clopes qu’il fuma durant toute la nuit! Puis le lendemain, il alla chez son pusher pour se payer des speeds et de la MDMA! Oui oui! En trois jours, il ne restait plus rien de ses gains du dimanche.

    « Mieux » encore, Yannick raconta à tout le monde ce qu’il avait fait et à quel point son ami Rémi était un génie pour lui avoir suggéré ça. Résultat? Le dimanche suivant, il y avait plus de 25 vautours tentant de récupérer avec insistance verres, buckets et cannettes vides auprès des clients. Plusieurs se firent sortir et on leur confisqua tout simplement les verres vides. Yannick profita de l’expérience acquise la semaine précédente, ne se fit pas sortir, mais il récupéra seulement 20$ en verres vides.

    Chaque dimanche jusqu’à la fin de l’été, ce fut ainsi: 20$, 44$, 34$, 12$ (pas bon celui-là, il y a eu de la pluie), 60$ (yeah), et puis ce qui devait arriver arriva. Un moment donné, Yannick arriva avec un stock pile de verres, près de 120, et on ne lui en échangea qu’un seul. Les autres furent pris mais pas remboursés. Yannick était furieux, mais il n’y eut rien à faire. Il tonitrua que ce n’était pas juste, gesticula trop, cela finit qu’il se fit sortir par la sécurité. Comme il y avait eu trop d’abus, on avait imposé des restrictions. Ainsi, les vautours quittèrent la piste de danse, laissant champ libre aux festivaliers.

    Malheureusement, il existe beaucoup de façons « simples » mais non pérennes comme celles-là de faire de l’argent.

  • Juré craché

    «  »Je boirai plus, juré craché! » aurait pu me dire quelqu’un que je connais, plusieurs fois. Mais quel non-sens n’est-ce pas?

    D’abord, en quoi cracher renforcerait-il la parole du jureur-cracheur? Est-ce que cracher au sol après avoir juré augmente vraiment la puissance de la promesse ou faut-il cracher au visage de la personne à qui on promet? Dans un cas comme dans l’autre, cracher ne sert que peu. Peut-être ça fonctionnait dans la cour d’école, mais dans la vraie vie…

    Pour appuyer le peu de sérieux de cette formule, voici quelques exemples où elle ne s’applique pas du tout!

    • Nous allons augmenter la production annuelle de 5% et réduire les émissions de carbone de 2% au cours de l’année prochaine, juré craché.
    • Si nous sommes élus pour un troisième mandat, cette fois nous allons le construire, le troisième lien, juré craché.
    • Madame la juge, je regrette ce que j’ai fait et ne le ferai plus, j’ai eu ma leçon, juré craché.
    • En tant qu’avocat, mon rôle est de te représenter. On va faire tout ce qu’on peut pour que tu sois acquitté ou qu’au moins t’aies une réduction de peine, juré craché.
    • D’ici un mois, je te promets que tu seras sur pied. Tu pourras peut-être pas danser, mais tu vas marcher et pouvoir profiter du reste de l’été, juré craché.
    • On va passer demain pour les travaux de plomberie, c’est la dernière fois que ça va être reporté (après plus de douze fois), juré craché.
    • Je regrette ce que j’ai fait, c’était même pas le fun coucher avec elle en plus. C’est avec toi que je veux être, juré craché, je le referai plus.

    Peu importe que ce soit dit par un homme d’affaire, un politicien, un avocat, un criminel, un médecin, un entrepreneur en construction, un homme qui a trompé sa femme, une femme qui a trompé son mari, cracher, ça ne sert à rien. Ajoutons aussi que peu importe que le jureur-cracheur crache par terre après avoir juré ou pas, ça change peu de chose. Bon si le jureur-cracher me crache au visage pour augmenter le poids de sa promesse, ça va faire en sorte que je serai bien choqué et n’aurai pas envie de le croire; ça aurait été aussi bien juste jurer, pas cracher!

    Ce qui est fascinant avec la formule « juré craché », c’est que plus on la répète, moins elle a de poids! Mais plus on la répète, plus on veut la répéter parce qu’on pense que ça va enfin convaincre l’autre que là cette fois, c’est vrai, ça va être la bonne!

    Quand « juré craché » ne suffit plus, là on ajoute « sur la tête de ma mère ». Wow! Bravo! Qu’est-ce que cela signifie donc?

    1. Si tu ne tiens pas ta parole, tu vas décapiter ta mère et m’amener sa tête? Je n’en veux pas, je n’ai rien à faire avec ça, je préfère ta mère en vie que morte, inutile de prendre une vie pour te punir de ne pas avoir tenu parole tandis que je savais déjà, au moment où tu as juré craché sur la tête de ta mère, que tu risquais de ne pas tenir parole.
    2. Tu vas m’autoriser à tuer ta mère et n’entreprendre aucune action en justice contre moi après que je l’aie fait? Même si tu m’aides à me débarrasser de son corps après, je ne trouve aucun intérêt, aucune consolation, rien, à prendre une vie pour te punir de ne pas avoir tenu parole.

    Jurer sur la tête de sa mère, craché ou pas, ça ne sert à rien!

    Alors maintenant, on va y aller avec la grosse formule magique: « juré craché sur la tête de ma mère, si je mens je vais en enfer! » Bravo! Peux-tu me dire comment on va mettre cette menace à exécution si jamais tu ne tiens pas parole? Connais-tu un rituel pour expédier quelqu’un en enfer ou une personne qui disposerait de ce pouvoir? Même si je pouvais t’envoyer en enfer si tu ne tiens pas parole, qu’est-ce que cela donnerait au final? Je n’y trouverais aucune joie, aucune satisfaction, simplement la déception d’avoir été trahi une fois de plus, une fois de trop. J’aurais aussi peut-être une dette envers mon « bienfaiteur » qui t’aurait expédié là-bas. Tout défaut de m’acquitter de la dette me mettrait à risque de finir moi aussi en enfer! Je trouve au final que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

    Alors ainsi jurer suffit. Inutile de cracher, inutile d’impliquer sa mère dans la promesse, inutile de se dire prêt à aller en enfer en cas de promesse rompue. Inutile de répéter. Seulement jurer suffit… ou pas.

  • Un passé simple ou un futur incertain?

    Lorsque Rémi se coucha ce soir-là, il était un peu inquiet, car toute la soirée, ça lui avait piqué dans les yeux. Il a malheureusement trop frotté avant de se forcer à cesser d’y toucher, ce qui a accru l’irritation. Avant de se coucher, il a tenté de se rincer les yeux avec une débarbouillette, mais il était trop tard, le mal était fait. Rendu là, ça chauffait tellement que Rémi n’arrivait pas à dormir. Il tenta par un effort de volonté de dominer la sensation, qui s’approchait de plus en plus d’une douleur constante et lancinante. Cela ne fonctionna pas du tout et le plongea dans une colère telle qu’il en vint à se frotter les yeux vigoureusement, ce qui ne l’aida pas du tout. Il retourna à la salle de bain se rincer les yeux puis tenta de simplement observer la sensation.

    Au début cela allait, mais ça se mit à chauffer de plus en plus, puis l’anxiété embarqua. Rémi craignait que ça ne cesse jamais, qu’il soit obligé de consulter et qu’on lui prescrive des gouttes. Il détestait les gouttes depuis son enfance; ça lui donnait des malaises passant proche de l’évanouissement. Rémi était inquiet, il se demandait comment il allait réussir à se mettre des gouttes et s’il n’allait pas être obligé de retourner vivre chez ses parents le temps de la convalescence qui pouvait durer entre plusieurs jours et plusieurs semaines. Juste cette idée le mettait en maudit: devoir trimballer là-bas plein de stock ou s’en passer, se retrouver en arrêt de travail ou devoir se taper le double du trajet pour aller travailler, laisser tomber les soirées entre amis car personne ne viendrait chez ses parents à Saint-Basile, etc. Rémi tenta de se raisonner, peut-être des professionnels avaient des trucs qu’il pourrait appliquer pour se mettre des gouttes en toute sécurité et en plus ça pourrait l’aider à vaincre cette peur absurde. Mais la douleur revenait, et de la douleur revenait l’inquiétude, et de l’inquiétude jaillissait la colère de l’impuissance. Rémi ne parvint pas à surmonter cela; il y perdit la nuit. C’est seulement à 4h du matin qu’il pensa mouiller une débarbouillette, se la mettre sur les yeux et se coucher sur le dos, laissant là la débarbouillette humide. Ça faisait moins mal comme ça, il aurait presque pu dormir s’il ne s’était pas autant pompé.

    Il se leva bouffi de fatigue à 5h du matin, mort de faim. Il mangea, tenta de se connecter à la plateforme de télémédecine de son employeur et c’est avec peine qu’il y parvint, sa vue étant embrouillée rendu là. Dès qu’il essayait de lire un peu trop, ses yeux lui pleuraient ou il voyait flou! Rémi fut au bord de la panique, passant proche appeler le 911, mais il parvint à se dominer et obtenir le rendez-vous. Cela fut vain: on l’envoya à l’urgence, car il allait falloir qu’un professionnel vérifie ses yeux.

    Peut-être si Rémi avait omis de signaler qu’il avait une déficience visuelle: seul son œil gauche fonctionnait, et partiellement. Dès que le médecin à distance a su ça, probablement il n’a pas pris de chance, ne voulant pas risquer de perdre l’œil de son patient.

    Rémi tenta de se rendre à la clinique proche de chez lui. Il y parvint de peine et de misère, car sa vision s’embrouillait souvent. Dès que la réceptionniste vit ses yeux rouges, elle avertit Rémi qu’il serait mieux de se rendre à l’hôpital. Elle proposa de lui appeler un taxi, ce qu’il accepta; rendu là, il n’y avait pas grand-chose de plus à faire que ça.

    À l’urgence, un médecin fit un premier examen et diagnostic une conjonctivite. On se demande si Rémi n’aurait pas été bien plus affligé si on lui avait diagnostiqué un cancer. Pour lui, ça semblait la fin du monde. Le médecin lui prescrivit des gouttes plusieurs fois par jour et comme Rémi n’avait qu’un seul œil fonctionnel, il recommanda un suivi d’urgence avec un ophtalmologiste. En gros, on allait commencer avec les gouttes puis le spécialiste déciderait si on fait plus. Ah là là!

    Rémi expliqua son appréhension pour les gouttes. Le médecin lui dit qu’il allait devoir vaincre sa peur ou trouver quelqu’un pour lui mettre les gouttes; le système public ne pouvait pas faire plus pour lui. Quelle tristesse n’est-ce pas?

    Tout portait à croire que la conjonctivite avait été causée par des irritations dans ses yeux fragilisés par l’exposition à répétition au poil de chat. Rémi avait un petit minou depuis un an et s’amusait trop souvent à se frotter le visage dessus, ce qui lui mettait du poil plein les yeux. Il a prit l’habitude de se laver les mains régulièrement, mais parfois il oubliait, flattait le chat puis se frottait les yeux tout de suite après. Cela faisait quelques semaines qu’il avait identifié ce comportement potentiellement problématique, il a tenté de perdre ces mauvaises habitudes, mais il n’a pas assez bien réussi faut croire parce que les irritations ont persisté. Le médecin pense, mais l’ophtalmologiste aura le dernier mot, que Rémi devra soit mettre des gouttes dans ses yeux tout le temps, soit se débarrasser de son chat! Ah quelle tristesse!

    La simplicité

    Quand Rémi est rentré chez lui, tout ce qu’il put faire, c’est appeler sa mère pour lui faire part de la mauvaise nouvelle. Cette dernière était 100% certaine que Rémi allait rentrer chez elle et était prête à lui envoyer son mari pour qu’il vienne le chercher. Rémi faillit dire non puis comprit qu’il n’y avait rien d’autre à faire que ça.

    Le père de Rémi vint le chercher, Rémi emmena avec lui des vêtements, son laptop, quelques autres affaires, et son chat qu’il ne voulait pas laisser chez lui plusieurs jours. L’animal, pas habitué de se faire déplacer, miaula comme un bon tout le long du trajet, et rendu chez les parents de Rémi, alla se cacher sous son lit et y passa trois jours sans sortir, puis il sortit timidement et finit par se promener dans le sous-sol où il était confiné. Il ne miaula pas pour monter, mais il fit beaucoup de dégâts. Il perça des trous dans le vieux sofa, arracha des fils des douillettes dans les deux chambres du sous-sol, fit des grafignes de griffes sur plusieurs murs et arracha la moustiquaire de la fenêtre heureusement fermée. Il fit tomber un bibelot en bois qui cassa, grimpa sur une table et poussa une lampe par terre, laissa des traces de pattes sur une petite table basse et fit tomber tous les livres de la bibliothèque qu’il y avait là.

    Rémi se reposa et se fit mettre des gouttes. Les trois premiers jours, ce fut ça, journées de maladie. Après ça, il voyait moins embrouillé et put essayer de travailler. Il s’entendit avec son patron pour au moins pouvoir travailler à distance, mais cela ne fonctionna pas bien, car tous les autres étaient au bureau. Il dut se résoudre à aller au bureau en autobus et en métro. Sa mère proposa de le mener à la station de métro en auto, ce qu’il accepta parce que ça lui sauva un bon vingt minutes. Au moins, sa conjonctivite guérit et l’ophtalmologiste qu’il consulta ne trouva pas d’autres soucis. Il recommanda à Rémi de se débarrasser de son chat à moins d’être prêt à mettre des gouttes dans ses yeux tous les jours, pour tout le temps. Rémi dut se faire à l’idée et donna son chat à un ami. C’était triste, mais c’était ça.

    De retour chez lui, plus de chat mais au moins plus de conjonctivite, Rémi fut très triste. Il en vint à regretter de rester seul chez lui et finit, après quelques mois, par déménager à Saint-Basile, renonçant à beaucoup d’autonomie. Il allait devoir dépendre de ses parents pour toujours, et à leur mort, ce seraient à son frère ou sa sœur de décider de son sort. Rémi avait bien peur qu’ils n’aient d’autre option que le faire placer quelque part, mais comme disait sa mère, on verra rendu là.

    S’entêter pour rien

    Rémi savait que s’il prévenait ses parents de son diagnostic, ils tenteraient de l’inciter à retourner à la maison, ce qu’il ne voulait pas faire même si possiblement c’était le mieux à faire. Il les préviendrait lorsqu’il aurait une solution en main! Ainsi, il serait mieux à même de résister à la tentation de juste être mou et céder. Il décida de s’essayer à mettre les gouttes. Mais plutôt que juste s’essayer, il tenta de contacter l’Institut Nazareth et Louis-Braille, espérant qu’ils auraient des trucs à lui donner. Il ne put obtenir un rendez qu’avant quinze jours! Eux aussi recommandaient qu’il aille vivre chez un proche pour se faire mettre des gouttes. Rémi était outré, choqué à la limite de l’imaginable. Sa colère eut raison d’un tabouret dont il cassa deux pattes.

    Habitué d’être livré à lui-même, les solutions proposées par les autres ne fonctionnant pas ou étant trop contraignantes, Rémi s’essaya. Ce fut une expérience très désagréable. Il avait du mal à figurer si la goutte allait dans l’œil ou pas, surtout celui qui ne voit pas. En plus de ça, parfois il ne réussissait pas à mettre les gouttes, ayant trop peur. Il espérait que cela suffirait mais avait des doutes.

    Parfois, les gouttes soulageaient son irritation; il avait moins mal, sa vision était moins embrouillée, il réussissait à mieux dormir. D’autres fois, on aurait dit que ça ne faisait juste rien. S’il sautait une fois, par peur, cela lui faisait super mal quelques heures après. Alors Rémi en vint à penser que quand son irritation s,accentuait, c’est qu’il n’avait pas mis les gouttes comme il fallait et il refaisait une tentative. Parfois, cela réussissait, parfois pas. Résultat? Il devait mettre les gouttes pendant dix jours et rendu au septième jour, il ne lui en restait plus!

    Il eut le suivi avec l’ophtalmologiste qui n’était pas très satisfait d’où c’était rendu. L’infection avait progressé et s’était propagée, il allait falloir une intervention au laser pour réparer sa cornée partiellement endommagée! Pire encore, après l’intervention, il faudrait mettre encore plus de gouttes. Il se retrouva à cause de tout ça avec un point noir au centre de champ de vision qui pouvait s’en aller ou pas, mais ça prendrait des mois avant de le savoir. Ce point noir l’empêchait de lire, tout simplement. Il allait être obligé d’apprendre le Braille si ça ne partait pas!

    Et il y eut pire! Le chat de Rémi miaulait de plus en plus souvent. Il dut le faire vérifier par un vétérinaire. Eh bien, la conjonctivite de Rémi s’était transmise à son chat! On ne saurait dire si c’est commun ou pas, mais faut croire que ça peut arriver. Ainsi, non seulement Rémi allait devoir continuer à se mettre des gouttes plusieurs fois par jour, mais il allait lui falloir réussir l’exploit d’en mettre à son CHAT!!! C’en fut trop, Rémi dut retourner vivre chez ses parents.

    Faire que ce ne soit pas vain

    Rémi savait que s’il prévenait ses parents de son diagnostic, ils tenteraient de l’inciter à retourner à la maison, ce qu’il ne voulait pas faire même si possiblement c’était le mieux à faire. Il décida de s’essayer à mettre les gouttes. Mais plutôt que juste s’essayer, il tenta de contacter l’Institut Nazareth et Louis-Braille, espérant qu’ils auraient des trucs à lui donner. Il ne put obtenir un rendez qu’avant quinze jours! Eux aussi recommandaient qu’il aille vivre chez un proche pour se faire mettre des gouttes. Rémi était outré, choqué à la limite de l’imaginable. Sa colère eut raison d’un tabouret dont il cassa deux pattes.

    Rémi se calma un peu, puis repensa à une ancienne amie qui avait des problèmes de glaucome et est obligée de se mettre des gouttes très souent. Il la contacta, espérant qu’elle pourrait lui donner des trucs. Il tenta aussi de faire appel au service de psychothérapie de son employeur, parce que peut-être un psychologue pourrait l’aider avec sa peur des gouttes. En attendant des réponses, il réfléchit à comment il pourrait faire pour que ce soit plus fiable mettre les gouttes.

    Il aboutit à une méthode peu orthodoxe mais qu’il espérait fonctionnelle. D’abord, il entreposa les gouttes au frigo pour qu’elles soient plus froides. Cela occasionnerait une sensation de froid dans son œil et validerait que la goutte a touché la cornée, ce qui était nécessaire pour avoir la moindre chance que ça fonctionne. Rémi plaça un mouchoir autour du compte-gouttes et put ainsi toucher son œil avec l’assemblage, sans contaminer le compte-gouttes. Du moins c’est ce qu’il pensait. Ainsi, il était plus certain que la goute allait tomber dans l’œil. La sensation du mouchoir contre son œil et le froid de la goutte étaient très désagréables. Rémi avait des frissons chaque fois. Rémi jetait le mouchoir et en prenait un autre à chaque fois, à chaque œil en fait.

    Son amie lui répondit seulement quatre jours plus tard, avec peu d’informations utiles, essentiellement de contacter l’INLB, ce qu’il avait fait en vain. Il aurait un rendez-vous mais trop tard. La consultation avec le psychologue eut peu de résultats, mais au moins, cela l’aida un peu pour la gestion du stress. Mais quelques idées de son amie améliorèrent sa stratégie.

    Quand sa mère a appris que Rémi avait une conjonctivite et s’était entêté à rester seul chez lui, elle a été bien choquée et en a pleuré! Rémi a trouvé ça plutôt excessif comme réaction, s’est emporté et sa mère ne voulut plus lui parler pendant une semaine. Rémi était bien attristé de ça, puis finit par dire fuck off, la vie continue.

    Quand Rémi a vu l’ophtalmologiste, c’était presque guéri, mais il allait être obligé de continuer avec les gouttes. Et il lui faudrait se résoudre à en mettre tous les jours, car son allergie au poil de chat le rendait propice aux irritations dans les yeux qui pouvaient à leur tour augmenter les chances de conjonctivites à répétition quand ses yeux étaient exposés à des agents infectieux, par exemple lors d’une activité extérieure ou à la piscine.

    Rémi faillit se débarrasser de son chat, mais il attendit d’avoir le rendez-vous à l’INLB. Après plusieurs difficiles séances, on trouva une stratégie qui fonctionna super bien pour Rémi. Il put guérir complètement de sa conjonctivite et mettre des gouttes préventives pour en éviter d’autres, sans se débarrasser de son chat.

    La mère de Rémi se remit du choc et reparla à son fils. Elle comprenait dès lors que Rémi avait eu besoin d’accomplir cette tâche pour grandir, pour aller de l’avant. Rémi non seulement vainquit sa peur des gouttes, mais en plus, il y gagna une plus grande confiance en lui qui l’aida dans sa carrière. Qui aurait cru qu’une infection causée par du poil de chat et un agent extérieur inconnu aurait pu aider quelqu’un à grandir? Et pourtant, c’est cela qui s’était passé.

  • Le pèlerinage de la rédemption

    Dimanche, 23 juin 2024, j’ai compris ce qu’il fallait que je fasse pour cesser de ruminer ces mauvais souvenirs. Tant qu’il me resterait des cadeaux de Jimmy en ma possession, je ne pourrais trouver la paix. C’était presque aussi clair que si Dieu lui-même m’avait dit quoi faire. Mais je ne pouvais pas me résoudre à faire ainsi, la logique me criant que ça n’avait pas d’allure.

    J’ai profité de cette journée maussade pour travailler sur mon robot. J’y étais presque. Il manquait quelques soudures pour que la carte mère soit connectée avec les circuits moteurs et ça y était. En fin d’après-midi, j’étais prêt à allumer mon robot. Cela provoqua un court-circuit qui endommagea le circuit imprimé. J’en avais certes commandé plusieurs copies, me doutant que j’allais peut-être en casser un ou deux, mais ça n’en demeura pas moins très frustrant. Après, la fatigue et la déprime ne lâchèrent plus.

    Après le souper, n’y tenant plus, je décidai d’entreprendre ce que j’ai appelé le pèlerinage de la rédemption. L’idée était toute simple: partir avec le strict minimum et me rendre à pied chez Jimmy, pour lui ramener son stock.

    Il y avait un saxophone à moitié cassé qu’il m’avait offert, une harmonica qui sonnait faux, des babioles en fausse porcelaine qui était en fait du plastique et un petit porte-clé en plastique semi-mou qui a fini par casser mais que j’ai gardé. J’ai mis les petits objets dans un sac en bandoulière et le saxophone dans un plus grand sac. J’ai emporté avec moi mon téléphone pour pouvoir vérifier Google Maps mais pas d’argent, pour ne pas être tenté de finir le trajet en transports en commun. Pour que le pèlerinage réussisse, il me fallait l’effectuer à pied, et plus il allait mouiller, plus j’en ressortirais purifié. En tout cas, c’est ce que je pensais que le Seigneur m’avait dit! J’étais tellement épuisé, tellement à bout de ces échecs successifs avec le robot, que j’en suis arrivé à me persuader que c’est cela qu’il fallait faire.

    Alors je suis parti, à la grosse pluie. Je n’ai pu marcher qu’un coin de rue avant de finir les pieds mouillés en marchant dans une flaque d’eau. Malgré ce revers, j’ai poursuivi ma route, vers le nord, vérifiant régulièrement que j’avais toujours mes sacs et que je n’avais pas dépassé la rue qu’il me fallait atteindre avant de tourner à l’est pour poursuivre ma marche.

    Cela m’a semblé durer une éternité. Je me suis fait arroser plusieurs fois par des gens passant en voiture, marché d’innombrables fois dans des flaques d’eau de plus en plus profondes, me suis tellement fait mouiller que je n’aurais probablement pas besoin de prendre une douche le soir venu. Mes vêtements imbibés me semblaient tellement lourds que je me demandais si ce ne serait pas plus facile de marcher nu mais je ne pouvais me résoudre à enlever mes vêtements et les jeter au sol!

    J’ai fini par atteindre la rue, tourné à l’est, continué, mais en chemin, mon téléphone a pris l’eau et m’a lâché complètement, ce qui m’a arraché un épouvantable cri! Rendu là, il faisait noir et la pluie torrentielle on aurait dit avait augmenté d’intensité. Les lampadaires s’éteignirent de sorte que tout ce qu’il restait pour m’aider à me diriger, c’étaient la lune et de rares éclairs qui devinrent, par « chance », de plus en plus fréquents. Régulièrement, je criais des jurons que personne n’entendait. J’ai même fini par lever la tête au ciel et gueuler, à pleins poumons, FUCK YOU! Oui oui, j’en étais rendu à envoyer promener le CIEL!

    Mais un moment donné, j’ai aperçu le point de repère qui m’indiquait que j’avais atteint ma destination! Oui oui, c’était là, tout concordait. Il me suffisait de tourner à gauche, m’engager sur la rue, et marcher un peu. La maison en briques brunes avec la voiture orange était bien là. « Jimmy ne sera même pas là! » me rappela une nouvelle fois la voix intérieure de ma mère. « Tu vas faire tout ça pour rien et être déprimé encore plus » ajouta la voix intérieure de mon père.

    Sans me laisser démonter, ne pouvant tout simplement pas rebrousser chemin rendu si près du but, je gravis les marches menant à la porte, et frappai trois coups. Pas de réponse. Je frappai encore, toujours pas de réponse. Au moment où je m’apprêtais à poser mon stock sur le balcon et tourner les talons, la porte s’ouvrit.

    • Aye salut Marc! m’accueillit Jimmy, tout heureux de me voir. Qu’est-ce qui t’amène ici?
    • J’suis v’nu rendre à César ce qui appartient à César, répondis-je, avant de tendre à mon ancien ami l’étui contenant le saxophone mourant ou qui n’a jamais très bien fonctionné, ouvrant mon petit sac (que je ne voulais pas donner) pour en étaler le contenu sur une petite table qu’il y avait près de la porte.
    • Mais voyons donc! Qu’est-ce que tu fais là?
    • Dieu m’a dit de venir, pour faire ça, pour être libéré, et être purifié par cet acte et par la pluie.
    • My god! T’as marché d’puis chez toi??? s’étonna Jimmy, en constatant à quel point j’étais trempé.
    • Oui, répondis-je simplement, avant d’esquisser le geste de tourner les talons.
    • Mais voyons! Entre pour te sécher un peu!

    C’est là que j’ai constaté à quel point j’étais trempé. Mes vêtements étaient rendus lourds et chaque fois que je bougeais, il gouttait plein d’eau. Je n’étais pas certain que je réussirais à marcher comme ça jusqu’à chez moi. C’était à un point tel que Jimmy retourna à l’intérieur, revint avec un panier et me demanda d’enlever tout ce que je pouvais enlever et le mettre dedans. La chose faite, il ne me restait que les sous-vêtements eux aussi trempés. Jimmy m’a tendu une serviette que j’ai amenée avec moi dans la salle de bain, j’ai enlevé mes sous-vêtements, les ai tordus au-dessus de la baignoire et puis enroulé la serviette autour de ma taille.

    Jimmy et moi on a tordu mes autres vêtements et on les a mis dans la sécheuse. On a ensuite essayé de faire sécher mes souliers avec un séchoir à cheveux, ce qui a eu un succès relatif mais au moins c’était moins trempé.

    Pendant que mes vêtements séchaient dans la sécheuse de Jimmy, j’ai dû le supporter, l’écoutant me supplier de le pardonner, qu’il ne le ferait plus, ne remettrait plus le feu chez moi, qu’il n’a pas fait exprès, etc. J’ai tenté de dévier la conversation en lui parlant de mon robot détraqué. Lui était persuadé savoir quoi faire pour le robot, ce dont je doutais. Le saxophone était fini, la pluie l’ayant tué. Mais l’harmonica, Jimmy trouva un moyen de la sauver! Elle sonnait bien après, je n’ai pas tout à fait compris ce qu’il a fait.

    Mes vêtements séchés, je les ai remis et c’était très agréable comme sensation de ne plus porter des trucs trempés. On a continué de jaser, je me suis rendu compte que ça faisait du bien le revoir et on a décidé de garder contact. Il m’a ramené chez moi en voiture et sur le trajet de retour, la pluie a semblé quadrupler en intensité et il y a eu de la grêle. Jimmy m’avait sauvé de tout ça et je ne pouvais que lui en être reconnaissant.

    C’est ainsi qu’en espérant enfin tourner la page avec Jimmy par ce pèlerinage de la rédemption aussi improvisé que ridicule, j’avais fait exactement le contraire, amorçant un nouveau chapitre d’une saga qui me laissait trop souvent exaspéré, déprimé, furieux, désillusionné, pour quelques rares mais précieux moments de joie. Seul l’avenir dira si ce sera bon ou mauvais, mais tous à l’exception de Jimmy et Marc semblaient penser que ce sera mauvais.

    Cette histoire montre à quel point il est important d’agir avec jugement, comprendre ce que l’on fait, surtout quand on pense que Dieu nous a demandé de faire ceci ou cela. Le Seigneur ne nous a pas doté du libre arbitre pour qu’on fasse bêtement ce qu’on nous dit de faire, même si on nous dit que c’est Dieu qui a dit de faire ça. C’est à nous d’exercer notre jugement, notre logique, pour évaluer si une action est bonne pour nous et les autres ou pas.