Catégorie : Récit

Représente un récit, une histoire, souvent imaginaire, parfois fondé sur des faits réels.

  • Une énorme erreur de distraction

    Attention! Ce n’est pas une histoire vraie. Mais peut-être un jour, ça en sera une…

    Un sage qui a perdu la tête et qui la cherche, à tâtons, au sol.

    Ce soir-là, mon frère et moi avons eu bien du plaisir lors de ce jam que je considérais mémorable. La nouvelle version de Ableton Live 12 combinée à quelques astucieuses configurations a permis de démarrer des boucles comme un DJ. Le Push 3 de Ableton, qui a eu un méchant overhaul avec la mise à jour de Live 12 dessus en fin mars, demeurait toujours un atout pour construire de telles boucles, mais le générateur de rythmes et de mélodies de Live 12 était bien utile et ne nécessitait pas le Push pour fonctionner. Par contre, on a bu pas mal cette fois-là. La sagesse me dictait de rester à coucher, parce que la fatigue commençait à pogner solide, mais je ne pus m’y résoudre. J’espérais le lendemain matin faire mon lavage et mon vélo stationnaire, pour ensuite essayer de quoi de super prometteur dans Mechanical Mastery Plus, un modpack de Minecraft, en après-midi. Si mon idée que j’ai eue pendant le jam fonctionne, on va pouvoir tripler l’efficacité de ma base d’opération avec un minimum d’efforts et ça pourrait être si puissant comme automatisation que ça vaudrait la peine de recommencer à produire de vidéos pour la présenter.

    Mon frère était aux toilettes tandis que j’enfilais mes espadrilles et mon manteau. J’avais sorti ma canne blanche et ma bouteille d’eau de mon sac à dos, ma carte OPUS était dans ma poche, prête. La chose faite, j’ai regardé l’heure et fait le saut! J’avais trop lambiné si bien qu’l restait moins de cinq minutes pour pogner le dernier autobus. Si je manquais mon coup, fallait que je dorme chez mon frère ou que j’entreprenne la marche jusqu’au métro. Non, me dis-je, on va courir un peu et l’avoir.

    Alors j’ai franchi la porte, l’ai retenue de justesse parce que j’ai failli la faire claquer solide, ben fort! Ça aurait pu réveiller les enfants! Soulagé d’avoir évité ce désagrément à mon frère et sa famille, je suis parti à la course. Je me sentis comme un cheval au grand galop, comme un train dans un tunnel, comme un maglev à grande vitesse, comme un avion au décollage, comme un vaisseau spatial sur le point de franchir la barrière supraluminique, et là, oui là, j’arrivai devant l’autobus, de justesse. À bout de souffle, je montai dedans, présentai ma carte et m’effondrai sur un banc, tentant de reprendre mon souffle. J’avais trop couru de sorte que je me sentais mal un peu. Je pris plusieurs gorgées d’eau, espérant que j’allais tenir le coup. Je parvins à me remettre d’aplomb, mais cela prit tout le trajet vers le métro et j’en vidai ma bouteille d’eau, toute bue. Bon, va falloir faire sans. Je souris à l’idée que quelqu’un qui m’a vu boire ça pourrait avoir pensé qu’il y avait autre chose que de l’eau là-dedans, genre gin, rhum. Ouf, oh là là! Ça n’aurait pas été fort fort de boire ça vite de même!

    Comme si ça allait de soit que je n’aie pas de sac à dos où remettre ma bouteille vide, je descendis de l’autobus, m’en allai dans le métro, descendis à la station proche de chez moi et désengageai enfin le pilote automatique qui m’a permis, malgré mon état pas optimal pour un déplacement, de me rendre à bon port. J’étais bien content de mon coup. Superbe soirée et je rentrais chez moi, j’allais pouvoir faire ma petite expérience dans Minecraft le lendemain et peut-être mon frère m’enverrait l’enregistrement du jam que je pourrais écouter pendant ma session de jeu.

    C’est là et seulement là qu’une tonne de briques me tomba dessus: il est OÙ mon sac à dos??? Oui oui, j’avais égaré tout mon sac, au complet! Il y avait là plusieurs milliers de dollars de stock incluant mon laptop, mon Seaboard Block (j’ai essayé de trouver le sommeil en vain en me répétant qu’au moins je n’avais pas amené mon RISE 2 ou mon Push 3, qui n’entrent pas dans mon sac anyway), ma caméra Q2N et quelques câbles. J’ai essayé d’envoyer un texto à mon frère dans l’espoir qu’il me réponde avant le lendemain que mon sac avait été oublié chez lui. Ben non, rien, pas de réponse. J’ai tenté de contacter la STM pour savoir quoi faire pour ça, mais je me heurtai à une boîte vocale. Il allait me falloir attendre le lendemain! Et en plus de ça, je ne retrouvais même plus ma bouteille vide!

    Alors j’ai passé la nuit à stresser, me demandant si j’allais pouvoir récupérer tout ce stock, où j’avais laissé ce sac et surtout POURQUOI je ne m’étais rendu compte de rien avant d’être rendu chez moi. Je ne comprenais pas comment j’ai pu être aussi distrait! Jusqu’à ce jour, je n’aurais pas cru pareille distraction possible. On aurait bien dit que le travail ou d’autres sources de stress accessoires avaient sérieusement entamé mes capacités cognitives et qu’il allait me falloir entreprendre une thérapie pour réparer tout ça.

    Dès que le service à la clientèle de la STM ouvrit, j’ai appelé pour rapporter mon épineux problème. On me certifia que si le sac était retrouvé, il serait entreposé aux objets perdus, mais l’endroit exact allait dépendre d’à quelle station de métro ou dans quel autobus il avait été laissé. Il y avait aussi haute probabilité que mon sac ait été pris par quelqu’un, dans un tel cas les chances de le récupérer dépendraient de sa bonne volonté! Ah mon DIEU! J’ai ainsi dû appeler à plusieurs endroits pour retracer mon sac, et ce fut toujours en vain, et toujours pas de réponse de mon frère!

    J’ai passé l’avant-midi à faire des appels pour ça, à chercher en vain ma bouteille et à stresser. Rendu en après-midi, j’étais tellement fatigué, à cause de ça et de ma mauvaise nuit, que je n’ai pas pu toucher à mon jeu. C’est seulement en fin de journée que mon frère m’a écrit par email, m’envoyant l’enregistrement du jam, et ajoutant qu’il allait passer le lendemain avec ses enfants. Il me ramènerait mon sac à dos et les enfants pourraient s’amuser avec mon chat un peu. Ah là là!

    Je découvris ensuite que mon téléphone était bogué, plus connecté à mon fournisseur de service. J’étais hors de moi, craignant qu’il faille encore faire appel au soutien technique, encore un autre téléphone, encore d’autres manipulations sans fin à faire presque au hasard, peut-être me déplacer en magasin pour faire changer la carte SIM, beurk. Avant de faire ainsi, j’ai redémarré l’appareil, qui s’est sagement reconnecté à mon fournisseur de service, et là, j’ai eu un texto de mon frère, qui me disait de ne pas m’inquiéter à propos de mon sac, oublié sur le pas de la porte! 1h15 le texto, j’aurais pu éviter de passer une nuit de merde si mon téléphone ne m’avait pas fait faux bond. Vu l’énorme stress que tout ceci m’a causé, j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes et remplacer l’appareil qui se faisait vieux. Mais il allait falloir éviter pareille distraction dans le futur. Le mieux serait de ne plus consommer rien durant ces jams, mais je trouvais ça plate, triste.

    Je retrouvai certes mon sac et son contenu, mais ma bouteille, je ne la revis jamais. J’étais presque soulagé, parce que j’étais en train de virer fou à imaginer que j’avais peut-être halluciné boire de l’eau dans l’autobus, la bouteille laissée dans mon sac chez mon frère! Ben non, pas à ce point-là, au moins. J’ai dû poser ma bouteille vide, plus nécessaire, quelque part, et l’ai laissée là. Tant pis, c’est la vie.


    Ben non voyons! Une telle histoire de fou ne m’est pas arrivée pour vrai! J’estime qu’il faudrait beaucoup plus que de l’alcool et du cannabis pour me pousser à commettre un tel oubli. Le nombre de fois que j’ai à manipuler ce sac à dos lors du transport, le mettant sur mon dos, le posant sur mes cuisses ou par terre, le remettant sur mon dos, faudrait que je sois limite rendu fou pour l’oublier et ne pas m’en rendre compte avant d’être rendu chez moi! Mais j’ai pensé à ça un soir, trouvé ça bien comique et en ai fait cet invraisemblable récit!

  • La tueuse de laveuse

    Attention: Ceci n’est pas une histoire vraie! Mais ça pourrait le devenir…

    Un sage qui n’en est pas (ou plus) un

    Je savais que ça pouvait arriver, mais pourtant, ça m’a pris de court comme si ça me surprenait. J’étais exaspéré, ne sachant que faire ni penser. Après plus d’une demi-heure de tordage à me donner mal aux poignets, on aurait dit que cette douillette-là était aussi trempée qu’au début. À bout de moyens, je l’ai mise dans la sécheuse, mais elle était encore trop lourde, ce qui a bousillé le tambour de l’appareil qui maintenant ne produit qu’un agaçant grincement de moteur qui force et ça sent le chauffé si on la laisse forcer trop longtemps. Je suis pogné avec la douillette trempée et ma laveuse-sécheuse est foutue! Personne ne va pouvoir m’aider avec ça, avais-je la triste impression. Rendu là, tout ce que je pus faire, c’est l’accrocher, le plus à plat possible, sur ma pôle de douche, aussi longtemps qu’il faudra pour que ça sèche, éponger les flaques d’eau sur le plancher et puis partir, loin, pour ne plus voir ça, parce que j’allais finir par en pleurer. Le mieux va être de partir pour chez mes parents et de là, on ira magasiner une autre laveuse-sécheuse. J’estimais, peut-être à tort, qu’essayer de me rendre dans un magasin d’électro-ménagers par mes propres moyens allait me prendre autant sinon plus de temps encore que me rendre chez mes parents! Ça ne servait à rien de rester là à faire les cent pas et à trépigner, parce que c’était bel et bien tout ce que j’allais faire aujourd’hui, si je restais chez moi.


    Comment est-ce que tout ceci a commencé? Le 15 octobre 2023, j’ai découvert que ma laveuse coulait un peu, pas démesurément mais un peu. J’ai dû commencer à mettre une serviette ou du papier journal en avant de l’appareil pour absorber un peu d’eau qui s’égouttait de la porte. J’ai vite découvert que le joint d’étanchéité en caoutchouc a été grugé, fort probablement par mon petit chat coquin. Outre grugé, le joint a été partiellement débarqué de la rainure sur lequel il était fixé. Je l’ai remis en place, mais ça coulait encore un peu, alors j’ai dû laisser la serviette ou le papier journal à chaque brassée. J’ai aussi commencé à garder ma porte de salle de lavage fermée pour éviter que minou ne vienne achever le travail.

    Mon père et moi avons essayé de mettre de la colle sur le joint pour le colmater. Ça a aidé sur le coup, mais ça s’est remis à couler un peu par après. Et en plus, après ça, la porte ne fermait plus bien. Pour démarrer la laveuse, il fallait que je pousse sur la porte et la tienne fermée avant d’appuyer sur le bouton de mise en marche. La porte se verrouillait alors et restait fermée. Après la brassée, parfois la porte coinçait et fallait pousser dessus avant de tirer. Que de stress ça a été la première fois que j’ai découvert ça!

    Le 9 mars 2024 est venu le redouté moment de laver ma douillette. Oh là là. Cette douillette est trop grosse, entrant à peine, limite pas, dans ma laveuse! C’est un modèle de taille standard, pas un mini. Quand on met la douillette là-dedans, il faut tenir la porte fermée jusqu’au démarrage de la machine, même avant l’intervention hasardeuse de mon chat. Alors cela voulait dire qu’il y aurait deux facteurs de risque faisant forcer le verrou, augmentant les chances qu’il lâche. Si le verrou flanche, la porte va ouvrir pendant la brassée et la laveuse ne fonctionnera plus du tout. Être pas chanceux du tout, ça va lâcher pendant le remplissage et la laveuse, porte ouverte, va me faire plein d’eau à terre. Mais comme je ne fais jamais fonctionner ma laveuse quand je ne suis pas là, si ça flanche je vais entendre, courir voir ce qui se passe et tout arrêter ça dans le temps de le dire avant qu’il y ait une grosse catastrophe!

    Le mieux à faire aurait été d’emmener cette douillette chez le nettoyeur, mais elle était trop encombrante à transporter. Alors j’ai décidé d’y aller avec un risque calculé: faire tout mon lavage avant de mettre ma douillette là-dedans! Il fallait aussi laver la douillette en début de journée, pour qu’elle ait tout le temps du monde de sécher. Alors j’ai parti ça le dimanche matin, 10 mars 2024.

    Ça entre? Limite pas!

    Juste faire entrer ma douillette dans ma laveuse est une expérience un peu inquiétante. Tout au long du processus, on a l’impression que ça ne va jamais entrer là-dedans au complet. La chose faite, on se demande si ça va vraiment laver ou pas.

    Hiiii! Pas sûr ça passe! Oui ça passe!

    J’ai pu laver ma douillette avec succès plusieurs fois auparavant. À chaque fois, je me demande si la porte va tenir, et elle tient. Pas cette fois, pas ce dimanche 10 mars 2024. Quelques minutes après le démarrage de ma laveuse et le début du brassage avec l’eau savonneuse, cycle délicat, j’ai entendu en provenance de la salle de lavage un genre de bourdonnement. Je suis allé voir et c’était la laveuse qui produisait ce son agaçant, le même que quand on démarre l’appareil la porte pas fermée par distraction. Sauf que là la porte était fermée. Ne sachant trop que faire, j’ai poussé sur la porte, le bruit suspect a cessé et j’ai attendu avec inquiétude voir si la laveuse allait faire tourner la douillette, ou si ça allait juste bloquer là. Ok, ça tourne encore.

    Je suis retourné à mes affaires, décidant de déjeuner, reportant ma méditation matinale à après le lavage de douillette. Eh bien tandis que je déjeunais, j’ai entendu de nouveaux bruits suspects provenant de la salle de lavage. D’abord, on aurait dit qu’un fantôme avait ouvert la porte de ma laveuse. Ensuite, j’ai entendu un petit morceau de métal tomber au sol. Affolé, j’ai presque bondi, faisant tomber par terre mon tabouret et sursauter mon chat qui est allé à toutes pattes se cacher quelque part. Quand j’ai ouvert la porte, je n’ai pu réprimer un juron: la porte de la laveuse était ouverte et ne tenait plus. Le verrou destiné à la garder fermée pendant le lavage était cassé. Juste retrouver le petit morceau de métal me prit plus de quinze minutes, ce qui me mit en furie. Et cela ne servit à rien; il était cassé, on ne pouvait pas juste le remettre là.

    J’ai essayé de trouver un moyen de faire finir le cycle, en insérant de quoi dans le trou à la place du verrou et en tenant la porte, mais ça coulait de l’eau de partout et la laveuse arrêtait tout le temps. Il aurait fallu que je reste là, pendant plus d’une demi-heure, à tenir la porte de ma laveuse et puis que je ramasse de l’eau par terre, possiblement assez pour endommager le bas des murs ou s’infiltrer sous le plancher. On ne parlait pas ici d’une possible transformation de mon condo en piscine, mais assez d’eau pour causer de gros problèmes. Je ne pouvais pas prendre ce risque-là, alors tout ce que j’ai pu faire, c’est arrêter la laveuse et sortir ma douillette trempée d’eau savonneuse de là.

    Tout ce que j’ai trouvé à faire ensuite, c’est remplir ma baignoire d’eau froide et y faire tremper ma douillette pour la rincer, tandis que je finissais de déjeuner. Après ça, j’ai changé l’eau du bain, et ce jusqu’à ce que l’eau soit claire, plus de mousse. Et là ensuite, il fallut tordre, tordre, tordre, sans fin, et c’était toujours aussi imbibé qu’au début. Comble de l’exaspération, il était passé 10h15 quand j’eus constaté que rien n’y ferait pour faire sécher cette douillette-là. Je me suis résigné à manquer la messe du dimanche et partir en quête d’une nouvelle laveuse-sécheuse.


    De retour chez moi en soirée, j’ai constaté que ma douillette, suspendue à ma pôle de douche, avait enfin commencé à sécher! Il allait falloir la laisser là toute la nuit, la revirer de bord le lendemain, et peut-être je pourrais dormir avec le lundi soir venu. Quelle histoire de fou!

    Ma douillette sèche, lentement mais sèche.

    Par chance, j’avais une autre douillette, plus petite, moins le fun, mais fera l’affaire jusqu’à ce que l’autre finisse enfin de sécher. Ma nouvelle laveuse-sécheuse devrait arriver durant la semaine, mais faudra que je sois chanceux. Au moins j’ai des chances de l’avoir quand il ne me restera plus de chandails et pantalons, mais par précaution, je vais devoir étirer et remettre les pantalons trois jours au lieu de deux.


    Ce lavage de douillette est arrivé pour vrai, il y a eu réellement ce bourdonnement qui a cessé quand j’ai poussé sur la porte, j’ai été bien inquiet que le verrou ne lâche pendant le lavage, mais le cycle s’est par chance terminé sans un tel tracas.

  • C’est la machine qui décide

    Annie était exaspérée. Elle essaya une dernière fois de faire démarrer sa voiture, en vain, et dut se résoudre à dormir sur la banquette arrière. Cette nouvelle machine était trop sensible, ne fonctionnant pas bien du tout, et personne ne la croyait. Tout le monde, y compris sa famille et ses amis, continuait à penser qu’elle buvait toujours en secret tandis qu’elle avait complètement cessé l’alcool depuis près d’un an. Elle ne pouvait même plus coucher ailleurs, les gens avaient trop peur qu’elle ait bu et fasse la folle toute la nuit, comme dans le passé!

    Annie a eu beaucoup de problèmes avec la boisson, au point d’en perdre son permis de conduire et se rendre coupable de plusieurs agressions. Après qu’elle ait purgé deux peines de prison, on l’a contrainte à faire installer une machine dans son véhicule. À l’origine, ce genre de dispositif avait pour but de mesurer le taux d’alcool à partir de l’haleine. L’utilisateur soufflait dans la machine, l’appareil analysait l’air et la voiture ne démarrait que si l’air était exempt d’alcool. Cela fonctionnait relativement bien, sauf un petit problème: certaines personnes en vinrent à penser que la machine permettait de savoir si on peut conduire ou pas. Des gens sobres prirent leur voiture après avoir consommé du cannabis et même d’autres drogues. Certains conducteurs somnolents soufflèrent dans la machine et prirent le volant confiants qu’ils pouvaient conduire, et il y eut des accidents.

    Une entreprise pouvait tout régler ça, grâce à l’intelligence artificielle! Il suffisait d’ajouter à la machine à souffler d’origine une petite caméra et un petit micro et grossir un peu le processeur interne. La machine demandait de souffler, prononcer certains mots et regarder la caméra, puis utilisant un modèle mathématique, combinait tous ces signaux pour aboutir à une décision. Laisse-t-on la personne démarrer sa voiture ou pas? Entraîner le modèle nécessita une grappe impressionnante de processeurs graphiques et un énorme effort de collecte de données, mais évaluer si une personne pouvait conduire ou pas, d’après les signaux des capteurs de l’appareil, nécessitait peu de mémoire et un simple petit processeur. En fait, un Raspberry Pi 5 aurait pu le faire, mais ils optèrent pour un processeur dédié deux fois plus coûteux supposément pour la sécurité, mais ça faisait juste taper encore un peu plus sur des gens qui avaient déjà purgé leur peine.

    Le pire, c’est qu’Annie a eu le choix. On lui proposait soit la machine ordinaire ou la nouvelle à base d’intelligence artificielle. On lui fit accroire que la nouvelle machine était plus précise et pouvait parfois dire « oui » même si un peu d’alcool avait été détecté. Oui, on pouvait, selon les dires du fabricant, prendre un verre durant la soirée et être correct. C’est très facile de pousser les gens à prendre la nouvelle machine, même si elle est plus coûteuse que l’ancienne. Il suffit d’offrir du financement pour la nouvelle machine et pas pour l’ancienne! Oui oui, un certain montant à payer par mois, qui a l’air petit, mais tu paies pendant trois, voire cinq ans. Si tu veux la vieille machine, il faut que tu la paies d’un coup! Exploiter la vision à court terme des gens trop occupés par des futilités pour analyser et comprendre, telle est la devise de bon nombre de grandes entreprises, malheureusement. Le choix fait, on ne pouvait pas revenir en arrière. Quand Annie a constaté qu’elle était coincée avec ça, il était trop tard; les vieilles machines n’étaient plus disponibles.

    Pourquoi est-ce que la nouvelle machine fonctionnait aussi mal? D’abord, les données d’entraînement étaient incomplètes. Le fabricant a choisi beaucoup de sujets fatigués, leur faisant tester le dispositif après leurs longues journées de travail. Les testeurs ne devaient pas avoir pris d’alcool (parce que la machine à souffler d’origine vérifiait bien ça) et pas même de drogues. Plusieurs ne prenaient pas de chance et ne consommaient pas de cannabis les jours avant leur séance de collecte de données. Résultat? La machine avait du mal à discerner une petite fatigue d’une consommation de cannabis.

    Lors de la conception de l’intelligence artificielle qui établissait si le sujet peut conduire ou pas, un gros effort a été fait pour que la machine ne fasse preuve d’aucune discrimination. Le modèle s’est adapté aux contraintes mises en place et a établi qu’il suffisait qu’aucune discrimination apparente ne soit faite. Par exemple, l’intelligence artificielle utilisait des modèles différents, juste un peu plus sévères, pour les hommes que pour les femmes. Elle était légèrement plus sévère avec les noirs qu’avec les blancs. On ne s’en rendait pas compte, car c’était un infime biais, un peu comme au casino où la probabilité de gagner est légèrement au-dessous de 50%, toujours en faveur de la maison. Le problème est que les biais infimes (sexe, couleur de peau, âge, etc.) s’additionnaient et devenaient significatifs.

    Il faut aussi garder à l’esprit que les voies de la machine étaient impénétrables. La machine dit oui tu peux conduire, ou bien non tu ne le peux pas, mais l’utilisateur n’avait aucun moyen de savoir pourquoi cette décision a été prise! En fait, même le fabricant ne saurait dire! En plus de ça, un programmeur de génie a mis en place une petite règle: ne prends pas de chance, dans le doute dis non! C’est que le modèle ne dit pas oui ou non, il retourne une valeur numérique entre 0 et 1, indiquant la probabilité que la personne soit apte à conduire ou pas. Au début, on avait établi que 0.9 serait un seuil acceptable, mais un petit génie a baissé ça à 0.8, puis à 0.7!

    À terme, il ne resta aucune autre solution pour Annie que de délaisser sa voiture et prendre le vélo quand elle pouvait, ou sinon se tourner vers d’inefficaces services de covoiturage qui impliquent de changer de compagnon chaque semaine parce que les gens ont trop de choses dans la tête et changent de plan tout le temps.

    Peu importe que Annie soit fautive ou non dans tout ça, il se peut bien qu’elle paie pour le manque de jugement de ses prédécesseurs. Si les gens demeuraient raisonnables et cessaient enfin de conduire les facultés affaiblies, peu importe pourquoi, peu importe qu’ils croient être mieux que les autres et pouvoir conduire sous l’effet de l’alcool ou de la drogue, peut-être cette machine tyrannique à base d’intelligence artificielle n’aurait pas eu à voir le jour. Il faut aussi que tous ceux qui travaillent dans le domaine de l’intelligence artificielle placent la responsabilité au premier plan dans leurs processus de développement, pour que la machine prenne des décisions justes, équitables et explicables. Il n’est pas encore trop tard pour aller dans la bonne direction, beaucoup de réflexion se fait dans ce sens et c’est tant mieux!

  • Une performance mémorable qui sera oubliée

    Thomas sortit de la station de métro ce matin-là prêt, décidé. Il allait le faire.

    • Hé man, ça va? lui demanda Yannick, un de ses compagnons. T’as l’air tout souriant.
    • J’ai décidé de le faire, aujourd’hui, annonça Thomas. J’vais chercher la flûte pis faire un show!
    • Où ça? demanda Yannick, curieux. Où t’as eu l’argent pour acheter ça? Et t’as trouvé un band cette nuit ou enfin décidé de faire ton show en solo? Oublie pas que t’as pas mal de dettes et les pushers sont pas très compatissants quand on ne paie pas. J’te dirais de payer tes dettes si t’as eu un peu d’blé j’sais pas comment, plutôt qu’acheter une flûte que tu vas probablement t’faire voler ou briser comme les autres que t’as eues avant.
    • T’as pas à t’en faire pour moi, tenta de rassurer Thomas. La flûte, je vais la voler chez ABC Music. Ils ont des problèmes avec les caméras de surveillance, j’me ferai pas pogner. Ensuite, j’vais faire mon show tout seul dehors à qui veut l’entendre, jusqu’à ce que la police me ramasse.
    • Mais t’es fou!!! s’emporta Yannick. Tu pourrais t’faire couper un doigt pour ça, voire pire! As-tu pensé? Des fois ils arrachent toute la main à la première offense. Oublie pas la couleur de ta peau.
    • Ben non, assura Yannick. Ils commencent toujours petit. Ils vont y aller avec ça, je sais, ajouta-t-il en se passant une main dans les cheveux. Ça va être comme avec Barbara Dawson, l’actrice qui a payé pour diffamation.
    • Aye! s’exclama Yannick. Y sont beaux tes ch’veux, ça fait des années qu’tu les laisses pousser pis tu vas les sacrifier pour faire un show que personne va entendre, avec une flûte volée???
    • Aye dude là, fais attention, ajouta un nouveau venu qui avait entendu la conversation. Des fois y commencent rough, surtout quand c’est des personnes comme nous, noires, itinérantes, qui prennent d’la dope tout l’temps. Tu pourrais même te faire arracher un œil straight up.
    • Ça arrivera pas, certifia Thomas. Ils arrachent plus les yeux depuis qu’on a fait fermer le métro. Les aveugles finissent tout le temps par se suicider parce qu’ils peuvent pas avoir d’auto.

    Thomas faisait ici allusion aux chevaliers de l’enfer qui, en 2024, avaient débuté un effort concerté pour mener la vie dure aux employés du métro, consommant dans les stations et les wagons toutes sortes de substances y compris des joints et des cigarettes, laissant sur des bancs des seringues usées, poussant des cris dérangeant les usagers réguliers et se baladant ouvertement avec toutes sortes d’objets dangereux allant du simple canif au bâton de dynamite! On en a arrêté plein, mais il en restait toujours, jusqu’à ce que les bureaucrates en charge de faire rouler tout ça comme ça peut décident d’y aller avec une solution stupide: faire fermer le métro à 23h. Cela n’eut pas l’effet escompté. Il y eut une réduction considérable de l’achalandage, plusieurs usagers abandonnant le métro pour revenir à la voiture. Les chevaliers de l’enfer poursuivirent sans relâche leur œuvre, on aurait dit que leur objectif était de faire du métro de Montréal un centre pour sans-abris! Il fallut en venir, en 2026, à installer des détecteurs de métal, au début aux stations névralgiques comme Berri-UQÀM et Jean-Talon, mais il fallut en mettre partout. Cela occasionna d’énormes délais pour entrer dans les stations et plusieurs usagers abandonnèrent, pour revenir à la voiture. Ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas conduire se tournaient souvent vers de ridicules applications de covoiturage qui fonctionnaient mal, obligeant à créer plusieurs comptes utilisateur et puis les gens qui se proposaient conducteurs n’étaient pas fiables, se désistaient au dernier moment sans mettre à jour leur profil ou arrivaient tellement en retard que ça ne servait plus à rien. Parfois, ça fonctionnait, oui, mais souvent non, et pas longtemps si ça fonctionnait. Il y avait le vélo, aussi, ça fonctionnait super bien au moisn ça. Et, quand c’était possible, la marche, ça restait un bon moyen.

    Se joignirent aux chevaliers de l’enfer tous ceux qui avaient commencé durant la pandémie de COVID-19 à dresser des tentes. On les appela vite les tenteux. Les tenteux campèrent d’abord à l’extérieur des stations, mais ils finirent par s’installer dans les tunnels, posant d’innombrables interruptions de service. On a fini par fermer certains tunnels, certaines stations et puis tout le métro, aux environs de 2030!

    Rendu aujourd’hui, plusieurs stations sont devenues des centres d’injection supervisée et les tunnels abritent des itinérants issus de toutes les strates de la société. Il y a là des gens qui ont fait de mauvais choix, sont tombés dans la drogue ou la prostitution et n’ont pas réussi à se sortir de la rue. Il y a des adolescents qui ont fugué. Il y a des gens bien, aussi, qui ont soit renoncé à la vie en société, en ayant assez du travail, et d’autres qui ont essuyé plusieurs divorces les mettant sur la paille.

    Il était inexact que cette fermeture du métro a occasionné un grand nombre de suicides chez les aveugles, qui ne peuvent se procurer une voiture. Oui, il y a eu certains suicides, mais il y avait toujours d’autres choses que ça qui a joué. Plusieurs aveugles s’accommodèrent relativement bien de la situation, parfois en réduisant leurs activités, parfois avec l’aide de proches. La fermeture du métro incommodait tout le monde, d’une façon ou d’une autre, pas juste les aveugles, contrairement à ce que pensait l’esprit plutôt obtus de Thomas.

    Alors notre compagnon d’infortune, lui-même un tenteux en puissance qui aurait bien volontiers joint les chevaliers de l’enfer si le mouvement existait encore, se présenta chez ABC Music pour effectuer un tour d’horizon. Il prit le temps d’examiner les flûtes et localisa celle qu’il voulait. En raison d’éclosions de plus en plus fréquentes de divers virus, on ne permettait plus de toucher et d’essayer les articles depuis plusieurs années, et il a fallu se battre beaucoup pour que le masque de procédure ne demeure pas obligatoire en tout temps. Lorsque Thomas eut localisé la flûte qui lui semblait la meilleure, il prit le temps d’établir un plan d’action. Casser la vitre avant, courir, prendre la flûte, sortir.

    Ensuite, il retourna dans son tunnel où il passa le reste de la journée à fumer des joints (oui oui, DANS le tunnel). Mais sachez que ce n’était rien: des gens, dans certaines stations marquées dangereuses, sniffaient des vapeurs d’essence volée aux riches possédant encore des voitures non électriques. Souvent, ça passait au feu, mais les gens recommençaient toujours, jusqu’à en mourir d’asphyxie. Personne à part ceux qui s’adonnent à cette douteuse activité ne parvient à comprendre pourquoi faire ça, quel plaisir il y a là-dedans.

    Le soir venu, Thomas ressortit de son tunnel, se prit une bonne quantité de champignons hallucinogènes sachant que le buzz n’embarquerait qu’après le vol, puis il se dirigea vers le magasin, cassa la vitre, prit la flûte et se sauva. Il s’installa plus loin à quelques pâtés de maison. Comme il commençait à faire frais, il localisa une poubelle dans laquelle il mit le feu avec son briquet. Sous la chaleur et la lumière vacillante du feu de poubelle, Thomas commença à jouer de la flûte.

    Dans son esprit se forma une scène sur laquelle il se trouvait debout, flûte en main. « Ce soir, semblait-il entendre, on va écouter un artiste qui gagne à être connu. Thomas Tremblay à la flûte à bec! » Il y eut un tonnerre d’applaudissements, puis Thomas commença à jouer. Ce n’est pas que Thomas jouait mal. Il interprétait à la flûte des mélodies inusitées mais impressionnantes, mais il n’y avait absolument rien de reproductible dans ce qu’il faisait et il ne s’était jamais donné la peine d’étudier la théorie musicale, même pas un peu, il n’avait aucune idée de ce qu’était une gamme ou un accord, si bien qu’il ne parvenait pas à jouer avec d’autres musiciens. Pourtant, il voulait un band. Chaque fois qu’il a eu la chance de jouer en solo dans un bar, la veille il s’est drogué jusqu’à se rendre malade et n’a pas pu se présenter. Il a fini barré de tous les bars et toutes les salles de spectacle de la ville.

    Mais là, ce soir, tout avait changé. Thomas avait trouvé un endroit où jouer et un public. Il joua là un bon quinze minutes sans être inquiété, mais un moment donné, il sentit une main se poser sur son épaule. La police, il s’était fait pogner. Ce sont des résidents qui avaient porté plainte pour bruit. Si Thomas était allé jouer dans un tunnel du métro ou une station, il ne se serait pas fait prendre tout de suite et il aurait peut-être même eu un vrai public. Eh non!

    Thomas fut mené au poste. On lui passa les menottes et on lui confisqua la flûte volée. Thomas n’opposa aucune résistance. Il était content, il avait enfin réussi à faire un show. Le reste lui importait peu, car il était certain qu’après le procès, on lui imposerait comme peine la coupe de ses cheveux qu’il trouvait trop longs anyway.

    La peine par mutilation a été introduite aux environs de 2050, après qu’on ait constaté l’inefficacité de l’incarcération. Il y avait de plus en plus de criminels et même des gens qui commettaient des crimes spécifiquement pour aller en prison plutôt que devenir itinérants ou se suicider! Malgré tous les efforts, il circulait des armes, de la drogue et des téléphones dans les prisons. Les livraisons par drones étaient courantes et très difficiles à arrêter. Chaque progrès était compensé par une amélioration des drones qui devenaient plus performants et plus furtifs que jamais. Lorsqu’il commença à y avoir des évasions par drone, on a dû se rendre à l’évidence, ça ne pouvait plus continuer comme ça. On a même eu des cas d’extractions par drones, c’est-à-dire qu’on kidnappait par drone un prisonnier qui ne voulait pas s’évader, pour l’emmener ailleurs, souvent se faire torturer dans un tunnel de métro converti en QJ de dealers de drogue ou de proxénètes.

    Plutôt que continuer à remplir les prisons, on a décidé d’imposer la mutilation comme peine. Si tu voles, on te coupe la main, bon, plus souvent qu’autre chose on commence avec un doigt ou deux. Si tu profères des menaces, surtout de mort, on pourrait te couper la langue. Si tu mets quelqu’un sur écoute illégalement, ça se peut qu’on te coupe une oreille. Et ainsi de suite. Certains prédateurs sexuels se seraient même fait trancher le pénis, mais on n’est pas 100% certain de ça. On n’a jamais besoin de se rendre à la tête. Après avoir perdu pieds et mains, les gens ne peuvent plus rien faire et se tiennent tranquilles ou se suicident, et c’est réglé.

    L’accusé n’avait aucun mot à dire sur ce qu’on allait lui couper. C’était le juge qui décidait, en fonction de la jurisprudence, mais malheureusement, la couleur de la peau comptait toujours un peu, ce qui était totalement absurde. Pourquoi couper trois doigts à une personne noire tandis que pour la même offense commise par un blanc, on en coupait un seul, et même parfois juste une phalange?

    Il y avait eu un cas singulier, une actrice qui avait proféré des propos diffamatoires contre plusieurs de ses collègues, dans le but de les discréditer et pouvoir obtenir de meilleurs rôles. On aurait tous pensé qu’elle se ferait couper la langue, mais on avait trop besoin de sa voix. Cette femme-là accordait une importance excessive à ses cheveux. Elle en prenait bien soin, passant parfois plus de trois heures à les peigner, avant certaines performances. Alors c’est ça qu’on a choisi de lui couper. Elle était prête à perdre la langue, mais la sentence l’a prise de court. Elle ne s’en est jamais remise et a fini par se suicider. Oui oui, pour des cheveux!

    Thomas a entendu parler de ça et était certain que s’il prenait bien soin de ses cheveux, on allait les lui couper lui aussi et il retournerait vivre dans la rue, satisfait d’avoir enfin pu faire un show. S’il était assez patient, il pourrait même, pensait-il, se refaire pousser les cheveux, voler une autre flûte et retenter l’expérience, dans quelques années. L’avocat de Thomas, commis d’office, l’a pourtant mis en garde bien des fois. « Le fait que tu éprouves aucun remords va pas t’aider. » En effet, Thomas n’avait aucun regret et clamait souvent, haut et fort, qu’il n’avait RIEN fait!

    La juge vit clair dans son jeu. « Thomas Tremblay, la cour a établi hors de tout doute raisonnable ta culpabilité aux trois chefs d’accusation, soit bris de matériel, vol et incendie criminel. Compte tenu de tes antécédents criminels, de ton absence de remords et de la jurisprudence, la cour te condamne à l’ablation de deux doigts de ton choix. » NOOOOON!! a hurlé Thomas, mais il n’avait pas le choix. Il choisit de se faire couper les auriculaires, mais peu importe les doigts perdus, il ne pourrait plus jamais jouer de flûte.

    Suite à la mutilation, qui se faisait à froid avec une lame puis on cautérisait (toujours à froid) avec une torche, Thomas fut emmené dans un hôpital où il fut gardé sous observation pour s’assurer que les blessures cicatriseraient correctement et il n’y aurait pas d’infection. Il n’y avait plus de suivi psychologique depuis belle lurette, car les gens ne faisaient que bullshiter, prétendant bien aller, accepter leur sentence et vouloir se reprendre, et puis deux semaine après, ils revenaient à l’hôpital en détresse respiratoire, intoxiqués, bourrés de pilules, blessés à mort, etc. Si un patient mutilé souhaitait obtenir du soutien psychologique, des ressources étaient disponibles, mais on n’imposait plus d’évaluation psychologique de routine après la mutilation, ça ne servait à rien.

    Thomas était démoli. Il ne s’en remit jamais. Il finit quelques temps plus tard battu à mort par des trafiquants de drogue à qui il devait de l’argent, beaucoup d’argent. Mais plusieurs pensent qu’il a volontairement provoqué son pusher pour finir par se faire tuer.

  • Un dédale administratif sans fin

    François était exaspéré. Sa première journée sur le nouveau projet avait été pénible au point où il envisageait contacter son médecin de famille pour obtenir un arrêt de travail. Outre l’horrible complexité du nouveau logiciel sur lequel on voulait le faire travailler, il devait traiter avec les caprices d’un environnement cloud. François a certes exploré la possibilité de travailler localement sur le laptop fourni par son employeur, mais installer les logiciels de développement et la base de code nécessitait en partant plusieurs centaines de gigaoctets, puis ensuite, le processus de compilation qui durait près de 45 minutes la première fois (ensuite le compilateur ne recompile que ce qui a changé au moins) mangeait à son tour d’autres centaines de gigaoctets. On estime qu’il lui faudrait près de 350 gigaoctets pour stocker tout!!! C’était démentiel, du jamais vu pour le pauvre François qui ne comprenait pas pourquoi Diable c’était si gros! L’environnement de développement de son ancien projet, sur lequel ce n’était pas exclu qu’il revienne par intermittence, pesait à lui seul 150 gigaoctets, et puis il y a le système d’exploitation. Le SSD de 500Go du laptop ne pouvait physiquement pas contenir tout ça.

    Que font ses collègues? Eh bien ils ont configuré des environnements de développement virtuels appelés Dev Boxes. Une machine virtuelle avec plusieurs gigaoctets d’espace disque est crée dans le cloud et peut être accédée via une application de bureau à distance. En théorie, c’est super élégant, mais en pratique pour François, c’est super inefficace en raison de lag occasionnel. 75% du temps ça fonctionne bien, mais de temps en temps les opérations au clavier et à la souris cessent de répondre. Les collègues de François prétendent que ce n’est pas si pire que ça, mais François n’est pas capable de travailler comme ça. Que faire?

    D’abord, François s’est fait violence et s’est tapé les deux heures nécessaires pour aller au bureau de son entreprise, dont les locaux ont déménagé sur la rive Nord en raison des coûts trop élevés à Montréal. Du bureau, eh bien tout fonctionne nickel, bien que pourtant sa Dev Box se trouve aux États-Unis! Mais pourquoi? Eh bien parce qu’au bureau, ils ont Internet par fibre optique qui est beaucoup plus stable que par câble classique. Ah non! Oui oui!

    Alors François, non désireux de se taper tout ce temps de transport chaque jour, et ne pouvant s’acheter une voiture pour diverses raisons que nous allons évoquer plus loin, a contacté son fournisseur d’accès à Internet pour déterminer s’il ne pourrait pas obtenir un accès par fibre optique. Il dut contacter des entreprises concurrentes, car son fournisseur n’offrait que le câble coaxial, prétendant à tort que c’était plus stable encore que la fibre optique. Les concurrents étaient unanimes par contre: l’installation de la fibre optique ne pourrait pas se faire sans obtenir l’autorisation de l’administration de son bâtiment de condo. François se doutait que ça allait être pénible, puisque la modification n’impliquait pas que son unité mais tout le bâtiment. Le câble de fibre optique devait entrer par le sous-sol du bâtiment, puis un distributeur serait installé dans la salle technique et enverrait le signal vers les unités. Il n’était pas à exclure qu’il faille ouvrir les murs dans plusieurs unités pour faire passer tout ce câble, et chaque fois, il allait falloir obtenir l’autorisation des copropriétaires et payer pour les réparations.


    Cela faisait un mois qu’Anna était prisonnière dans ces tunnels. Elle avait été emmenée lors d’une manifestation contre les nouveaux décrets environnementaux et prise en otage par des radicaux qui voulaient brûler tout le pétrole restant sur Terre pour accélérer le virage vert. Au début, elle avait eu très peur pour sa vie et celle de son enfant à venir, mais avec le temps, elle s’était faite à sa nouvelle réalité. Elle était bien traitée, bien qu’elle avait froid un peu. On la nourrissait, on lui donnait à boire et on ne lui infligeait aucune douleur. Elle a d’abord craint être torturée, voire exécutée sans sommation, mais rien de ceci n’est arrivé. Anna parvint même, depuis sa capture, à sourire par moments.


    Une compagnie de télécommunication offrit à François une solution qui allait lui fournir un service Internet par fibre dans son condo. Il ne comprenait pas comment ça allait se faire, mais le fournisseur lui garantissait une installation sans tracas. Ça avait été fait dans plusieurs autres condos, sans problèmes avec l’administration. François, plein d’espoir, donna son accord. Un technicien vint chez lui, localisa une prise de téléphone, brancha le modem là-dedans et c’était fini. Ben non, ce n’est pas de la fibre optique, ça! Mais selon le fournisseur, c’était le mieux qui pouvait être fait en ce moment. Aucune compagnie, selon ce fournisseur, n’offrait la fibre optique qui entre dans la maison! Pourtant, son frère et sa sœur l’avaient, chez eux, bien loin en région où ça prend encore et toujours une voiture pour tout.

    Malgré tout, François mit à l’essai le nouveau service Internet. Ouf! Ce fut terrible! Pire, pire que l’Internet par câble. C’était habituellement très rapide, mais parfois, ça devenait tellement lent que la Dev Box se déconnectait tout le temps. Quand François entrait des commandes, ça pouvait bloquer plusieurs secondes avant d’afficher les caractères et s’il tapait trop vite, ça sautait des lettres. Par exemple, s’il entrait la commande « copy », ça écrivait c, deux secondes d’attente, o, une seconde d’attente, p, trois secondes et enfin y! Et s’il écrivait trop vite, il se retrouvait avec coy, cpy, cop, etc. Il fallait qu’il tape, regarde l’écran si ça s’affichait, tape, regarde l’écran. C’était totalement insupportable.

    François parla de cela à son employeur, demanda s’il ne pouvait pas faire agrandir le SSD sur son laptop, cela lui fut refusé parce que pour tous les autres, la Dev Box fonctionnait #1. Quand ça ne fonctionnait pas, apparemment l’employé démissionnait ou bien s’acheter une voiture et cessait le télétravail. Ben voyons! Pourtant, un SSD de 2To NVMe pouvait être acheté en ligne pour quelques centaines de dollars!


    Anna se sentait bien malgré sa captivité. Elle réussissait à calmer ses compagnons d’infortune par son attitude positive. Libérée des contraintes de sa vie d’avant, travail, achats pour le bébé, épicerie, etc., elle se sentait bien, presque plus libre qu’avant!


    François, après avoir pesté et juré beaucoup, revint à son fournisseur Internet d’avant, par câble. Cela lui coûta très cher, car on lui imposa des frais de reconnexion et il a dû même demander de l’aide à sa mère, qui a passé trois jours au téléphone, avant d’enfin pouvoir faire cesser le contrat avec le nouveau fournisseur et les factures! Pourtant, dès qu’il a recontacté son fournisseur par câble d’avant, la connexion avec le nouveau fournisseur a été interrompue, avant que le technicien vienne réinstaller le modem, et François a dû prendre une journée de congé à cause de ça, puis aller au bureau plusieurs jours, puis une autre journée de congé à attendre le technicien pour l’Internet par câble! Au moins après, il pouvait travailler un peu mieux sur sa Dev Box.

    François se tourna ensuite vers son administrateur de projet de condo pour lui exposer le souci, et demander ce qui pourrait fait pour obtenir la fibre optique. Il prit même le temps de consulter des voisins et se rassembla quelques personnes aussi intéressées. On lui répondit trois jours plus tard que ça n’allait pas être possible de sitôt. D’abord, il allait falloir attendre la prochaine assemblée générale en novembre pour voter une motion autorisant les administrateurs à investiguer la possibilité de passer la fibre optique dans les unités! Ensuite, si la motion était acceptée, il allait falloir effectuer au moins une expertise, et idéalement une contre-expertise car certains « experts » ne sont pas bons et disent n’importe quoi! Juste ça allait coûter plusieurs milliers de dollars et probablement nécessiter une cotisation spéciale! Ensuite de ça, il allait falloir procéder, lors d’une autre assemblée générale, à un vote pour déterminer si on allait passer la fibre optique proactivement dans toutes les unités ou juste celles dont les copropriétaires le veulent. Le coût de l’installation serait facturé aux propriétaires, mais plus il y aurait de payeurs, moins le coût par unité serait grand.

    C’est un peu le même problème qu’il y a avec les bornes de recharge pour voitures électriques. Voilà dix ans, on avait voté quelque chose pour mandater les administrateurs de faire installer ça, mais rien n’a été fait, en raison des coûts trop élevés. Il aurait fallu casser la dalle de béton pour faire passer des câbles électriques, puis refaire la dalle, alors ça a été abandonné. Mais entre-temps, toutes les voitures neuves sont devenues électriques, alors les copropriétaires automobilistes étaient obligés d’aller charger leurs voitures ailleurs, se tourner vers le seconde main pour obtenir les derniers véhicules à essence restants ou déménager. Oui oui, c’était rendu là.

    Imaginez. 95% des copropriétaires étaient prêts à contribuer financièrement à l’installation des bornes, même ceux qui ne prévoyaient pas s’en servir! Malgré tout le projet n’a pas été mené à terme. Alors sachant que seul environ 30% des copropriétaires avaient vraiment besoin de la fibre selon le petit sondage de François, les chances que le projet aboutissent étaient minces. François estimait qu’il aurait plus de chance de rester en vie après un saut de l’ange du haut d’une tour que voir la fibre optique arriver chez lui.

    En plus de ça, le coût des propriétés avait augmenté énormément avec les années et les réglementations. Pourtant, la vente du condo de François promettait d’être ardue. D’abord, il y avait peu d’espace de stationnement et pas de bornes de recharge pour véhicules électriques. En raison de l’inefficacité croissante des transports en commun causée par le réseau vétuste et un nombre accru de vandales saccageant les stations de métro et les autobus, c’était devenu quasi impossible travailler à moins d’être en télétravail ou avoir une voiture.

    En plus, il y avait eu deux dégâts d’eau dans le bâtiment qui avaient fait exploser les primes d’assurance. François était l’une des deux victimes, depuis dix mois en attente d’une solution suite à la défaillance de son lave-vaisselle qui avait fait couler de l’eau en masse dans son caisson d’armoire. Quand François avait vu une flaque d’eau par terre, il était déjà trop tard; dans l’armoire c’était la grosse catastrophe. Il y a eu des inspections, des appels d’offre, d’autres inspections et puis plus rien. Plusieurs de ses amis qui ont le même problème ont été obligés de poursuivre leur syndicat de copropriété pour faire avancer les choses, impliquant des avocats payés plusieurs centaines de dollars l’heure! Chaque démarche de ce genre, et il y en avait déjà trois en cours dans son projet, imposait d’énormes coûts pour le syndicat, se traduisant par des cotisations spéciales pénalisant tous les copropriétaires! C’était à rendu à un point qu’il y avait tellement de contraintes bureaucratiques que plus rien ne se faisait. Même changer une ampoule extérieure pouvait, dans certains blocs, nécessiter plusieurs semaines. Au moins ce n’était pas rendu à ce point-là dans le projet où François résidait.

    Exaspéré, François a commencé à entreprendre des démarches avec un agent immobilier pour déménager et s’est heurté exactement aux problèmes ci-haut. Il serait obligé de vendre à perte et contracter une hypothèque énorme. Le mieux serait qu’il déménage avec des gens, ce qu’il trouvait insupportable. S’il allait en loyer, il serait obligé de se débarrasser de ses deux chats qu’il aimait beaucoup; c’était rendu interdit partout. Ils interdisaient même les visiteurs dans certains projets locatifs, il y avait des procès à la tonne en cours là-dessus mais aucune jurisprudence jusqu’à date en faveur des locataires.

    Il en résulta pour François un stress énorme qui affecta son rendement au travail et sa qualité de vie. Son sommeil finit par en souffrir et éventuellement, il n’eut d’autre choix que contacter son médecin et obtenir un arrêt de travail.


    Anna venait d’avoir son enfant. Deux compagnons d’infortune et même un membre du groupe radical l’ont aidé à accoucher et ça s’est très bien passé. Ils vont peut-être la libérer, elle et son bébé, mais tous deux se portent bien. Anna n’a jamais été aussi heureuse de toute sa vie.


    Pourquoi Anna, qui pourrait être tuée du jour au lendemain, a donné naissance à un enfant dans des conditions médiocres, réussit-elle à sourire, être heureuse, tandis que François, qui a un toit sur la tête, des vêtements, un travail, est si triste? Il y a de quoi qui cloche dans tout ça.

  • Fausse rédemption

    Depuis sa sentence, Xavier ne s’était jamais aussi bien senti. Il savait dès lors avoir mal agi et devoir payer pour ses actes, mais jamais il n’avait été aussi heureux, aussi serin. Chaque coup de pioche donné dans la mine lui apportait une joie indescriptible. Il faisait froid, il avait mal aux poignets, mais il savait travailler pour une bonne cause. Le lithium qu’il arrachait à la terre servirait à la confection de batteries, de plus en plus de batteries, pour les voitures électriques dont tout le monde a tant besoin.

    Xavier avait commis un crime jugé grave par la nouvelle intelligence artificielle judiciaire. La machine établit la culpabilité de l’accusé en fonction des faits seulement. On prétend que les explications de l’accusé peuvent influencer la décision, mais en pratique, c’est rarement le cas, et l’accusé est presque toujours coupable. Comme le logiciel suit une programmation algorithmique stricte, on s’est collectivement convaincu que les décisions prises par l’intelligence artificielle sont justes, objectives et équitables, même si en pratique, on dirait que ce n’est pas le cas. Le fait qu’exprimer ses doutes publiquement envers l’objectivité de l’IA est passible d’une accusation de complot aide beaucoup à la confiance populaire. « Faut faire confiance » disent plusieurs esprits faibles. Les personnes noires écopent majoritairement d’une sentence plus lourde. Les hommes sont davantage pénalisés que les femmes et on pense même que l’orientation sexuelle joue dans la balance! Mais ce n’est pas grave, c’est comme avec Dieu, les voies de l’IA sont impénétrables.

    Alors Xavier a accepté son verdict de culpabilité, pour homicide involontaire contre la personne de Josh, son meilleur ami. Oui, Xavier a tué son ami, parce que Josh lui a volé sa blonde Johannie. Il y a eu une dispute après laquelle elle a eu besoin d’une pause. Elle est allée passer quelques jours chez Josh, plus capable d’endurer Xavier, et ça a dégénéré. Xavier est allé chercher Johannie chez Josh, il a essayé de la faire sortir de là en la tirant par les cheveux et à grands cris, Josh s’est interposé, il y a eu bagarre et Josh en a payé le prix fort. C’est mieux ainsi, parce que plusieurs pensent que l’IA aurait condamné Josh aussi, la légitime défense est de moins en moins acceptée on ne sait pas trop pourquoi.

    Xavier a écopé d’une peine d’une semaine dans la mine, après quoi il serait exécuté sur la place publique. Depuis l’instauration de l’IA judiciaire, il n’y a qu’une sentence: la mine, puis la mort. Plus le crime est grave, plus le temps passé à la mine est court. Ceux qui ont commis des crimes mineurs peuvent travailler plus longtemps, et profiter de ce qui leur reste de vie. On leur fait miroiter qu’en cas de bonne conduite, ils pourraient obtenir des faveurs avant leur exécution, voire même la rédemption, mais jamais, jamais ceci n’est arrivé! Mais même sans ces récompenses, plusieurs détenus passent du bon temps à la mine dans le nord, qui est à ciel ouvert. Un coup habitués au froid, ils constatent les vertus curatives du grand air et se portent parfois mieux que jamais ils ne se sont sentis au cours de leur vie. Voilà donc un Plan Nord qui profite à tous et qui fonctionne, sans coûter les yeux de la tête aux contribuables. Tout le monde y gagne n’est-ce pas?

    Certains ont juste besoin d’un cadre, ce que la société moderne n’offre plus à moins d’aller dans l’armée. Tu vas faire ça, juste ça, sinon on te fouette, et c’est tout. Travaille et tout ira bien. Oui oui, ceux qui arrêtent de miner, on les fouette, on leur arrache leurs vêtements et on les fouette dans le dos jusqu’à ce qu’ils supplient d’arrêter, puis on leur donne de nouveaux vêtements et ils doivent retourner à la mine sans attendre, sinon on fouette encore! Oui oui, c’est comme ça, ça fait longtemps que c’est comme ça et ça fonctionne très bien.

    Xavier a pendant cette semaine ramassé une importante quantité de lithium, plus que ce à quoi on s’attendait. Il a aussi beaucoup contribué, par son attitude positive, au moral de l’équipe, augmentant par le fait même la production. En plus de ça, il semblait éprouver des remords pour ce qu’il a fait.

    • J’ai vraiment été cave, répétait-il souvent. Josh méritait pas de mourir et en plus Johannie m’a dit qu’elle m’aimait encore, qu’elle avait juste besoin d’une pause. Si jamais, si jamais, on m’accordait la rédemption, je jure que j’tuerais pus jamais personne. Jamais. C’est pas moi, ça, tuer.
    • Ouin ouin, répondirent plusieurs codétenus, y disent tous ça.
    • Ya jamais personne qui l’a eue, la rédemption, c’est juste un mythe, ajouta un autre.
    • Moi ça fait 20 ans que j’suis ici pour un p’tit vol, argumenta un troisième, pis bientôt ça va être mon exécution, même si j’ai ramassé pas mal plus de lithium que toutes vous autres!
    • Mais Johannie a besoin de moi, renchérit Xavier, ça peut pas être pris en considération ça? Elle a besoin de sexe, pis sans moi ou Josh, elle va finir par se prostituer et être l’esclave d’un pim qui va lui fournir d’la dope. Elle pourrait même finir à la mine comme moi! Faut vraiment qu’on m’laisse la sauver. Est cool cette fille-là, faut qu’on la sauve!

    Le contre-maître a tenté de demander une exception pour prolonger le séjour de Xavier à la mine, mais ceci lui a été refusé.

    Par contre, Xavier eut droit pour sa bonne conduite à une faveur avant son exécution. Avant son arrestation pour homicide involontaire, il était un grand adepte de LSD. La drogue était depuis un an devenue légale parce que de toute façon il y a trop de gens sur la Terre et si des gens veulent se droguer à mort, bien ça en fait moins à nourrir et c’est mieux comme ça. Mais sous le LSD, Xavier repartait sur des délires égocentriques mégalomanes, mettant TOUT sur la faute des autres. C’est encore une fois l’IA qui décide si la faveur demandée par l’accusé avant son exécution est raisonnable ou pas. Certains ont demandé un steak et ne l’ont pas eu. D’autres ont demandé une machette et l’ont eue!!! On ne comprend pas tout. On penserait qu’une demande de LSD serait refusée mais non, Xavier obtient suffisamment de petits cristaux de sucre imbibés de la substance pour s’offrir un inoubliable voyage hallucinatoire.

    Dans sa cellule en attente de l’exécution, il s’amusa à poser de petites étoiles au plafond et admira des rubans lumineux que lui seul voyait. Le temps passa vite, très vite. La porte s’ouvrit.

    • C’est ton tour, annonça l’agent de sécurité.
    • Oui mais j’ai rien fait moi.
    • C’est pas ça que l’iA a dit. J’sais pas c’que t’as fait, mais j’m’en fous, moi j’t’amène à ton exécution.
    • Oui mais attends, écoute là, c’est à cause de Josh, c’est lui qu’on devrait jeter. Si y m’avait pas volé ma blonde, si Johannie était pas allée pleurer sur son épaule comme une grosse conne, ça s’rait pas arrivé tout ça.
    • J’suis désolé, monsieur, mais j’peux rien de plus pour vous.
    • Fuck you, lança alors Xavier, avant de cracher en direction de l’agent de sécurité.

    Ce dernier, sans se laisser démonter, agrippa Xavier par le poignet et lui passa les menottes, puis lui jeta sur la tête une cagoule pour ne plus qu’il crache. Il l’emmena ensuite, avec fermeté mais sans violence, vers le lieu de l’exécution.

    Là, il y avait foule. C’était rendu un spectacle plus populaire que certains artistes. Certains payaient plusieurs centaines de dollars pour acheter un billet donnant accès aux premières rangées. Pire encore, l’IA avait calculé qu’autoriser les enfants à assister aux exécutions réduirait à long terme le taux de criminalité, alors c’était gratuit pour les enfants en bas de douze ans!!! Oui oui!

    Sept accusés furent installés, pieds et poings liés, sur une plateforme de bois. Un agent de sécurité avait avec grand soin fixé les pieds de ces sept malheureux à la plateforme avec des entraves; il n’y avait aucun moyen pour eux de s’échapper. On avait renoncé depuis longtemps à la pendaison: pénurie de cordes. Oui oui!

    Les agents de sécurité auraient pu être remplacé par un système automatisé. On avait fait des tests voilà quelques années. Il suffit d’installer un collier aux accusés et on donne des chocs électriques jusqu’à ce qu’ils se dirigent eux-mêmes de leur cellule vers le lieu d’exécution et se mettent les entraves. Mais avec un être humain dans la boucle, on observe un admirable concert de pleurs, lamentations et supplications. Tout est enregistré, tout est télédiffusé, en live streaming, pour le grand plaisir de tous. On affiche des exécutions dans des bars en lieu et places des futiles matches de sports, des gens écoutent ça dans leur salon et hurlent de joie. Ceux qui s’opposent à tout ça n’ont pas de pouvoir, juste ne pas regarder.

    Ce qui se passait ensuite était au début révoltant, mais c’était devenu normal. Un projecteur robotisé se braquait tour à tour sur chaque accusé tandis qu’une voix de synthèse égrainait leurs crimes pour lesquels ils seraient condamnés et le temps passé à la mine. Oui oui, voix de synthèse, froide et impersonnelle.

    Jacques Tremblay, voix de fait armée ayant causé la mort, deux semaines dans la mine. Johachim Lemire, vol à l’étalage, 25 ans dans la mine. Anna Lebel, attouchement sexuel sur une mineure, 5 ans dans la mine. Jisous Amad, trafic d’organes, 3 semaines dans la mine. Jasmine Roy, a montré ses parties génitales en public, 30 ans dans la mine. Luc Blais, possession illégale d’une arme à feu et négligence criminelle ayant causé la mort, 5 ans dans la mine. Xavier Parent, homicide involontaire, une semaine dans la mine.

    Avant de mettre à mort ces pauvres gens, on leur laissait dire un dernier mot pour la postérité. Souvent, les gens ne disaient rien, sachant à quel point c’était inutile. Mais Xavier s’exprima, une dernière parole vide dont il avait le grand secret. Ce qu’il balança là, dans le micro, à cette foule de gens complètement détraqués pour regarder ça en buvant de la bière et mangeant des hot dogs hors de prix comme si c’était un banal match de sport, relève d’une « grande » sagesse:

    • C’est pas juste, j’ai rien fait, fuck you!

    Suite à cela, la trappe s’ouvrit et les entraves aux pieds se relâchèrent simultanément.

    • Qu’est-ce qui arrive aux gens après? demanda une jeune fille à sa mère.
    • Quand t’es rendue une grande personne, expliqua la mère, pis tu as été méchante, on est obligé de te jeter à la poubelle.
    • Hein? C’est donc ben triste.
    • Oui mais c’est comme ça. Les gens qui sont méchants restent méchants.

    C’était exactement pour cela que l’IA avait accepté la requête de LSD de Xavier. Les effets de la drogue sur le comportement de l’accusé étaient bien présents dans sa base de données et l’IA voulait exactement produire cela, montrant à tous que nulle rédemption n’était possible. De retour dans son état d’origine ou dans son environnement, le criminel récidive toujours. Toujours.

    Par contre, vu le grand nombre de personnes à mettre à mort, et les contraintes logistiques et environnementales, les moyens étaient plutôt limités. Par manque de cordes, oui oui plus de cordes, on en était là, la pendaison a été abrogée depuis quelques années. Un décret environnemental a également interdit l’incinération et les procédés alternatifs comme l’aquamation ont été boudés trop longtemps si bien que ceux qui en détenaient le savoir-faire se sont éteints sans le transmettre. Quand on autorisait encore les peines légères impliquant des travaux communautaires, on réglait ça à la machette ou au sabre japonais, mais ça faisait trop de sang qui giclait partout. On ne pouvait pas non plus autoriser les enfants, parce que ça leur faisait faire d’affreux cauchemars et souvent fallait les faire suivre par des psychologues après et ça coûtait fâcheusement cher en ressources. Ceux qui écopaient de travaux communautaires se retrouvaient 95% du temps à devoir ramasser du sang qui giclait sur les murs et planchers, puis leur vomi si ça leur faisait trop lever le cœur.

    Depuis quelques années, on a découvert qu’abolir les peines légères simplifiait grandement l’algorithme de l’IA, qui pouvait dès lors s’exécuter sur un seul GPU plutôt qu’en avoir besoin de dix à douze. Alors ce qu’on faisait, c’était bien simple: on jetait tous ces pauvres gens, en vie, dans une fosse commune! Oui oui! Parfois, juste l’odeur de mort qui régnait là-dedans en tuait quelques-uns par asphyxie. La chute de quinze mètres dans le conteneur d’où personne ne réussissait à sortir cassait des membres et parfois le cou. Certains survivaient là-dedans plusieurs jours, parfois jusqu’à une semaine, en buvant du liquide de putréfaction et en mangeant des morceaux de morts, mais le sort était toujours le même, inévitable. De temps en temps, on vidait le conteneur dans le but de faire du compost. Voilà. Aux premières rangées, il y avait de gigantesques brûleurs à encens pour éviter que les gens soient incommodés par la puanteur quand on ouvrait la fosse. C’était simple, c’était tout. Lorsque ces brûleurs seraient interdits par décret environnemental, ce qui s’en venait aussi, on distribuerait des masques au besoin.

    Après le décret interdisant l’incinération, il y eut une pénurie de sites d’enterrement des morts. Les cimetières n’acceptaient à présent que les riches. Les mieux nantis et un peu crapules pouvaient même se payer une dérogation et se faire incinérer, mais c’était très coûteux. Alors le commun des mortels, eh bien ils finissaient eux aussi dans la fosse commune, la même que les criminels. On jetait parfois des innocents, malades ou qui le demandaient, en vie, là-dedans. Il y avait trop de monde sur la Terre, on ne pouvait plus les soigner tous.

    Alors, au final, peu importe ce qu’on fait, bien ou mal, on se fait jeter à la poubelle! Bien que personne ne l’écoutait, Xavier avait bien raison de répéter que ce n’est pas juste.

  • Une vente qui tourne mal

    C’était triste mais c’était ainsi. En raison de l’inflation, j’ai dû me résoudre à vendre ma moto. Le coût annuel du permis et même des assurances n’avait cessé d’augmenter ces dernières années, et mon salaire ne suivait pas. Il fallait que je sacrifie de quoi pour continuer.

    Alors j’ai mis en vente ma moto sur plusieurs sites Internet, et j’ai vite eu des acheteurs qui ont répondu. Mais beaucoup n’étaient pas sérieux. D’abord, j’ai eu plusieurs trolls qui m’accusèrent d’avoir fait des erreurs volontairement dans ma description. Un « connaisseur » me dit que le modèle que je proposais n’était pas disponible dans la couleur sur la photo et m’accusait d’avoir falsifié la photo, ce qui n’était pas vrai! Un autre me demandait de fournir un rapport d’inspection tandis que plusieurs me demandaient de baisser le prix. Pendant une semaine, je dus négocier avec ces trolls et ces « acheteurs » qui auraient voulu, en fait, que je la donne, ma moto.

    Puis j’ai eu des acheteurs plus « sérieux » qui ont voulu voir ma moto avant l’achat. Dans plusieurs cas, on me posait des lapins. Un gars m’a fait attendre deux heures avant d’enfin m’écrire pour me dire qu’il ne pouvait plus venir. Une dame est arrivée en retard d’une heure et aurait voulu que je m’occupe de son bébé pendant qu’elle va essayer la moto, sans moi! Puis il y a eu ceux qui voulaient que je me déplace pour aller leur montrer la moto. L’un d’eux m’a demandé de baisser le prix ou repeindre toute la moto. Un autre était persuadé que le réservoir à essence était pour percer et voulait que j’en mette un neuf avant de la lui vendre.

    C’est seulement après plus de deux semaines que j’eus enfin un premier acheteur. Le gars semblait sérieux, m’a demandé de venir à Boucherville pour lui montrer la moto, j’ai accepté craignant qu’il n’annule la vente sinon, et il semblait toujours intéressé. On a convenu de payer par virement Interac.

    Le soir même, j’avais un courriel indiquant que l’acheteur avait effectué une demande de transfert de fonds, et un message texte me confirmant que la demande venait bien de lui et que je n’avais qu’à l’accepter et aller lui porter la moto. Mais ça ne tenait pas la route. Je m’attendais à un paiement Interac et non pas une demande de transfert de fonds. Un peu inquiet, j’ai lu le message plus attentivement et même là ce n’était pas clair. Mais après une recherche sur Google, je fus dirigé vers une page expliquant l’opération en détails. En acceptant le transfert, j’allais donner le montant de ma moto à mon acheteur plutôt que l’acheteur effectue le paiement!

    Un peu choqué, mais tentant de conserver le bénéfice du doute, peut-être mon acheteur avait juste commis une erreur, je lui signalai le problème. Mon acheteur me répondit qu’ils avaient changé leur système à sa banque et qu’ils appelaient maintenant tout type de paiement des « transferts de fonds ». Ne pouvant pas y croire, j’ai insisté, et puis mon acheteur a cessé de répondre.

    C’est là que je suis devenu comme fou. Ça faisait des jours que j’essayais de vendre cette maudite moto et des mois que je faisais contredire, même après avoir vérifié ce que je disais. C’était toujours les autres qui avaient raison, apparemment, et là c’était la fois de trop.

    Je suis parti avec ma moto, je suis allé chez le gars et je l’ai confronté. Ça a mal viré. J’ai fini par exploser, je l’ai empoigné à la gorge et lui ai tapé la tête plusieurs fois sur le mur. Il m’a traité de malade mental, m’a demandé de partir et sur le chemin du retour, la police m’a intercepté.

    Je vais devoir faire face à une accusation de voie de fait et je risque la prison. Comme mon avocat, mes parents, mes amis, tout le monde, et moi-même m’ont répété encore et encore, si j’en étais resté là, si je n’étais pas allé confronter mon faux acheteur, j’aurais été sauvé.

    Mais il y a pire. Peu après mon arrestation, j’ai appris qu’il y avait eu une refonte de la terminologie, qu’ils avaient décidé d’appeler « transfert de fonds » toute demande de paiement, dans quelque direction que ce soit. Il y avait de subtiles indications montraient dans quel sens le transfert avait lieu, dans le message! En y regardant de plus près, j’ai constaté avec horreur que mon acheteur avait raison, qu’accepter le paiement aurait transféré l’argent de l’acheteur à moi et non de moi à l’acheteur comme je craignais. Le site que j’avais consulté était obsolète, datant de 2016. Grrr!

    La façon d’éviter cette terrible explosion de furie sans demeurer dans le doute, ça aurait été de contacter mon institution financière, avec en main la demande de transfert. Eux auraient su m’indiquer si c’était une fraude ou pas, et j’aurais pu éviter tout ce tracas.

    Puissent les institutions financières ne pas effectuer une telle refonte pour vrai! Cela créerait tant de confusion!

  • L’esprit cassé

    Voici la triste histoire de ma fin. En un après-midi, j’ai sérieusement hypothéqué mon avenir. Je ne suis même plus certain de pouvoir travailler dans mon domaine et pouvoir voyager. Jusqu’à date, les membres de ma famille acceptent toujours de me parler, mais ils ne réalisent peut-être pas la gravité de ce que j’ai fait. Ils pensent peut-être que le policier a exagéré, mais non, c’est bel et bien vrai.

    Ça faisait deux semaines que je galérais comme un porc au travail. J’avais plusieurs clients pour lesquels le budget ne balançait pas ou il y avait des éléments ambigus dans leurs états de compte et personne ne parvenait à me répondre. Il fallait souvent attendre plusieurs jours et relancer plusieurs fois avant qu’enfin quelqu’un s’attaque au problème, essayant de retracer cette facture manquante ou investiguer sur cette dépense de plusieurs centaines de dollars accompagnée d’aucune justification. J’en vins à fulminer et à me demander si certains clients ne trempaient pas dans la corruption, mais porter de telles accusation aurait été un grave manque de professionnalisme qui aurait pu sérieusement entamer ma crédibilité. Je le savais et c’est pour ça que je me retenais de les proférer, mais j’y pensais souvent, et ça me minait. Un jour, craignais-je, ça va sortir, ça va exploser. Je vais traiter un client d’incompétent ou l’accuser de corruption, et ça va me coûter cher, peut-être un procès même.

    Je ne peux pas croire que ces futiles problèmes auraient pu suffire à me faire plonger comme je l’ai fait. Il y avait aussi mon logiciel de comptabilité qui était super lent depuis la dernière mise à jour et ma souris qui commençait à faire des double-clics à répétition. Mon clavier se mit même de la partie, commençait à répéteeeeeerrrrr la même touche sans fin, jusqu’à ce que je vire fou!

    S’il n’y avait que ces clients avec des données incomplètes demandant une vérification comptable et ces problèmes techniques intermittents, je crois que je m’en serais tiré à meilleur compte. Mais ces mêmes clients exigeaient que je procède rapidement à la vérification et tout délai, même s’il venait de leur côté, était jugé intolérable. On me répétait souvent que d’autres comptables avec qui mes nouveaux clients avaient fait affaire signaient les vérifications bien plus rapidement que moi et que jamais personne n’avait eu de problèmes. Pour remplir ces demandes, qui semblaient de moins en moins sérieuses mais pourtant importantes pour conserver ma réputation, il m’aurait fallu faire entorse à mon éthique professionnelle, couper les coins ronds, ce que même un client osa me recommander de faire. C’est un peu comme si on privait un programmeur de logiciels de la possibilité d’appliquer les méthodes qu’il a apprises durant ses études, qu’on obligeait un policier à travailler sans arme ni voiture de patrouille, ou on interdisait à un médecin d’utiliser son stéthoscope. Ça finit que la colère monte et peut devenir incontrôlable.

    C’est cela qui m’est arrivé ce lundi, 13 novembre 2023. C’était si frustrant que j’en vins à pousser des cris de rage et à casser des trucs dans mon bureau. Fort heureusement pour mes collègues, j’étais en télétravail, mais mes voisins entendirent tout, se tannèrent et appelèrent la police.

    Alors ça a sonné, j’ai ouvert un peu anxieux et quand j’ai vu le policier, mon cœur a failli cesser de battre. J’ai tâché de rester calme et posé. J’ai promis que j’allais cesser de crier, mais ça n’a pas suffi. Le policier voulait m’emmener à l’hôpital. J’ai refusé, il a insisté et c’est là que la panique s’est saisie de moi. Il me fallait terminer ma journée de travail et ce policier allait m’empêcher de finir.

    Fou furax, n’y voyant plus clair, je me suis saisi d’une bouteille de vin vide que j’avais laissé traîner sur le comptoir, après un souper avec un ami la veille. Je la pris, la levai bien haut, poussai un affreux cri de fauve et l’abattis avec toute la rage accumulée depuis des années sur la tête du policier. Cela se fit très vite, le policier n’eut pas le temps de réagir. Cela produisait un craquement sec, puis des bruits de verre, et le policier s’est effondré au sol. J’ai bien cru que je l’avais tué.

    J’ai d’abord été paralysé de terreur, ne sachant plus que faire ni penser. Puis à contre-coeur, j’ai composé le 911 pour signaler mort d’homme. J’étais sûr qu’il était mort. « Je l’ai tué! », ne pouvais-je cesser de répéter. Puis j’ai fondu en larmes.

    On a envoyé les secours, transporté le policier blessé sur une civière et on m’a passé les menottes. Penaud, rongé de remords, plié en deux, ne pouvant cesser de pleurer, je n’ai offert aucune résistance. J’étais en état d’arrestation pour voie de fait armée sur un policier, et ça pouvait se transformer en homicide involontaire, voire meurtre au deuxième degré, d’un moment à l’autre; ça dépendait si le policier que j’avais amoché en lui cassant une bouteille sur la tête allait s’en sortir ou pas!

    Je fus mené en prison où je dus passer la nuit, avant de comparaître devant le juge qui allait décider si j’allais pouvoir être libéré en attente de mon procès. Comme je n’avais aucun antécédent criminel, on a jugé que je ne représentais aucune menace pour la société alors on m’a libéré sous conditions: couvre-feu, pas le droit d’entrer en contact avec la victime, une caution de dix mille dollars, etc.

    Le policier s’en est sorti, mais il a eu plusieurs éclats de verre dans le crâne et une commotion cérébrale. Il va être en arrêt de travail pendant plusieurs semaines et a porté plainte pour voie de fait armée, alors c’est certain qu’il y aura un procès et tout.

    Vu la gravité de l’agression, c’est peu probable que je m’en sorte sans dossier criminel. J’ai perdu mon emploi à cause de ça et ça va probablement être difficile de trouver autre chose, même lorsque les procédures seront terminées. Tout ce que je peux espérer, c’est ne pas faire de prison, mais faudra pour ça faire plusieurs heures de travaux communautaires, entreprendre une thérapie pour la gestion de la colère et faire de généreux dons à des organismes qui aident les victimes d’actes criminels ainsi qu’à la police. J’estime que toutes mes économies vont y passer, si on ajoute à ça les frais d’avocat.

    Tous mes amis, qui ont appris ça par moi ou dans les médias, ont cessé de me parler. Même mes parents, sur le coup, ont songé couper les ponts avec moi. Ils ne pensaient pas que j’étais comme ça, aussi vilain. Ils avaient prévu, à Noël, nous offrir à mon frère et à moi un voyage en famille dans le sud. À cause des procédures judiciaires, il m’était interdit de quitter le pays à présent, et ce n’était pas certain que je serai admis dans certains pays, à cause de mon dossier criminel que je vais avoir sans aucun doute. Mes parents ont décidé de faire le voyage quand même, avec mon frère, sans moi. Juste ça j’ai trouvé ça terrible.

    Je ne suis pas fier de moi. Je crois qu’il ne se passera aucun jour, jusqu’à ma mort, sans que je regrette ce déferlement de furie totalement injustifié et démesuré. Quelle tristesse! Je me dis parfois que je serais aussi bien mort, mais mourir serait lâche. Le vrai courage, ça va être, chaque matin, me regarder dans le miroir, et faire face à moi-même, le méchant que je suis, la mauvaise personne que je suis devenue, et tenter d’au moins faire mieux, d’être un peu meilleur, même si à présent je suis quelqu’un de mauvais, un criminel.

    La morale de cette horrible histoire, c’est de prendre des pauses du travail régulièrement, pour ne pas laisser la furie s’amplifier au point de devenir incontrôlable, et si jamais c’est rendu au point où la police est dans la porte, suivre sans histoire est la seule façon de limiter les dégâts.

  • Ridicule altercation

    Pas fier du tout de mon coup, je descendis de la voiture et retournai chez moi. Les prochaines semaines allaient être difficiles, avec le procès et tout, tout ça pour une si stupide bêtise. Il aura fallu d’un geste considéré menaçant pour me valoir cette stupide plainte pour tentative d’intimidation, faite par un zozo dans le métro. C’est à en pleurer de rage. Je ne sais pas si je pourrai garder mon emploi. Mon avocat pense que je serai probablement suspendu le temps des procédures, c’est vraiment poche. Même si je suis repris après, je ne serai probablement plus dans le même groupe, plus avec les mêmes collègues, plus sur le même projet; ce sera comme débuter un nouvel emploi. Et même après mon procès fini, que je sois acquitté ou pas, faudra probablement témoigner dans le procès contre l’autre dude, puisque j’ai porté plainte moi-même pour voie de fait. Ça veut dire plusieurs journées de travail perdues et plusieurs pénibles allers-retours au palais de justice. Grrr! Au moins, la police a obligé le gars à se soumettre à un bilan toxicologique; on pense qu’il était sous l’influence de substances. Il y a l’agent de sécurité dans le métro qui a vu une partie de la scène, et peut-être d’autres témoins qui étaient sur le quai au moment de l’altercation. Il y a de bonnes chances que ces gens plaident en ma faveur. Mais ça reste beaucoup de stress pour au final pas grand-chose.

    Je m’en allais prendre le métro en vue d’une soirée prometteuse à haut potentiel de réduction du stress. Pour la première fois depuis des semaines, j’avais réussi à me rendre jusqu’au métro en marchant, sans avoir à courir dans la perspective de manquer mon autobus rendu à destination. Je venais de descendre les marches menant au quai quand un gars m’a accroché. Je me suis retourné et lui ai dit désolé, mais faut croire qu’il n’a pas compris et m’a rétorqué d’un ton agressif:

    • Veux-tu t’pogner avec moé?
    • Aye! ai-je répliqué, choqué d’être ainsi provoqué. J’ai juste dit désolé.
    • Ferme donc ta gueule osti d’cave! a répondu l’autre.

    Avant que je ne puisse répondre quoi que ce soit, le dude fonça vers moi et me poussa violemment vers les rails. Soudain, une grande frayeur s’est emparée de moi. C’est comme si, un instant, j’avais l’impression que ce gars-là voulait me pousser sur la voie, sur les rails électrifiés, pour me tuer! La frayeur laissa place à la colère et avant que je n’aie pu me rendre compte de ce qui se passait en moi, il était trop tard. J’avais adopté une posture de combat et poussé le gars avec mes mains, utilisant mes pieds pour effectuer un transfert de poids et me donner plus de force. Faut croire que j’y suis allé trop dur avec ça parce que le bonhomme a reculé et s’est cogné la tête sur le mur. Ce dernier commença alors à me donner des coups de poing. Non désireux de recevoir des coups jusqu’à temps que le métro arrive et que je puisse sauter dans le train pour échapper à mon assaillant, je tentai de lui dire d’arrêter ça, que je ne voulais pas me battre, mais lui semblait ne pas comprendre ce que je disais et juste vouloir fesser. Alors je lui ai agrippé le poignet et tenté de lui tordre le bras dans le dos. Le gars m’a sacré un bon coup de pied en retour. Un peu surpris, j’ai lâché ma poigne et lui m’a chargé encore. C’est là que quelque chose a cassé en moi. Brandissant le poing, j’ai crié, à pleins poumons: « FOUS-MOI LA PAIX OSTI D’CAVE!!!! »

    C’est là qu’un agent de sécurité est arrivé, nous demandant ce qui se passait. Le dude a expliqué que je l’avais provoqué, j’ai répondu que lui aussi m’avait provoqué et il a fallu que l’agent de sécurité s’interpose entre nous deux parce que le gars voulait encore me sauter dessus! Peu après, la police était sur place, nous emmenant tous les deux.

    Je dus raconter cette histoire un nombre incroyable de fois. Les policiers tentèrent d’extirper le plus de détails possible, comme on presse un citron. Cela dura près de trois heures, après quoi j’étais à bout, vidé. Ensuite de ça, je me retrouvai en prison, oui oui. J’allais y croupir toute la fin de semaine, en attendant de comparaître devant le juge. Lundi? Non, c’était l’Action de Grâce! Mardi matin, l’audience, pour qu’on décide si j’allais être libéré en attente de mon procès ou pas.

    Un avocat est venu me rencontrer pour discuter de la suite des choses. Il m’a expliqué ce que je savais déjà, que j’allais devoir comparaître et tout. Il m’a fait encore raconter mon histoire et d’après ce que je lui ai dit, pense qu’on va réussir à me faire acquitter, mais ça va prendre des mois, juste attendre que le procès ait lieu. J’étais choqué, découragé, exaspéré. On aurait dit que j’étais dans un épisode de la série Indéfendable.

    La fin de semaine fut longue et terrible. Malgré toutes mes tentatives de garder profil bas, je me suis pogné avec deux gars qui ont voulu essayer de me tuer. Ça s’est réglé sans effusion de sang: les agents de sécurité ont vite remarqué l’altercation, nous ont séparé et m’ont foutu sous protection. La fin de semaine a été longue, très longue, mais au moins je n’étais pas en danger. Mais ça a été terrible à cause du stress qui ne m’a quitté. Mardi matin, j’ai comparu devant le juge; ça n’a pas été long qu’il m’a laissé sortir de prison. Rendu là, on m’a appelé un taxi qui m’a ramené chez moi.

    Rendu chez moi, j’ai pris rendez-vous avec un psychologue, parce que je ne pourrais pas réussir à tenir le coup jusqu’au procès, à cause du stress. Quelle galère de dingue n’est-ce pas?


    Et dire que cette histoire aurait pu être la mienne. Hier soir, en allant chez mon frère, j’ai accroché ce gars dans le métro, me suis excusé et lui m’a demandé si je voulais me pogner avec lui. Je n’ai rien dit, craignant une escalade du genre de celle que j’ai décrite ci-haut. Est-ce que la liberté tient vraiment à un fil à ce point-là? C’est à se demander.

  • Le dialogue

    De retour chez moi, je rangeai mon achat. Il ne fallait pas crier sur tous les toits ce que je venais de faire là, car je risquais la visite de la police. Cela faisait une semaine que j’étais de retour chez moi. Mon pied allait mieux, on a enlevé mon plâtre et la réadaptation en physiothérapie se passe raisonnablement bien. Il me faut encore marcher en béquilles pour être sûr, mais je peux m’appuyer brièvement sur mon pied, ce qui me permet de monter et descendre les marches. Difficilement, parfois avec douleur, mais je le peux, maintenant.

    Depuis qu’il s’est sauvé une fois, chez mes parents, mon chat veut toujours retourner dehors. Régulièrement, il miaule dans la porte patio, jusqu’à ce que je me décide à lui ouvrir. J’ai dû rappeler la vétérinaire pour le faire vermifuger et il manquait quelques vaccins pour bien le protéger contre les contaminants provenant des oiseaux. Il va falloir le vermifuger à chaque mois, ce que je redoute un peu. Maintenant que la dose a été établie, je peux en théorie le faire moi-même, mais la vétérinaire a eu beaucoup de misère; l’animal est devenu comme fou, s’est débattu, a craché et miaulé. Parait que je vais pouvoir réussir si j’y vais très lentement et calmement, mais ça va être une affaire de fou. Ma mère a suggéré qu’on le fasse ensemble, mais j’aimerais bien réussir seul, éventuellement. On verra, j’ai encore quelques semaines avant que ce soit le temps à nouveau.

    Alors là je m’ennuyais un peu. Avec les anti-dépresseurs que mon médecin m’a prescrits, je me sentais plus fatigué et la solution, c’était encore et encore de me reposer, mais je n’arrivais pas à dormir le jour alors c’était long sans fin. Un peu tanné, j’ai voulu m’offrir une petite évasion. Il y avait là, dans le quartier, un magasin de champignons magiques qui ouvrait ses portes de façon éphémère, avant que la police ne débarque dedans et le force à la fermeture. Le magasin a changé d’emplacement trois fois déjà, et là, il était relativement près d’un endroit où je me rendais en marchant et d’où je pouvais m’approcher en métro. Alors un bon après-midi, j’y suis allé et j’ai acheté quelques affaires pour expérimenter. Je revenais justement de là, ayant établi comme stratégie de ne parler à personne de mes achats, à part peut-être à mon frère, et encore.

    Avant de faire ma petite expérience, j’ai rappelé ma mère qui voulait savoir comment ça allait. Elle est bien inquiète depuis que je suis revenu à la maison; des fois je pense qu’elle aurait mieux aimé que je reste chez elle encore un peu, le temps d’être guéri complètement. De ma blessure au pied ou aussi de ma dépression? Peut-être les deux. La chose faite, j’ai repris mon sac de champignons et en ai pris quelques-uns. Puis je me suis installé pour lire. Mon chat est revenu de sa petite promenade, me ramenant un oiseau mort. Beurk! Cela arrivait souvent. Je ne savais trop que faire avec ça. Quand je recevais un tel cadeau, je le jetais dans un ancien plat de crème glacée et parfois, le chat revenait jouer avec, parfois pas. Quand ça fait trop longtemps, les oiseaux morts, ça pue et faut s’en débarrasser. Tout ce que j’ai trouvé comme solution, c’est les congeler puis les jeter. On n’est pas supposé jeter des animaux morts, mais je ne savais pas quoi faire d’autre avec.

    Lorsque je me levai pour aller me prendre un verre d’eau, je me sentis tituber un peu et dus prendre appui sur ma table de patio qui sembla ployer sous mon poids. Un instant, on aurait dit que le sol se dérobait sous mes pieds et que j’allais m’effondrer face contre terre, mais je repris vite possession de mes moyens. Un instant, on aurait dit qu’il y avait un halo lumineux à la place de la moustiquaire, semblable à un champ de force dans les films de science fiction. J’ai pensé que je pouvais le traverser. Le « champ de force » n’offrit que peu de résistance; c’est après que je constatai que perdu dans un délire, je venais de défoncer ma moustiquaire que j’allais devoir remplacer un moment donné. Un peu choqué de mon coup, je ne pus retenir quelques jurons, avant d’aller chercher mon verre d’eau.

    Renonçant à la lecture, qui me faisait cogner des clous, je me suis dit que faire un peu de musique allait me faire du bien. Mais au moment de m’asseoir à l’ordinateur, je trouvai mon chat couché bien tranquille sur ma chaise de bureau.

    • Tu sais que tu devrais te reposer au lieu d’encore perdre de l’énergie avec l’ordinateur, me sermonna une voix venant… de ma chaise!
    • Euh quoi? T’es où? T’es qui? demandai-je, un peu perplexe.
    • Ben j’suis là, sur ta chaise, pis je sais que t’as envie de m’agacer un peu. Mais je sais que tu sais que si tu m’agaces trop, je vais te griffer et te mordre, alors tu y vas doucement. Mais je sais que tu veux me tripoter, me mettre la tête en bas et me chatouiller le ventre jusqu’à temps que je miaule.
    • Oui c’est vrai que c’est drôle faire ça, mais je veux pas te rendre malin comme la chatte de mes parents.
    • Merci d’au moins essayer.
    • Mais comment ça tu peux parler? demandai-je. C’est probablement les hallucinations causées par les champignons.
    • J’ai toujours pu parler, tu pouvais juste pas entendre, répondit… mon chat. Et probablement que l’effet du poison que tu as pris estompé, tu m’entendras plus alors faut qu’on se parle aujourd’hui.
    • Il me reste encore des champignons. Je vais pas tout gaspiller ça.
    • Mais je sais que tu ne voudras pas prendre ça régulièrement juste pour me parler. Mais va falloir que tu les passes vite. Je sens que tes parents, s’ils découvrent que tu as ça, vont appeler la police par inquiétude pour toi.
    • Ça se peut.
    • Je te dirais de pas tout manger ça trop vite. Trouve des gens à qui en donner.
    • Ouin, c’est ça que j’pense moi aussi, approuvai-je. Alors qu’est-ce que tu as à me dire? m’enquis-je.
    • J’ai été de l’autre côté, dans un univers semblable au nôtre, où tu as évité cette blessure au pied, m’annonça mon chat.
    • Les médecins ont dit que le pied sous la roue comme c’est arrivé, protestai-je, la blessure que j’ai eue était inévitable.
    • Mais ailleurs, dans l’autre univers, ça ne s’est pas passé comme ça, expliqua le chat. Mon propriétaire ne sait pas pourquoi, peut-être la chance, peut-être la voiture s’est arrêtée quelques centimètres avant, mais il s’en est sauvé.
    • Alors il a évité l’arrêt de travail, la convalescence chez ses parents et tout? Ah dis-moi pas qu’il est en arrêt chez ses parents lui aussi? supposai-je, inquiet.
    • Non non, il est encore chez lui, avec moi, me rassura mon chat.
    • Avec toi? Avec ton double de toi dans l’autre univers? précisai-je.
    • Non, avec moi. Je suis aux deux endroits en même temps, affirma le chat.
    • Hein? fis-je, perplexe.
    • Essaie pas de comprendre, pas dans ton état.
    • C’est vrai. Attends je vais enregistrer, si ça te dérange pas.
    • Vas-y.

    Sur ce, je démarrai ma caméra Q2N capable de capter son et image dans la pièce.

    • Alors comme ça, repris-je, mon double pas blessé a pu éviter l’arrêt de travail. Donc comme j’ai pensé, cette blessure-là était l’affaire de trop et sans ça j’aurais été correct.
    • Oh non, pas du tout, affirma le chat sur un ton de mise en garde. Ton double sent l’arrêt de travail s’approcher, chaque semaine, voire chaque jour.
    • Alors que fait-il? m’enquis-je. Il s’en va dans le mur impuissant un peu comme j’ai fait ces derniers temps?
    • D’abord, il lui faut apprécier chaque petit moment. Regarder la lune dehors, me flatter un peu, faire de la musique même si ça sonne souvent épouvantable. Il y a eu un soir où j’ai failli en miauler tellement ça agressait mes oreilles, mais je me suis retenu, au moins pendant ce temps-là il souriait et n’était pas choqué.
    • Mais c’est déjà ce que je fais. Et on est vraiment tout le temps choqué à ce point-là?
    • Non, admit mon chat, mais des fois ça donne l’impression. Les colères, peu importe la fréquence, font oublier les bons moments qui deviennent de plus en plus insignifiants. Ça dépend toujours sur quoi on accorde notre attention.
    • Alors je dirais que mon double a poussé plus loin la méditation?
    • Peut-être, ou je dirais qu’il a mieux appliqué les enseignements de la méditation.
    • Ah oui, admis-je, pendant les séances de méditation, on se concentre sur la respiration, mais dans la vie courante, on va utiliser cette pratique pour concentrer son esprit sur autres choses, comme ce moment joyeux mais bref plutôt que laisser la colère tout engloutir.
    • Oui, ça se tient, admit mon chat. Mais peut-être l’exercice physique l’a aidé, ajouta-t-il. Il a continué, contrairement à toi, à marcher et nager. Il a pu aller à quelques spectacles, aussi. Je l’ai entendu parler à sa mère du Piknic Électronic, je sais pas trop ce que c’est, mais ça m’a l’air terrible, un endroit où de la musique qui agresse les oreilles joue en permanence? Ouf. Mais si lui fait du bien, tant mieux.
    • Est-ce qu’il voit un thérapeute mon double? demandai-je.
    • Non, répondit le chat, mais il sait qu’il peut compter sur le programme d’aide aux employés, au besoin, et avec ça beaucoup moins de chances de finir avec un thérapeute sur la rive sud. C’est en partie ça qui vous tape sur le système, en venir à devoir chaque semaine prendre l’autobus pour la rive sud, au point de se fatiguer et en venir à déménager là-bas. Tout ce que tu peux faire pour traiter cette inquiétude-là va t’aider à tenir.
    • J’imagine que le chalet en famille ça lui a fait plus de bien que moi, aussi, supposai-je. Il a pu profiter du spa, est allé dans la forêt j’imagine.
    • Ah je ne sais pas ce qui s’est passé là-bas, avoua mon chat. Je l’ai entendu dire que le voyage de retour a été bien long, mais je ne suis pas convaincu que c’est juste ça. Il a eu la mine basse pendant trois jours après ce retour-là. Il dit qu’il y a eu de bons moments, mais ça a mal fini, et a trouvé ça loin pour ce que ça a apporté. Pourtant, il doit y avoir là-bas de grands espaces où courir et surement que je pourrais te ramener de beaux oiseaux si j’étais là-bas.
    • Ouin justement les oiseaux morts, ça ne me sert à rien. Tu devrais les laisser dans le gazon en bas, ça va mieux se décomposer que sur mon balcon.
    • Ok je pensais que tu aimerais ça y gouter. Tant pis pour toi, ça va m’en faire plus. » Je ne pus réprimer un frisson à l’idée de manger un oiseau que mon chat s’est mis dans la bouche!
    • Est-ce qu’il y a autre chose? m’enquis-je. Ça me semble mince pour éviter l’arrêt de travail.
    • Je ne comprends pas tout malheureusement et vous ne verbalisez pas tout, admit mon chat, un peu désolé. Vous avez l’air d’écrire plein de choses, mais je ne peux pas lire, malheureusement.
    • Si je mettais une clé USB autour de ton cou, est-ce que tu pourrais l’amener l’autre côté?
    • Non, je peux pas physiquement me promener entre les univers. C’est une autre version de moi l’autre côté, pas encore de collier au cou, parce que j’ai pas réussi à m’enfuir encore. Vous ouvrez pas la porte patio assez grand et j’ai peur de me faire coincer la queue dans la porte si j’essaie de me faufiler quand vous entrez ou sortez. Mais j’y pense et un jour, je vais essayer, il la verra pas venir. Mais c’est le même esprit pour les deux corps.
    • Alors on n’a pas grand-chose, mais j’aimerais te transmettre de quoi pour lui.
    • Oui, mais pas certain qu’il pourra l’entendre, contra le chat. Il faudrait qu’il prenne des champignons lui aussi. Mais ça se peut que vos esprits soient communicants, si mis en phase d’une façon ou d’une autre, alors dis toujours. Il semble que tout ce que vous pouvez faire pour réduire les doutes, ça va aider. Toi par exemple, tu te demandes si sans blessure, tu aurais profité d’un meilleur été tandis que lui, de l’autre côté, se demande s’il ne devrait pas reprendre la musique avec son ami qui l’a déçu encore et encore.
    • Ouin, celui-là, j’y pense encore moi aussi. J’ai longtemps pensé que tout, chez moi, me faisait penser à lui, et que passer du temps loin de chez moi allait aider à moins y penser. Mais non, ça n’a pas aidé beaucoup. Là-bas, j’y pensais moins. Rendu ici, c’est revenu. Quand je suis allé chercher les champignons tantôt, je pouvais pas cesser de l’imaginer avec moi. Mais une chose fonctionne, une: changer ma perception.
    • Comment?
    • J’ai toujours cru que le Seigneur, dans sa grande sagesse, m’avait donné comme mission de sauver ce gars-là, et pendant plus de deux ans, je me suis acharné à ça comme une tâche au travail. Mais si, pour le sauver, il fallait que je m’éloigne de lui? Tant que je suis là, il a espoir que je sois son filet de sécurité, que je le ramasse s’il s’écroule, et il se laisse aller. Seul, il va devoir se prendre en main, apprendre à ne compter que sur lui-même, et là, seulement là, il sera sauvé.
    • Mais ta première version, que ton seigneur t’a demandé de le sauver, toi, reste bonne, non?
    • Une interprétation vaut pas mieux que l’autre, quand on y pense, répondis-je, à moins que Dieu me dise en personne non, t’es pas dans la bonne voie. Je peux choisir sur quelle interprétation me concentrer, et laisser l’autre s’affamer.
    • Et c’est peut-être ça que ton double devra faire, pour continuer à travailler.
    • Oui, chaque réalisation, si petite soit-elle, peut sembler d’un point de vue insignifiante mais de l’autre cruciale. Sans feedback extérieur, les interprétations se valent et on peut choisir sur laquelle se concentrer, comme on décide d’accorder son attention à un moment joyeux plutôt que laisser la colère au premier plan. Comme en méditation on se pratique à se concentrer sur la respiration, dans la vraie vie on choisit ce sur quoi on concentre notre attention pour nous apporter du bien-être et non nous détruire.
    • Oui, tout ça se tient, approuva le chat, mais comme tu dis si bien, le tout sera de le mettre en pratique.
    • Ouin, ça va être plus facile à dire qu’à faire, admis-je.

    Sur ce, mon chat poussa un petit miaulement, se cabra, prit peur et sauta de ma chaise. À ce même instant, un horrible mal de tête me prit. Je dus m’étendre un peu sur mon divan le temps que ça passe. Pas super bon, les champignons, et il m’en reste plein. Je n’aurais pas dû acheter. Ouille, bon sang que ça fait mal. Et c’est quoi ces petits points lumineux au plafond? Ah non, des flash, à présent, les yeux fermés! J’espère que ça ne va pas me bousiller la vision pour toujours. Ce serait très triste. Sur ce, je pris plusieurs verres d’eau et passai le reste de la journée couché, à observer ce feu d’artifice hallucinogène.

    Aux nouvelle soir-là, ils ont annoncé que durant l’après-midi, le magasin de champignons avait subi une nouvelle descente de police. Cette fois, tous les clients sur place avaient été arrêtés, fouillés et ceux qui avaient fait des achats feraient face à des accusation de possession de stupéfiants. Ils risquaient des casiers judiciaires, voire des petites peines d’emprisonnement. C’est avec un frisson que j’ai constaté à quel point j’y avais échappé belle. Peut-être si j’avais été dans le magasin une demi-heure plus tard, j’aurais été pris dans le filet policier. Un casier judiciaire pourrait, je le sais, être catastrophique pour ma carrière. J’avais honte de moi, car je trouvais que ce que j’étais allé chercher là-bas ne valait pas la peine de prendre ce risque-là.

    En soirée, je me sentais un peu mieux, mais une grande fatigue s’était emparée de moi. Je suis allé m’asseoir sur mon balcon et pris l’air un peu, ça a fait du bien.

    Tout en contemplant la lune presque pleine ce soir-là, je me suis demandé si en ce moment mon double regardait la même lune, au même endroit, ou pas. Est-ce la même lune ou deux lunes différentes, au même endroit sans l’être vraiment? Est-ce que comme mon chat, je partage le même esprit que mon double? Dans ce cas, je devrais pouvoir percevoir ce qu’il vit et inversement, mais ce n’est le cas que partiellement.