Catégorie : Récit

Représente un récit, une histoire, souvent imaginaire, parfois fondé sur des faits réels.

  • Obstination limite extrême

    Jacques était bien triste que son ami Joe l’ait ainsi bloqué, après ce dernier jam où il était arrivé avec des gens ivres. Oui oui, Jacques avait fait ça: non pas seulement arriver ivre mais amener du monde saoul avec lui, sans l’annoncer! Et il l’avait fait plusieurs fois, avant. « Aye je nous ai trouvé un super bon guitariste! » Et le gars jouait mal, crachait partout, buvait, insultait son hôte, tout le tralala. À chaque fois, Jacques était désolé et jurait que ça n’arriverait plus, et puis ça recommençait, encore et toujours. Joe a fini par mettre son pied à terre et dire non, c’est assez.

    Jacques espérait qu’après quelques mois, Joe ne serait plus fâché et l’inviterait de nouveau à jammer. Il n’en fut rien, au grand désespoir de Jacques qui se sentait trahi et abandonné. Alors un bon jour, il décida de prendre les grands moyens pour faire recommencer les jams. Il partit d’abord dans un magasin à grande surface pour se procurer un adaptateur 12V vers 120V. Il brancha ça dans la prise 12V de sa voiture, ce qui lui offrait une prise de 120V pour brancher laptop, synthétiseur, ampli de guitare et tout! Oui oui. Le synthétiseur n’en était pas un, en fait, seulement un clavier MIDI. Tout le son synthétique provenait du laptop équipé d’une interface audio. Avec un petit adaptateur niaiseux, la sortie jack de l’interface audio pouvait entrer dans l’entrée auxiliaire de la radio de l’auto. Les puristes diraient YARK, car ce serait mieux de brancher l’interface audio sur des haut-parleurs de meilleure qualité que ça, voire des moniteurs, mais lui s’en foutait, voulant juste faire du bruit. La guitare, c’était indépendant, ça sortait par l’ampli. Il y aurait eu moyen d’envoyer ça dans l’interface audio via la sortie auxiliaire, mais Jacques était en faveur des jams spontanés sans enregistrement.

    Il essaya ça et ça ne fonctionna pas du tout: après quinze minutes, la batterie de la voiture était à plat. En plus de ça, l’adaptateur n’était pas assez puissant pour l’ampli de guitare.

    Alors Jacques chercha plus et trouva un adaptateur 12V vers USB-C. Il espérait pouvoir brancher son laptop là-dedans; ce fut un échec lamentable, l’adaptateur n’étant pas assez puissant pour charger le laptop. Par contre, en cherchant un peu plus, il dénicha un adaptateur 12V offrant plusieurs ports USB et même du HDMI! Oui oui, il pourrait brancher un écran là-dessus! Cet adaptateur-là offrait un port USB-C capable de charger un laptop, yeah! C’était vendu comme une station d’accueil Thunderbolt 3 pour laptop destinée aux personnes nomades en voiture. Cela libérait du jus pour l’ampli de guitare, sur l’autre prise 12V. Il y avait une prise 12V dans la valise en arrière, pour normalement brancher une glacière, mais la seule autre était en avant, alors il lui a fallu une extension qui coûta horriblement cher pour rien, afin de construire ce setup de dingue.

    Mais il n’en demeurait pas moins que son setup déchargeait la batterie de l’auto super vite. La solution était bien simple: faire fonctionner le moteur de la voiture pendant la « performance musicale ». Mais là, le son était super mauvais, enterré par le moteur, et quand on montait trop le volume, ça se mettait à gricher! Il y aurait eu une solution toute simple: brancher son interface audio sur des moniteurs à la place, et brancher les moniteurs dans l’adaptateur 120V, quitte à y ajouter une powerbar pour avoir plusieurs prises. Au pire, laisse faire ça l’ampli de guitare et concentre-toi sur le synth, ça va être assez. Mais non, ignorant tout ça, Jacques alla au garage et dut payer près de 2000$ pour faire changer tout le système de sons de la voiture. Ahahahah que c’était horrible!

    Mais un moment donné, cela finit que ça fonctionna. Alors Jacques tout heureux comme un poisson dans l’eau, persuadé que ça allait fonctionner, alla carrément se pointer dans la cour de son ancien ami Joe. Sans s’annoncer, il ouvrit les quatre portes de sa voiture et commença à jammer, en plein jour, devant la maison, à plein volume!!! Oui oui!

    Les enfants de Joe vinrent voir et trouvèrent ça bien cool. Jacques leur fit faire des percussions et de l’harmonica, et leur fit essayer le clavier MIDI. Les enfants des voisins vinrent voir et il y eut même des curieux qui vinrent danser! Oui oui, c’était presque rendu une fête cette affaire-là.

    Mais quand Joe a vu ça, oh là là, la colère qu’il a piquée, c’était mémorable.

    • NOOOOONNN!!! J’t’avais dit d’pas r’venir ici!
    • Mais là, se justifia Jacques, on a un setup de malade, là, pour faire des jams pis des shows où on veut! Qu’est-ce que tu veux d’plus?
    • QUE TU M’FOUTES LA PAIX! glapit Joe. J’le sais qu’tu vas encore me ramener du monde pas rapport qui vont tout gâcher, ou bien tu vas r’commencer à boire.
    • Mais non, j’boirai pas, sinon j’pourrai pas am’ner l’setup de jam, pis va falloir que j’reste sobre pour pouvoir repartir après. C’est vraiment parfait comme solution!
    • Va faire des jams pis des shows où tu veux, mais pas ici.
    • Mais pourquoi? R’garde, tes enfants aiment ça.
    • J’veux pas qu’tu parles à mes enfants!!!
    • Ah ben voyons!

    Constatant que Jacques allait rester là, Joe en eut assez et appela la police. « Bonjour, ya un dude en face de chez moi qui fait d’la musique. Non j’le connais pas. » Jacques repartit avant que la police arrive, profondément choqué que son ancien ami l’ait renié. Pas juste trahi, renié.

    Jacques avait enfin, après tout ce temps, compris que c’était fini avec Joe comme avec tous les autres avant lui. Sa blonde aussi l’avait laissé, ses parents ne voulaient plus lui parler, il ne lui restait plus rien ni personne. Cela l’attrista tant qu’il n’utilisa même plus son setup de jam mobile, ni même son clavier MIDI. Il finit par tout revendre, la voiture avec, et sombra dans l’alcool, la drogue, le sexe et le rock’n’roll.

  • Espoir momentané

    Lorsqu’on a eu de la chance, c’est que les choses auraient pu tourner de façon totalement différente. Selon certaines théories quantiques, lorsqu’un événement se produit avec une certaine probabilité, il se crée un univers parallèle où l’événement s’est produit, même si ici, dans notre monde, il n’est pas arrivé. La technologie actuelle ne permet pas de voyager entre ces univers, mais l’esprit, lui, le peut. Voici un tel univers parallèle, que nous allons visiter plusieurs fois à des moments différents.

    Pas trop convaincu, un peu blasé par tous ces essais infructueux d’incorporer des notions de théorie musicale dans ce logiciel de plus en plus bancal, j’exécutai pour la troisième fois la batterie de tests. Cette fois-ci, je n’obtins aucune erreur si bien que je démarrai le logiciel. Il y eut à nouveau des dérapages, le ventilateur de mon laptop démarra à fond la caisse, la machine cessa de répondre, tout se figea encore, me faisant grogner de fureur pour la énième fois déjà ce matin. Au même moment, on frappa à la porte, probablement ma mère pour me demander de faire moins de bruit. « Quoi? » demandai-je, me doutant de la réponse. « Ça va être prêt à dîner, » me dit ma mère.

    Cela voulait dire encore une autre épreuve. D’abord, il me fallait me saisir de mes béquilles, que j’avais mises proches de ma chaise, et puis entrepris de me lever. Pour ce faire, je mis d’abord mon pied gauche dans la béquille et mis tout mon poids dessus, puis entrepris de mettre mon pied droit dans l’autre béquille. J’essayai ensuite de me lever, plaçant les deux béquilles sous mes aisselles. Je perdis une nouvelle fois l’équilibre, ça arrivait souvent, mon poids tomba du côté droit, m’arrachant un horrible cri de douleur. « Prends ton temps » me conseilla ma mère, tandis que j’essayais de ramasser mes béquilles et me relever, m’appuyant sur ma table de travail pour y arriver. La table craqua son désaccord, menaçant elle aussi, comme tout le reste, comme tous sauf ma famille, de me lâcher. Après cette frustrante tentative, je parvins à tenir debout sur ces damnées béquiles, faire deux pas, et je vacillai encore! Cette fois-ci, ma mère parvint à me retenir, m’évitant une douloureuse chute au sol.

    Je tenais sur mes béquilles tandis que ma mère ouvrait la porte de ma chambre dans laquelle je m’étais enfermé pour éviter que mon chat, en convalescence avec moi chez mes parents, ne courre partout dans le sous-sol et brise tout avec ses griffes. « Non non non non! » s’énerva maman, empêchant de justesse le chat de se faufiler par la porte ouverte. Il s’essayait presque à chaque fois, assez qu’on avait installé un pot de chambre pour que j’aie moins à sortir.

    Ce chat nous en a posé des misères depuis mon accident. D’abord le jour où cette voiture m’a écrasé le pied droit, ce jeudi 15 juin 2023, ça a été tellement long à l’hôpital pour de simples radiographies que je me suis inquiété à son sujet. Lui restait-il assez de nourriture? Est-ce que son bol d’eau était plein? Le couvercle de la toilette étant fermé, pour ne pas qu’il y colle plein poil, il n’avait pas accès à cette inépuisable réserve de secours. Par chance, mes parents sont passés par chez moi pour aller vérifier, avant de venir attendre avec moi à l’hôpital. Je leur ai pourtant dit que ça ne valait pas la peine de venir attendre, que j’allais les prévenir lorsque j’aurais des résultats, mais selon ma mère, ça ne se faisait pas de ne pas venir. Ça a été une bonne chose finalement, car je commençais à trouver le temps long en sale, seul dans cette salle d’attente en compagnie de gens qui toussaient, avaient du mal à respirer, soulageaient tant bien que mal un enfant en pleurs, etc.

    Lorsque le diagnostic est tombé, fracture multiple au pied droit nécessitant au moins trois semaines de repos complet, avec le pied dans le plâtre, j’étais exaspéré. Je ne pourrais pas réussir à rester seul chez moi, au troisième étage. À centre-coeur, j’ai dû accepter de retourner vivre dans le sous-sol chez mes parents. Il a bien fallu y amener mon chat, qui ne resterait pas seul chez moi tout ce temps. Juste le mettre dans la cage a été difficile pour mes parents, car l’animal sentant cela venir s’est enfui, caché, a craché et même griffé pour ne pas entrer dans la cage. Ça a pris plus de vingt minutes le faire entrer là-dedans et rendu dans la voiture, il n’arrêtait pas de grogner. Malgré le désaccord de mes parents, après m’être assuré que les fenêtres étaient fermées, j’ai sorti l’animal de la cage pour le flatter et il a fini par se calmer un peu.

    Mais ce chat n’a eu de cesse, on dirait, de faire le plus de dégât possible, rendu chez mes parents. Mon père a installé une barrière pour qu’il reste au sous-sol, mais mon chat a réussi à la franchir! Il parvenait à grimper dedans et sautait par-dessus, puis s’en allait aussitôt gratter le divan en cuir dans le salon avec ses griffes! Il a fallu plusieurs versions de la barrière, c’était presque rendu une porte à la fin, mais il ne pouvait pas franchir la version finale, se contentant de se poster devant et pousser de petits miaulements plaintifs. Le vieux divan-lit en bas y passa, lacéré de griffes de façon presque systématique. Le chat brisa les moustiquaires des fenêtres pourtant fermées, s’amusa tellement avec les stores dans ma chambre qu’il en cassa des lattes, gratta le bas des murs jusqu’à arracher de la peinture, fit tomber un beau bibelot en bois, grugea des câbles du cinéma-maison et vint à bout, plusieurs fois, en pleine nuit, de faire tomber de gros objets, provoquant un boucan de tous les diables. À chaque mauvais coup, pris sur le fait, il nous regardait avec des yeux taquins et poussait de petits miaulements, avant de s’enfuir et se cacher quelque part. « Tit monstre! » ne cessait de dire ma mère.

    Un jour, c’en fut trop, le divan si je me rappelle bien, ça a été la goutte. Ma mère, tannée, s’est décidée à essayer de lui couper les griffes. Elle m’a demandé de le prendre et le tenir, ce que j’ai fait. Mais dès que ma mère approchait avec le coupe-griffe, le chat se cabrait et essayait de se sauver. J’ai fini par trouver une façon de le tenir assez solidement pour qu’il ne se sauve pas, mais quand ma mère a coupé une première griffe, le chat est viré comme fou, a crié au meurtre, craché et l’a mordue au visage! Oui oui! On ne comprit jamais pourquoi ça n’a pas fonctionné. Ma belle-sœur est venue quelques jours plus tard et les lui a coupées sans problème, les griffes! Elle pense que j’aurais serré trop fort et le chat a eu peur.

    Mais même après la coupe de griffes, mon chat continua à faire le tannant. Un jour où je montais souper, il a réussi à se faufiler avant qu’on ne referme la barrière, est monté et s’est caché. On n’arrivait pas à le trouver. Puis BANG! Il a fait tomber une plante dans le bureau! Là, c’en fut trop, ma mère ordonna que je laisse ce chat dans ma chambre.

    La montée des marches était un exercice éprouvant, mais je trouvais ça poche manger seul dans le sous-sol comme j’avais fait la première semaine. De plus, selon mon physiothérapeute, il fallait que j’essaie de marcher un peu régulièrement. Ça allait m’aider à retrouver ma mobilité plus rapidement. On ne savait pas encore si on allait pouvoir sauver mes orteils ou pas, mais mon médecin et mon physiothérapeute étaient confiants que je pourrais marcher de nouveau d’ici la fin de l’été, au pire avec une prothèse. En attendant ce jour qui me semblait bien loin, pour monter et descendre, je devais utiliser mes béquilles et me tenir après la rampe, que mon père avait solidifiée trois fois déjà, après qu’elle ait lâchée. Mon père se mettait derrière pour m’attraper si la rampe lâchait encore, ma mère en avant, et on réussissait comme ça à me faire monter ou descendre, que ce soit pour manger ou aller à un rendez-vous de physiothérapie qui ne pouvait pas se faire à distance pour des raisons aussi multiples qu’absurdes. Quelle horreur tout ça!

    Le travail dans tout ça? Il a pris le bord en fin juin. À bout, vraiment tanné, j’ai décidé de devancer mes vacances d’une semaine. C’était la version officielle, car j’avais en tête d’obtenir un arrêt de travail le plus long possible, un congé sans solde ou juste donner ma démission. J’attendais d’être de retour chez moi pour en finir avec ça, parce que je craignais le courroux de mes parents si je cessais de travailler pour de bon, une option de plus en plus sur la table tellement j’étais déprimé.

    Tandis que je dînais, on sonna à la porte: une livraison pour moi. C’était sans doute le nouveau laptop que je m’étais commandé voilà une semaine. Il y avait un super spécial sur le modèle que je convoitais depuis des lustres mais que je trouvais cher pour une machine secondaire. Depuis l’accident, j’utilisais un laptop acheté en 2019, depuis chez mes parents, n’ayant pas envie qu’on débranche, trimballe et rebranche ma grosse machine de table laissée chez moi. Le laptop commençait à donner des misères, parfois lent, parfois manquait de mémoire, le disque un peu trop petit. J’ai failli entreprendre le remplacement du SSD, mais quand j’ai vu le spécial, j’ai dit fuck off et acheté le nouveau laptop à la place.

    Après le dîner, je suis descendu avec ma boîte pour ouvrir ça. En fait, c’est mon père qui a descendu la boîte et je me suis occupé de ma carcasse, c’était déjà assez. Chaque fois, je passais proche tomber. Mon père envisageait installer une rampe ou un treuil pour construire un espèce d’ascenseur de fortune, mais ma mère trouvait que ça ne valait pas la peine, puisque ça allait finir mon affaire, d’ici quelques semaines.

    Avant de déballer mon laptop, je dus mettre de la glace sur mon pied, qui faisait super mal parce que j’ai marché dessus une fois en me levant pour aller dîner et une autre fois dans les marches que j’ai encore failli débouler. Depuis l’accident, je n’avais plus aucune autre sensation dans le pied droit que de la douleur. Si je me touchais les orteils, je ne sentais rien. Mon gros orteil, en fait, je l’avais perdu, broyé par la roue, mais on aurait dit qu’il était encore là selon mon cerveau. On va voir dans quelques semaines si j’arrive, avec la réadaptation, à marcher sans, sinon va falloir une prothèse. Mais même avec la prothèse, ça va être difficile, car je n’aurai pas de sensation dans ce faux orteil de fortune.

    La chose faite, je retournai dans ma chambre, ouvris la boîte et examinai la bête. Wow! Le laptop était super léger et avait l’air solide. J’allumai ça et l’écran était super brillant, le clavier répondait super bien et le ventilateur ne faisait presque pas de bruit. Deux fois plus de mémoire et d’espace disque que l’ancien laptop, et compatible Thunderbolt 4 pour un transfert USB maximal. J’ai passé l’après-midi à configurer mes affaires sur la machine et me suis émerveillé de la qualité de sa conception, ne cessant de pousser de jubilatoires sifflements et me frotter les mains de satisfaction.

    Rendu en soirée, j’avais réinstallé mon environnement de développement. Plusieurs choses demeuraient à configurer, mais le logiciel de musique, je voulais l’essayer sur mon nouveau laptop le plus rapidement possible. Et là, comme par magie, tout se mit à fonctionner. Ce n’était pas seulement le nouveau laptop mais aussi le travail acharné de ces derniers jours. La nouvelle machine aida, car davantage de mémoire que la vieille, et le nouveau processeur permettait plus de parallélisme, quoiqu’il me fallut modifier un peu mon programme pour en tirer parti.

    J’ai passé la soirée de mardi, 4 juillet, à m’amuser avec ça. Bien que j’étais prisonnier de mon corps, en raison de cette blessure si bête, mon esprit put, pour la première fois depuis deux semaines, gambader librement dans le monde musical créé par un synthétiseur logiciel, une station de travail de musique numérique et ce petit logiciel de mon crû palliant partiellement mes lacunes au piano. Ce que j’ai obtenu, ce soir-là, était à cent lieues de ce que j’ai pu faire dans le passé.

    Le lendemain, on aurait dit que mon pied faisait un peu moins mal. Ça a mieux été monter et descendre les marches. Ma sœur et ses enfants sont venus nous rendre visite et ma nièce a fait un dessin sur mon plâtre, c’était très drôle. J’ai montré mon logiciel de musique à mon neveu qui a été fasciné, a voulu comprendre comment ça fonctionnait et avait même l’air intéressé par le code, mais on n’a pas eu le temps de creuser dans les détails. La semaine prochaine, on va aller dans un chalet toute la famille. Depuis ma blessure, ce séjour en campagne ne m’enthousiasmait pas du tout, mais là, un instant, la perspective que peut-être, lors de ces deux jours, je réussirais à apprendre à mon neveu les bases de la programmation, me donna espoir que ce sera cool ce séjour-là.

    Cet espoir fut de courte durée, tué presque dans l’œuf en après-midi par une vive douleur dans la plante de pied. Je dus recommencer à prendre de la morphine tellement ça faisait mal. Probablement que jouer au crocodile avec les petits, ça a été trop. C’était fragile comme ça.

    Il ne faut pas interpréter cette fin comme mauvaise. Cela montre simplement l’impermanence des choses. L’espoir s’en va, revient brièvement, puis repart comme il est venu, un peu comme mon chat qui, des fois, pas souvent depuis son confinement dans ma chambre, sort de sous mon lit, se laisse flatter un peu, ronronne, puis retourne se cacher le reste de la journée. C’est plus la nuit qu’il sort et vient m’embêter dans mon lit, puis retourne par terre. C’est ainsi, que veux-tu.

  • Le vain entêtement

    Jacob s’effondra sur son divan, exténué. D’abord, la journée de travail l’a laissé aussi épuisé que désillusionné. À quoi bon travailler sur un montage de film tandis que la guerre qui fait rage menace de tout raser, tout détruire? Eh bien peut-être la guerre allait-elle finir et fallait être prêt pour sortir notre film, le plus vite possible, ou bien un film peut offrir un certain soutien moral en temps de guerre pour aider les gens à tenir, ne pas abandonner. Mais toutes ces raisons intellectuelles ne suffisaient pas à Jacob pour ressentir une réelle motivation à travailler. Bang! Chaque bombe, chaque tir, le ramenait à la dure réalité: le monde dans lequel je vis est sur sa fin, je vis en ce moment mes derniers instants, et les passe à travailler sur quelque chose qui n’a jamais, n’a pas et n’aura jamais plus de sens!

    Mais ce qui a déraillé l’esprit de Jacob, c’est la conversation qu’il venait d’avoir avec ses parents. Inquiets pour lui, ils l’encouragèrent, en fait le sommèrent, à retourner vivre chez eux, à Saint-Basile, tandis que Jacob habitait Montréal depuis plus de quinze ans. Non, ton père ne peut pas venir te chercher, il va venir. La mère de Jacob avait décidé, avant d’appeler, que son fils s’en venait à la maison! Là, c’en était trop! On aurait dit, dans l’esprit de Jacob un peu obtus et confus, que ce genre de propos s’était répété au fil des années et son esprit ne les avait pas tous captés, ou traités, et là, ils faisaient surface, en force. Jacob avait l’impression de s’être fait avoir, de s’en être fait passer de petites vites, par tous. Ceci, bien que futile en soi, est nécessaire pour que Jacob en vienne à exploser et faire ce qu’il va faire ensuite. Un battement d’aile qui va brasser beaucoup de merde sans pourtant affecter à l’échelle macroscopique du cosmos.

    Jacob ayant décidé de s’entêter, il passa la soirée et les deux jours suivants chez lui. Il n’osait plus sortir pour marcher, de peur de piler sur une mine anti-personnelle que sa mère était sûre qu’il y avait partout, tandis que les soldats n’en plantaient que dans le centre-ville ces temps-ci, et lui habitait Côte des Neiges. Samedi, il passa la journée à galérer après un jeu qui, sans le déplaire complètement, le fit bien frustrer. Il travailla sur un sculpture qu’il finit par jeter par terre, fou furieux, tanné de gosser sur ça en vain, c’était trop laid déjà à la base. Mais c’est quand le courant tomba, dimanche matin, que Jacob poussa un cri. Depuis sa dernière conversation avec sa mère, il dormait peu, et s’inquiétait de plus en plus par rapport à son sort. Il lui semblait entendre sa mère lui répéter qu’il serait mieux de s’en venir, que son père viendrait le chercher, que ça ne servait à rien de s’entêter. Chaque événement désagréable lui rappelait cela encore plus, même si chez ses parents, l’événement aurait quand même eu lieu.

    Jacob a atteint le fond du baril quand on a frappé à sa porte en après-midi. Bang! Bang! Bang! Un instant, il crut que c’était son père qui était venu pour l’amener de force! Son état d’anxiété était tel ces derniers jours qu’il avait imaginé plusieurs fois lui tenir tête s’il agissait ainsi, voire le menacer avec un bâton! Jacob a honte d’avoir eu de telles pensées, mais il ne peut pas nier qu’elles se sont formées en lui. L’acceptation de ce genre de pensées, sans les juger ni bonnes ni mauvaises, est un processus difficile que peu atteignent, et non sans des années de méditation. Et il ne suffit pas de l’atteindre, mais encore faut-il le maintenir, et des épreuves anxiogènes comme une guerre suivant une pandémie, ça n’aide pas à accepter ses pensées sans les juger ni bonnes ni mauvaises. Et c’est sans compter la patience qu’il faut pour arriver à cette acceptation, qui fait gravement, limite pathologique, défaut à Jacob. Alors ce qui suit, on pouvait s’y atteindre.

    Depuis le début de cette guerre que Jacob juge stupide, ce dernier n’a pas fait que se plaindre et stresser. Il a tenté, à sa façon, comme lui faire se peut, de se préparer. Il était prêt à se battre si les soldats se pointaient à sa porte comme c’est arrivé partout, comme sa mère lui rappelle que ça va arriver s’il reste là, parce que sa mère, elle essaie de le convaincre de venir vivre avec elle et son père, depuis le début de la guerre, depuis des mois. Il a fait des recherches et a constaté qu’il pouvait se procurer les ingrédients manquants pour fabriquer des bombes fumigènes. Il en a obtenu depuis quelques semaines et en a testé une dans un parc.

    Bang! Bang! BANG! La porte sortit de ses gonds. Elle livra passage à trois hommes baraqués, munis de matraques. Ils jetèrent un regard désapprobateur sur Jacob qui fut d’abord surpris et tétanisé par la peur. L’un des soldats débita de quoi incompréhensible sur un ton autoritaire. Pour Jacob, ça lui semblait un mélange de russe, de cantonais, d’allemand et peut-être de japonais! Ces soldats auraient mieux aimé pouvoir visiter cette résidence sans que son occupant ne soit encore là, probablement pour voler tout ce qu’il restait à voler et le ramener au camp pour soutenir l’armée. Pour Jacob, c’était comme si ces soldats-là, eux aussi, lui demandait de retourner vivre chez ses parents! Inutile, rendu là, d’écrire, que Jacob était presque rendu fou, mais faisons-le pour la précision.

    On ne sait pas qui envahissait le Canada exactement. Ils se disaient des humains. Ils étaient si en désaccord avec notre mode de vie ou nos actions sur la scène internationale qu’à partir d’un certain point, ils avaient cessé de nous considérer comme des êtres humains. EUX étaient la quintescence de l’humanité et étaient venus pour faire de nous des esclaves soumis, et prendre possession du continent américain. La Russie? La Chine? L’Inde? Un assemblage de tout ça? Peut-être des extra-terrestres impliqués là-dedans? Toutes les hypothèses étaient sur la table, de façon non officielle, mais personne ne savait rien. Les soldats arrivaient sans blason de leur pays, leurs armes provenaient de partout, leurs véhicules n’arboraient aucun drapeau. Nous sommes humains, vous pas ou plus, on n’a pas à s’identifier comme une nation devant des non humains!

    Jacob savait ce qui s’en venait. C’était arrivé ailleurs, et bien entendu sa mère le lui avait répété, pour tenter de le convaincre de s’en venir, au point de lui faire péter un câble, plusieurs fois. Mais quand Jacob a su que c’était vrai, que c’était à son tour, il a d’abord crié et failli fondre en larmes, laissant les soldats l’attacher avec des tie wraps, le baillonner, pour ensuite TOUT casser chez lui, TOUT, et prendre tout ce qui pouvait être pris. Ensuite, le gars est laissé attaché, et parfois il réussit à se libérer, souvent pas, et meurt.

    Mais là, Jacob décida que c’était non, pas lui, pas cette fois. Il prit un objet qu’il tenait attaché à son cou, cria et le lança en direction des soldats. La petite boule se brisa au contact du sol, libérant de la fumée, beaucoup de fumée. Les soldats, surpris, firent un pas en arrière et l’un toussa. Jacob connaissait par coeur la disposition de son appartement, et il avait pratiqué la manoeuvre quelques fois, surtout après que le courant ait tombé, le privant de son jeu frustrant mais un peu salvateur. Il bondit d’abord vers la porte patio où il prit le bâton qui servait à la tenir verrouillée. Son ancien ami avait maintes fois mis en évidence la futilité de ce bâton: au troisième étage, peu viendraient et celui qui serait décidé, il casserait la vitre bâton ou pas. Mais ses parents mettaient un bâton alors… Ok alors là Jacob prit le bâton, le leva bien haut, ce qui était un petit peu d’énergie gaspillée, et puis il fonça vers le bruit de toux. Il rata d’abord sa cible, mais le deuxième mouvement d’arrière vers l’avant fit abattre le bâton droit sur la tête d’un soldat. On aurait espéré un beau craquement sinistre, mais ce fut un TOC à la place. Jacob était prêt à ce que les soldats aient un casque. Sans attendre, il envoya un coup de pied où il avait entendu l’impact du bâton. Le soldat bougea à peine. Vêtu d’une armure corporelle, le pied de Jacob ne lui fit pas grand-chose. Désespéré, Jacob tenta le tout pour le tout: coup de poing au visage. TOC! Visière! Pendant ce temps-là, le deuxième soldat avait repéré Jacob et lui asséna un premier coup de matraque. Les deux autre soldats lui prêtèrent main-forte et tabassèrent Jacob jusqu’à mort. Cela ne dura pas très longtemps, mais ça parut une éternité pour ce dernier. Jacob mort, les soldats vidèrent son appartement et y mirent le feu. Celui-là, on va en faire un exemple.

    L’armée ennemie avait depuis longtemps pris le contrôle des médias. Ceux qui avaient encore le courant passaient le plus clair de leur temps rivé à leur écran de TV de toute façon. On pouvait ainsi gaver leurs esprits de tout et n’importe quoi. Ceux qui n’avaient plus de courant partaient presque tous en auto voire ceux qui avaient du courant, et se river devant la TV! Oui oui, tous des brebis qu’on pouvait joyeusement soumettre par le grelot médiatique. Alors on diffusa en direct l’agression contre Jacob, on mit en gros plan son visage meurtri, on fit entendre ses gémissements, et on diffusa l’incendie, pour que tous sachent que quiconque résiste va le regretter.

    Les parents de Jacob avaient encore du courant, et regardaient eux aussi la TV, pour savoir au moins le peu qu’on pouvait savoir, pour continuer de se tenir au courant, parce qu’il ne restait que ça à faire, outre attendre et aller chercher les rations chaque semaine. En plus de pleurer, les parents de Jacob, quand ils apprirent ce qui était arrivé à leur fils, s’en voulurent pour ne pas avoir réussi à convaincre leur fils de s’en venir. Mais ils n’eurent pas à se faire du remord bien longtemps. Les soldats ennemis vinrent. Le père de Jacob a voulu se battre lui aussi, mais ils l’ont tué vite fait bien fait, et ont attaché la mère qui n’arrêtait plus de pleurer, et ont tout, tout, tout cassé. Même si Jacob avait fait ce qu’il fallait faire, selon ses parents, il serait mort lui aussi, au pire de faim, incapable de se détacher après le départ des soldats.

    Peut-on faire mieux que ça? Peut-on faire en sorte que ce soit moins vain? Est-ce que Jacob aurait pu mieux exploiter le temps entre sa dernière discussion avec sa mère et l’arrivée des soldats? Aurait-il pu aller chercher des informations ou mieux, des alliés? Peut-être, si Jacob s’était libéré de ses limites artificielles et préjugés, mais peut-être pas, aussi.

  • Il y a des noeuds qu’il vaut mieux ne pas défaire

    Parfois, deux personnes se retrouvent liées par une étrange relation qui les pousse à se faire du mal ou en faire aux autres. Plusieurs pensent à tort que séparer ces deux êtres améliorerait les choses, mais parfois, vaut mieux deux personnes liées par la corde à cou que séparées.

    Prenons par exemple l’histoire de Gaétan et Mélanie. Ils représentent réellement l’archétype d’un couple imparfait. Gaétan est un joueur compulsif et alcoolique. Il dilapide une grande partie des revenus du couple dans de futiles paris. Il est persuadé qu’un jour il va gagner gros et que tous ces sacrifices seront récompensés. Gaétan a de nombreux créanciers qui pourraient bien un jour mettre sa vie dans la balance pour effacer l’ardoise. Il se chicane régulièrement avec les autres clients du casino qu’il fréquente et y a reçu quelques menaces de mort même. En plus, il fait affaire avec des bandits pour participer à des jeux illégaux. Souvent ce sont des combats de chiens à mort, mais il a aussi assisté à des combats entre humains, mais pas à mort au moins.

    Mélanie, pour sa part, est disons-le une coureuse de jupons. Non, elle n’est pas prostituée. Elle séduit les hommes, les attire telle une araignée dans sa toile, passe une nuit avec eux, des fois plus, et puis leur brise le coeur au besoin mais s’en va. Son arsenal de séduction comprend de l’alcool, beaucoup. Elle et Gaétan boivent beaucoup. Certains hommes sont satisfaits de la fabuleuse nuit passée avec Mélanie, d’autres en auraient voulu plus et se sentent trahis. Il y avait aussi plusieurs pims qui voudraient sa tête, ou la forcer à se prostituer, parce qu’elle leur enlevait des clients.

    Grâce à Mélanie, Gaétan a commencé à jouer un peu moins. Un peu… Depuis qu’il était avec elle, il y avait des périodes de quelques semaines, gros max six mois, où il cessait de jouer, promettait de cesser de boire aussi, mais il ne réussissait jamais à lâcher la bouteille. Jamais. Mélanie, dans ce temps-là, buvait moins, parfois presque plus. Et le jeu reprenait toujours. Toujours. Mélanie était exaspérée, mais elle avait peur que Gaétan se fasse du mal si elle le laissait. Quand elle s’est mise en couple avec lui, ce qui veut essentiellement dire l’a pris sous son aile, il habitait dans la rue et sa tête était mise à prix par des créanciers. Il n’aurait pas fait long feu sans elle, qui l’a hébergé chez lui et l’a aidé à se débarrasser de ses dettes les plus urgences qui lui auraient autrement coûté un organe, voire la vie. Comme a répété des centaines de fois Gaétan, s’il la laisse, il est foutu, va quasiment être obligé de se suicider.

    Gaétan gagne le gite et un peu de sécurité et la satisfaction de ses besoins sexuels. Mélanie, pour sa part, y gagne un serviteur fidèle, qui fait de bien meilleurs repas qu’elle, la dorlote quand elle est fatiguée ou malade et fait tout le ménage dans la maison. Mais est-ce que cela aurait suffi à dompter sa nature frivole, faire en sorte qu’elle n’ait plus le désir d’aller voir ailleurs? Les naïf croient que oui, pensant à tort que l’amour est un pouvoir infini, mais non, c’est la peur qui enchaîne Mélanie. Elle sent la peur que Gaétan a de la perdre, car Gaétan sait que s’il la perd, ce sera fini pour lui. Si cette peur n’était pas suffisante, Gaétan a fait montre d’un comportement jaloux et possessif envers elle, à de maintes reprises. Elle n’a pas peur seulement pour elle-même, mais aussi pour les autres avec qui elle entre à relation. Gaétan a déjà dit qu’il allait tuer tout homme essayant de la toucher, et Mélanie n’avait aucune raison de cesser de craindre qu’il puisse passer à l’acte.

    Alors Gaétan était enchaîné à Mélanie pour au moins le gite, et Mélanie était enchaînée à Gaétan en raison de sa possessivité maladive. Tous deux avaient les mains ou plutôt la gorge liée.

    Tout ceci aurait pu rester comme ça, à peu près stable, inoffensif pour l’extérieur. Au pire, Gaétan et Mélanie auraient sombré ensemble dans un coma éthylique ou bien aurait fini tous deux itinérants, tous leurs avoirs partis en fumée dans de futiles jeux de hasard. Mais non, James est arrivé, a rencontré Gaétan et Mélanie.

    James n’aimait Gaétan que plus ou moins, mais Mélanie, il la trouvait cute. Mais Gaétan, lui, aimait James, beaucoup, alors il laissa Mélanie s’approcher. Au début, elle flattait James dans le dos, le cou et ils se prenaient les mains, mais cela vira en intenses baisers et on en vint même à des relations sexuelles. Cette fois-ci, James ne s’en inquiéta pas outre mesure. Il trouvait même cela drôle à voir. Il savait que Gaétan ne le trahirait jamais.

    James, lui, était partagé. Sa logique lui disait de s’éloigner de ce trou noir à énergie, mais son coeur, lui, il voulait Mélanie. Il se persuada qu’il existait un moyen de séparer Gaétan de Mélanie pour les sauver, et plusieurs des membres de sa famille et amis semblaient être d’accord avec cette idée. Mais son manque de courage l’empêcha de tenter quoi que ce soit.

    Mélanie, elle, sans le vouloir, aimait de plus en plus James, plus que Gaétan en. Elle n’osait le dire, même pas à elle-même, car elle craignait que Gaétan ne la tue ou pire, ne tue James.

    Après plusieurs altercations entre Gaétan et James, au sujet des jeux de hasard que James désapprouvait, James décida de cesser de parler à Gaétan. Craignant que Mélanie, ne pouvant avoir à la fois Gaétan et James, ne finisse par pencher pour James, mettant Gaétan dans la grosse mouise (selon lui en tout cas), James décida de réduire les contacts avec Mélanie au strict minimum. Il en fut bien attristé, Mélanie aussi. James en fut profondément découragé et en pleura pendant des jours, puis finit par se dire fuck off, accepta que James l’avait trahi et alla continuer à dilapider le plus d’argent possible. Mélanie finit par oublier James et se concentra sur le plus important: endurer Gaétan et l’empêcher de se faire du mal ou d’en faire aux autres.

    Ainsi, la solution de James était probablement la meilleure. Cela revenait à sauter du bateau avant qu’il ne coule. Ça va couler, ça va exploser, saute ne te casse pas la tête. Si James avait persisté à garder contact avec Gaétan et Mélanie, probablement il aurait été entraîné dans leur chute. Mélanie et lui auraient fini par tomber amoureux et Gaétan les aurait tué tous les deux, ou bien Mélanie aurait rompu avec Gaétan qui aurait alors supplié James de le laisser vivre chez lui, avec insistance au point où ça aurait pu dégénérer en bagarre. Bref, il y avait de bonnes chances pour que peu importe ce qu’on fait, Gaétan et Mélanie finissent tués ou incarcérées pour un bout. Tout ce qu’on pouvait faire, c’était sauver James.

  • Il aura bien tout essayé

    Wow! Quelle soirée mémorable! Ça aura commencé par une bière avec un ami, puis une autre, et puis on a décidé de souper ensemble, mon voisin et moi. Nous avons découvert un intérêt commun pour les sciences, en particulier l’exploration spatiale et avons fini la soirée en regardant de superbes vidéos de galaxies sur sa grosse TV de 72″. C’était sublime! Mais là, la fatigue a pogné et il était temps de rentrer. Fatigué mais souriant, je suis retourné chez moi. La route s’est bien passée, pas très loin à marcher en fait.

    Dans les escaliers menant à mon balcon, il a commencé à pleuvoir de petites gouttes. La cage d’escalier était à ciel ouvert alors s’il pleuvait, il m’en tombait un peu sur la tête. Il tombait juste quelques petites gouttes de temps en temps. Mais en fait, ce n’était pas de la pluie, loin de là. Je l’ai su avec horreur quand je suis arrivé à mon balcon. Je n’ai pu retenir un cri.

    Il y avait là un homme dans la trentaine, étendu au sol, gisant dans une mare de sang qui suintait dans la cage d’escalier. C’était ce sang qui m’avait goutté sur la tête et mon manteau tandis que je remontais. La blessure au canif, le dude s’étant ouvert les veines là, sur mon balcon, était relativement récente. Figé d’horreur, je ne savais que faire ni penser. Un instant, j’ai songé tasser le corps qui était dans le chemin pour entrer et faire le point, mais j’y ai pensé à temps: valait mieux ne pas toucher au corps, on pourrait sinon me soupçonner de meurtre! Sans plus attendre, j’ai appelé le 911. C’est là que je me suis rendu compte que je tremblais, j’avais de la misère à parler. Sur les conseils de la première répondante à l’autre bout du fil, j’ai tenté de prendre de grandes respirations, suis parvenu à me calmer un peu, assez pour expliquer que mon ancien ami Jack gisait là, sur mon balcon, apparemment il s’était suicidé sur place pendant mon absence.

    Les secours furent là en quinze minutes. Tout ce temps-là, j’ai été prostré, incapable de faire quoi que ce soit. Ils ont examiné le corps brièvement, conclu à un décès et les pompiers et ambulanciers ont entrepris la pénible descente du cadavre. Ça a été fait en le chargeant sur une civière, puis un camion de pompier est venu, ils ont fait monter la nacelle le plus possible et ont mis la civière là-dedans. Pendant tout ce temps-là, je n’ai pu cesser de trembler et pleurer. On m’a amené dans l’ambulance, on a essayé de me faire prendre de grandes respirations. « Regarde-moi, respire avec moi. Inspire, expire, inspire, expire. » Pendant que je faisais tant bien que mal les exercices de respiration, un ambulancier prit ma tension artérielle et mon pouls. Conclusion: état de choc, on allait me transporter à l’hôpital.

    Il me fallut quelques heures pour me remettre quelque peu de ça, après quoi la police m’interrogea. Par chance, mon voisin put témoigner que j’étais en sa présence au moment de la mort de Jack; j’étais hors de tout soupçon. L’autopsie confirma elle aussi que c’était bien un suicide; Jack s’était ouvert les veines avec un canif, pauvre lui. On a retrouvé dans sa poche une épouvantable lettre de désespoir dans laquelle il accusait sa blonde Rosalie de l’avoir trahi, son frère (moi) de l’avoir bloqué et ne plus l’aimer. « C’est toi, mon meilleur ami, mon frère, qui m’a trahi. Tu m’as tué, alors j’espère que tu vas payer. Depuis tout c’temps, c’Est tout le temps oi qui paie, alors c’est à ton tour! » En plus, le message me reprochait même de ne pas lui avoir rendu sa guitare.

    Tout ceci a commencé environ une semaine plus tôt. Jack avait beaucoup de problèmes de toxicomanie: alcool, cigarette, drogues, beaucoup de drogue. Pas juste du cannabis. Champignons hallucinogènes (souvent, beaucoup), acide (de temps en temps selon lui, mais on pense souvent), crack (presque jamais selon lui mais bon…), mescaline, souvent, très souvent. Jack était très mal en point et devenait souvent désagréable. Mais après chaque épisode vraiment intense, il promettait de tout arrêter et se racheter. « Là, j’ai compris. Fini l’alcool, fini la drogue, je vais être sobre maintenant. Je vais vous faire honneur, à Rosalie et à toi. » Rosalie était à bout, mais elle n’avait pas la force de le chasser de chez elle, et elle l’aimait. Outre la drogue, Jack avait un moyen casier judiciaire: plusieurs vols, dont souvent à son employeur (il cumulait plusieurs dizaines de congédiements), possession de stupéfiants, trois enquêtes pour voie de fait contre ses anciennes blondes qui n’ont jamais abouti à une condamnation et probablement autres choses qu’on ne sait pas.

    Quand Jack était dans un épisode sobre, qui pouvait durer entre une semaine et six mois, le dernier ayant fait environ quatre mois, lui et moi faisions de la musique régulièrement. C’est lui qui m’a montré à jouer de la guitare et il m’a prêté la sienne après avoir réussi je ne sais pas trop comment à s’en acheter une meilleure. Ma mère pense qu’il l’a volée, la nouvelle guitare, mais on ne peut rien prouver. Jusque-là, je n’osais pas bloquer Jack parce qu’il m’a dit que si je le faisais, il voudrait récupérer sa vieille guitare et je n’avais pas les moyens de m’en acheter une. « Les nouvelles sonnent pas bien », me répétait souvent Jack, pour m’inciter à garder sa vieille au lieu d’en magasiner une neuve. Rosalie, aussi, je l’aimais bien. On s’entendait bien elle et moi et je me doutais bien que couper les ponts avec Jack impliquerait de ne plus la voir.

    Il y avait aussi le risque de devoir faire intervenir la police si je devais couper les ponts avec ce fou. Je m’attendais à ce qu’il insiste jusqu’à me rendre fou. L’année passée, il a tellement niaisé un soir que je suis viré barge et je l’ai presque étranglé. Au début, il avait du mal à parler quand je lui ai empoigné la gorge, puis j’ai serré tellement fort qu’il ne pouvait plus respirer et je l’ai menacé de le tuer s’il continuait. Je ne suis pas fier du tout de ça, c’était vraiment idiot d’avoir explosé ainsi, et il pourrait si j’appelle la police porter plainte pour voie de fait contre moi. Je pense disposer d’éléments de preuves contre lui pour qu’il en prenne plein la gueule, mais ce n’est pas certain que ce sera recevable en cour. Une vidéo prise avec un téléphone, ça ne vaut pas très cher, en cour. Nous étions souvent seuls lors des épisodes incriminants, pas de témoin pour corroborer mes allégations; ce sera sa parole contre la mienne et faudra espérer la clémence du juge. Alors si je pouvais régler ça sans police, ce serait mieux je pensais.

    Mais ce qui est arrivé la semaine passée dépasse l’entendement. Jack, dans un épisode de délire que je dirais psychotique, s’est d’abord remis à m’injurier, me traitant de grosse torche et de connasse. Je ne m’en formalisais que peu, car ces insultes n’avaient aucun sens. Je peux certes être un con, mais à moins de me faire changer de sexe, je ne deviendrai pas une connasse. Ce soir-là, où c’est allé trop loin, Jack était persuadé que je voulais lui voler sa blonde et a décidé d’essayer de me tuer pour ne pas que ça arrive. Il a tenté de mettre le feu chez moi avec son briquet, a fait semblant de m’étrangler mais l’a presque fait pour vrai, il m’a tiré les cheveux dans le but d’essayer de m’en arracher, puis a fait semblant de me mettre le feu à la tête. Mais cette fois, la flamme a touché mes cheveux et ça s’est embrasé! Je n’ai pu que pousser un horrible hurlement et courir vers la salle de bain pour m’asperger la tête d’eau froide. Le feu a eu le temps de me brûler pas mal tous les cheveux et j’avais de vilaines plaques sur le cuir chevelu après. Il m’a aussi fallu utiliser mon extincteur, parce que le feu était en train de pogner après un mur!

    En plus, pendant que je me battais avec ça, Jack riait! C’en fut trop. Je lui ai demandé de partir sous peine d’appeler la police, il a prétendu avoir fait ça pour rire, qu’il m’aimait et n’allait pas me tuer, que ça ne lui dérangeait pas que j’aime Rosalie tandis que deux secondes avant il voulait me TUER parce que j’allais la lui voler! Là, je lui ai donné dix secondes, il m’a supplié, a fondu en larmes, mais quand j’ai pris mon téléphone, là il est parti, tout penaud mais est parti. J’ai malgré tout appelé le 911, les pompiers sont venus voir que tout était éteint et m’ont conseillé d’ouvrir les fenêtres pour évacuer ce qui restait de fumée, puis ça a été tout. C’est après ça que je l’ai bloqué. J’ai aussi prévenu Rosalie, lui ai tout raconté, et lui ai indiqué que j’avais bloqué son chum, si bien qu’on ne pourrait plus se voir probablement. Je lui ai dit que c’était bien ennuyeux. « Je trouve ça très plate, lui ai-je écrit, mais fréquenter Jack était déjà anxiogène depuis plus de deux ans, et là c’est devenu dangereux. Je ne sais pas combien de temps ça va prendre pour guérir de mes brûlures au cuir chevelu, pas même certain que mes cheveux vont repousser après. » Rosalie m’a répondu qu’elle comprenait, et qu’elle allait parler à Jack dans le blanc des yeux. Ça n’avait pas d’allure ce qu,il avait fait là.

    Mais lui n’en est pas resté là! Je l’ai bloqué sur Messenger, mais oublié de le bloquer pour les appels. Alors il a appelé, appelé, appelé, appelé, aussi bien sur mon cellulaire que mon téléphone fixe. Il me supplia de lui pardonner, jura de ne plus boire et ne plus prendre de drogue jamais, que là c’était fini. Devant mon refus de le revoir, il devint de plus en plus agressif, m’accusant de l’avoir trahi, me traitant d’hypocrite, prétendant que c’était uniquement grâce à lui que je jouais de la guitare, puis il exigea que je lui rende tout ce qu’il m’avait donné, à commencer par la guitare mais aussi une plante qu’il m’avait donnée l’année passée et qui était en train de mourir selon lui. Mais la plante avait recommencé à reprendre des plumes depuis un mois et avait même commencé à fleurir, contre toute attente. Je ne voulais pas la perdre et je ne savais pas comment procéder pour la diviser.

    Les appels ne cessèrent jamais, jusqu’à ce que j’explose de rage et lance le téléphone fixe à bout de bras. Rendu là, j’avais bloqué son numéro sur mon cellulaire, mais je n’avais pas cette option sur le fixe, qui ne servait plus en fait qu’à relier mon système d’alarme à la centrale. Suite à ce déferlement de rage démesurée, qui me valut un trou dans un mur et un avertissement de mon propriétaire suite à une plainte d’un voisin, je suis parti chez mes parents pour quelques jours, le temps d’essayer de faire le point. De là, j’ai appelé ma compagnie de téléphone pour faire annuler mon abonnement, et j’ai contacté ma compagnie de système d’alarme pour évaluer mes options. J’allais devoir payer près de 500$ pour faire installer un module permettant de relier mon système à la centrale par liaison cellulaire. À long terme, ça coûterait moins cher ça que la ligne fixe.

    Jack a réussi à ne pas perdre son permis de conduire, on ne sait pas comment. Il s’est toujours fait un mot d’ordre de ne pas conduire avec les facultés affaiblies. La mort de son père lors d’un accident de voiture y a joué pour beaucoup. Il avait six ans lorsque son père saoul est allé le chercher à son cours de natation, et ils ont foncé dans une voiture au retour. Le père de Jack est mort, mais Jack a survécu avec un vilain choc à la tête, et un intense traumatisme qui a nécessité une longue psychothérapie. Pour ma part, j’ai choisi de ne pas avoir de voiture, car ça n’aurait servi qu’à aller chez mes parents de temps en temps. Mais avec Jack qui multipliait ses offres de me mener en voiture, avec risque qu’il se drogue ou se saoule rendu là-bas, compromettant le retour, ou pire le reportant au lendemain avec une nuit de tourments en prime, je remettais régulièrement cette décision en question. « Aye tu vas chez tes parents en fin de semaine? J’pourrais t’amener. », « Aye on pourrait aller marcher dans les bois pour voir les couleurs. », « Aye on pourrait aller dans un auberge avec spa ensemble. », « On pourrait aller ensemble explorer le Québec. », et ainsi de suite.

    Alors Jack, dans une désespérée tentative de se racheter, est allé se pointer chez mes parents pour offrir de me ramener chez moi! Oui oui, il a fait ça! Ouf que ça a été épique quand mon père l’a reviré de bord. « Quessé qu’tu fous icitte??? » lui a-t-il lancé. Jack avait comme unique contre-offensive un joint prêt, qu’il offrit à mes parents en gage de paix!!! Oui oui! « C’est trop gentil« , a dit ma mère, un coup Jack parti. Mes parents n’ont jamais touché à ça, et n’avaient pas envie de commencer! J’ai failli repartir avec lui, ça aurait été moins long que rentrer en autobus, mais mon père a été tellement rough avec qu’il est reparti, finalement, non sans nous envoyer chier tous les trois, nous avoir traités d’hypocrites. « C’est moi qui ai sauvé votre gars, sinon y s’rait viré fou! » Et puis il a pissé sur la porte après être sorti!

    Quand je suis revenu chez moi, Jack était là, devant ma porte. « Ma blonde m’a laissé, a-t-il pleurniché! T’es mon seul espoir. J’vais rester là, dehors, jusqu’à temps qu’tu m’sauves en m’laissant vivre chez toi. Ce s’ra comme si j’étais pas là, pis j’pourrais t’aider même. J’pourrais t’faire à manger, pis j’pourrais même repeinturer, si tu veux, mais juste si tu veux. Mais ce serait bien repeinturer, ça m’ferait plaisir pis ça t’ferait du bien des nouvelles couleurs. Mais juste si tu veux, j’veux pas être insistant, j’veux pas t’faire de pression. Mais ce s’rait mieux. Ce s’rait mieux. Mais si tu veux pas m’sauver, c’est pas grave, j’vais mourir de faim ou m’suicider, mais ce serait pas grave. Ce serait plate, ce serait pas juste, mais ce s’rait pas grave. Personne m’aime. Pourquoi personne m’écoute? Mais ce serait mieux que tu m’sauves. Ce serait mieux. » Vous voyez le genre? Quinze minutes comme ça, jusqu’à temps que je le contourne et lui ferme la porte au nez, puis il a continué encore, puis radoté que personne ne l’aimait, que ce n’était pas juste, que j’allais avoir sa mort sur la conscience, etc. Comme il ne tentait pas de pénétrer chez moi par effraction, je ne pus me résoudre à appeler la police. Je l’ai laissé là, il est resté couché sur mon balcon, deux jours de temps!

    Jusqu’à ce jour où je l’ai trouvé mort.

    Pendant des mois, je ne pus cesser de penser à ça et me demander si j’aurais pu faire mieux que ça. Si je n’avais pas mis mon téléphone en Ne pas Déranger tandis que j’étais avec mon voisin, parce que ça ne cessait de sonner, appels scam en chinois à répétition, j’aurais vu la mise en garde de Rosalie et peut-être on aurait pu empêcher le suicide. Jack, pendant que j’étais parti, est retourné voir Rosalie. Dans un excès de rage, il s’était mis dans la tête que sa voiture était à lui, que c’était à cause de lui qu’elle l’avait, que sinon elle aurait cessé de conduire s’il n’avait pas été là, alors il exigeait de l’avoir. Elle a refusé, il a insisté, elle a crié, il a crié, ils se sont battus et elle l’a mise dehors sous peine d’appeler la police. Elle aussi avait des choses à se reprocher, plus que moi en fait. Un soir, tandis que Jack était viré fou, elle lui a abattu une casserole sur la tête et l’a menacé de l’asperger d’eau bouillante pour qu’il se calme et prenne son trou. Elle n’était pas fière du tout d’avoir pété les plombs de même, et craignait une poursuite en justice si elle décidait de porter plainte. Et Jack lui avait répété plusieurs fois: « Si tu m’trahis grosse conne, m’a t’trahir moi aussi! »

    Bien que la logique lui disait que le suicide de Jack était en fin de compte la meilleure conclusion à tout ceci, je ne ne pus m’y résoudre. Il me fallut consulter un psychologue pour me remettre de ça, et je faillis en faire une dépression. Cela me valut un arrêt de travail de plusieurs mois et en fin de compte, il me fallut me résoudre à déménager. Revoir mon balcon, où le drame avait eu lieu, me faisait pleurer presque à chaque fois. Je ne pus m’en remettre.

  • Le dernier espoir

    Josh, Josh, j’t’en prie! Faut qu’tu m’aides! Ma blonde m’a laissé, un 24 décembre. A m’a j’té! A veut pus d’moi! J’ai besoin qu’tu m’accueilles chez toi pour quelques jours. Mais ça peut être pour tout le temps si tu veux. Mais déjà quelques jours, ça va aider. Ma mère a la COVID pis mon père y veut pus m’parler. Mon frère est parti dans l’sud. Juste le temps que ma mère guérisse de la COVID ou mon frère revienne, s’il te plaît Josh, pitié!

    Ce sera comme si j’étais pas là. On peut coucher dans l’même lit au pire, ce serait pas grave, j’bougerai presque pas pis quand tu vas dormir tu t’rendras pas compte que j’suis là! J’pourrais t’faire à manger. Ya pas des choses que t’aimes manger pis que tu t’fais pas? Penses-y, c’est win win pour toi. J’pourrais t’aider à réorganiser ton salon pour mieux utiliser l’espace. Si tu veux même j’pourrais tout repeinturer. Ya plein d’film que tu aimerais que j’pourrais t’faire découvrir.

    Pitié! Pitié! T’es mon seul espoir. Si tu peux pas m’accueillir chez toi, j’vais être obligé d’me suicider. Ce serait plate, ce serait pas juste, mais j’vais l’faire si tu veux pus d’moi. Ya personne d’autre. Personne m’aime, personne me comprend, personne veut d’moi. C’est pas juste, mais toi t’es là, t’es mon meilleur ami, t’es mon frère, Josh, je t’aime.

    J’ai tout fait pour elle, c’te fille-là. Je l’ai aimée pis je l’aime encore en sale. Quand elle était malade l’année passée, j’ai torché sa marde pis son vomi, j’lui ai fait à manger, je l’ai soignée. Cette année, j’ai toute repeinturé son appartement à grandeur, j’ai changé des moustiquaires, arrangé des robinets qui fuyaient pis débouché le lavabo. Pis là, comme ça, la veille de Noël, a veut pus de moi parce qu’elle a décidé de se choisir elle plutôt que nous choisir nous. C’est ça son cadeau de Noël, grosse conne! A m’a trahi! Après tout c’que j’ai fait pour elle!

    Oui j’ai été saoul plusieurs fois, mais elle aussi. Oui j’lui ai donné des claques dans face plusieurs fois, mais j’ai jamais été violent, c’était par amour que je l’ai fait, pour qu’elle se réveille parce qu’elle dormait tout l’temps! Je l’ai traitée de grosse conne tout le temps, mais j’le regrette, pis j’le f’rai plus! Ben non, a m’a trahi, a m’a jeté, la maudite conne!

    Je t’aime, Josh. T’es mon frère, t’es la seule personne qui compte encore vraiment pour moi. J’ai envie d’vivre avec toi. J’boirai plus, c’est fini l’alcool, fini, ça m’a détruit ma vie. Je l’sais, j’suis en train d’boire une bière, mais c’est la dernière, pour vrai là. Si tu m’laisses habiter chez toi, j’boirai plus, pis j’allumerai plus d’cigarette à l’intérieur. J’aimerais ça qu’on fusionne, pis peut-être ensemble, on pourrait ravoir ma blonde. Je l’sais qu’elle t’aime bien, pis si tu lui montres à quel point tu m’aimes, peut-être ça pourrait la convaincre, de nous reprendre, tous les deux. Sinon, je pourrai plus continuer, je vais être obligé de me suicider. Pitié, j’t’en supplie, laisse-moi une chance. Ce sera comme si j’étais pas là.

    Mais non, tu veux me j’ter toi aussi. Après tout c’qu’on a vécu ensemble, tu veux plus d’moi. J’comprends pas, c’est vraiment pas juste. Toi, tu niaises, tu fais semblant d’m’aimer pis tu m’aimes pas, mais pendant que tu niaisies, ya du monde qui souffre autour de toi, pis tu t’en rends même pas compte, espèce de grosse torche! T’es en train d’me tuer. Tu m’tues parce que tu veux pas m’aimer. Tu m’tues parce que tu as laissé ma blonde me laisser. C’est pas juste. Tu t’rends pas compte à quel point j’t’aime mais que tu m’tues.

    Pourquoi personne m’écoute?

  • La complainte du coeur

    J’comprends pas pourquoi vous voulez plus de moi dans le band. Je sens comme si j’avais été jeté. C’est vraiment pas juste, parce que c’est moi qui ai tout créé, c’est à cause de moi que vos tunes pognent pis vous faites des shows. J’vsous promets que j’arriverai plus en retard aux pratiques pis j’viendrai plus saoul. C’est fini l’alcool, plus une goutte. J’le jure, cette fois c’est vraiment fini. La prochaine, c’est la cigarette. Bientôt.

    Vous êtes mes frères, vous êtes ma famille. À Noël, j’ai pas envie d’aller voir mes parents pis ma soeur. Y m’ont invité par respect, mais je sais qu’y veulent pas m’voir. C’est vous que j’aime, c’est vous ma famille. Si vous m’jetez, y m’restera plus rien.

    C’est moi qui ai monté nos tunes. Avant, vous aviez rien, juste des covers. C’est toutes mes compos qu’on joue là! Si vous m’jetez, j’veux les droits sur tout ça, pis vous aurez pus rien. Si j’avais pas été là, le drum y s’rait pas bon. Vous aviez juste des éléments de base pas modifiés, pas vintage, rien de custom. J’ai amélioré la cymbale comme jamais personne avait fait avant, j’ai ajouté les rototums que vous aviez même pas, j’ai changé les peaux synthétiques de marde pour des peaux naturelles pis ça sonne mieux, j’ai teoutes repeinturé le local de pratique, pis là, vous voudriez me j’ter???

    Si j’avais pas été là, le chanteur y fausserait encore. C’est moi qui l’ai coaché pour qu’y chante bien! Pis la flûte amérindienne, c’est moi qui l’ai amenée pis ça sonne super bien avec ça. Si je m’en vais, j’reprends ma flûte, pis vous aurez pus rien. J’veux pas vous faire ça, parce que je vous aimes. Vous êtes mes frères, vous êtes ma famille, vous êtes tout ce que j’ai.

    Ben non, vous voulez me j’eter. J’comprends pas. C’est vraiment pas juste. Vous seriez pas là si j’avais pas été là.

    J’vous l’jure que j’essaierai pus d’vous faire des câlins, vous embrasser, vous mêler les cheveux ou mettre mes mains dans vos culottes. C’est fini, ça, c’était quand je buvais que ma libido devenait incontrôlable, mais là, je boirai plus, c’est fini, fini. Je vous le jure. J’vais pus jamais pisser sur les murs même si j’suis choqué. De toute façon, ça paraît même pus depuis que j’ai repeinturé le local.

    Mais pourquoi vous voulez pus de moi? Je vous aime, vous avez pas idée à quel point je vous aime. Vous êtes mes frères, vous êtes ma vraie famille. Si vous me j’tez, y m’restera plus rien, je vais être obligé de me suicider. Ce serait plate, ce serait pas juste, mais j’vais l’faire si vous voulez pus d’moi. Je l’sais que vous allez le regretter après. Vous allez dire, ah, on l’aimait bien lui, c’est donc dommageable qu’y se soit tué. J’veux pas vous faire ça parce que je vous aime, mais j’vais être obligé si personne a besoin d’moi pis tout le monde m’haït. Mais j’veux pas, j’vous aime, j’veux qu’on continue à faire de la compo et des shows ensemble.

    J’suis pas un pervers, j’suis pas un violeur, j’suis pas un batteur de femmes. Vous avez rien à craindre de moi. J’suis juste un gars doux, gentil, qui vous aime.

    Pourquoi personne m’écoute?

  • Quand l’union ne fait pas la force

    Un soir, l’année dernière, un sage pas si sage que ça m’a dit, à répétition, que deux plus deux font quatre. Jusqu’à présent, cette affirmation simple avait été noyée par les choses que ce sage voulait faire avec moi à ce moment qui avaient et n’ont toujours que peu de sens pour moi. On parle ici du tout qui est la somme de ses parties. Mais parfois, trop souvent malheureusement, le tout n’est que la somme de ses parties tandis qu’il pourrait être bien plus, ou bien est moindre que ses parties prises séparément si bien qu’il s’est perdu quelque chose.

    Prenons par exemple Tit-Coun et Tit-Pou qui tentaient tant bien que mal de se construire un pont pour traverser une rivière. Tit-Coun était certain que le pont en bois tiendrait sans corde, et refusait que Tit-Pou fabrique de la corde à partir du chanvre qui poussait en abondance dans la région. Le pont, naturellement, ne tint pas la route. Tit-Coun tenta donc, de peine et de misère, de fondre du métal pour forger des clous, tandis que Tit-Pou, lui, travailla sur la corde. Devant les objections incessantes de Tit-Coun, Tit-Pou dut se résoudre à construire son propre pont, qui tenait sommes toutes très bien. Tit-Coun parvint pour sa part à forger ses clous, solidifia son pont et ça tint. Au final, on avait deux ponts, qui tenaient relativement bien, mais il aurait mieux valu un seul pont, avec la corde et les clous! Le pont de Tit-Coun était trop étroit, celui de Tit-Pou tanguait dangereusement. On décida d’éviter ces ponts et d’emprunter le passage à guay qui existait déjà. Mais les ponts, dans les jambes, rendaient plus difficile la traversée à guay de la rivière! Ainsi, les efforts combinés de Tit-Coun et Tit-Pou empirèrent la situation au lieu de l’améliorer. C’est la foudre qui régla tout ça. Un bon jour, elle frappa sur les ponts, y mit le feu et ils brulèrent, laissant la situation telle qu’elle était avant.

    Et si, au lieu de cela, Tit-Coun et Tit-Pou avaient travaillé ensemble sur le même pont. Sans coordination, par contre, après la pose des clous, il risquait d’être difficile d’installer la corde ou inversement, les clous trop grossiers risquaient d’entamer et fragiliser la corde. Au final, on aura un pont mais sans plus. Le tout ne sera que la somme de ses parties. Et puis la foudre viendra le détruire.

    Et si Tit-Pit avait été là, supervisant les travaux, coordonnant les efforts de Tit-Coun et Tit-Pou, là on aurait pu avoir un pont plus solide que si seul Tit-Coun, ou seul Tit-Pou, avaient travaillé dessus ou s’ils s’y étaient mis à deux seuls. Le tout deviendra alors supérieur à la somme de ses parties. Et peut-être même on aura pensé, à trois, faire le pont en béton, et il résistera (mieux) à la foudre. Yeah!

    Le problème, c’est quand le travail de supervision devient plus complexe encore que celui de la construction. Il ne suffit pas de concevoir le pont. Non, il faut que le concepteur puisse expliquer aux exécutants les étapes de sa fabrication, et c’est souvent là que ça cloche. Le cerveau humain a une capacité trop limitée pour traiter toute la complexité et l’interface humain vers humain est trop primitive et inefficace. Le langage ne permet pas de tout exprimer sans ambiguité si bien que les gens pansent avec des dessins, des gestes, des reformulations multiples. Au final, il se perd temps et énergie, et ceux dont il manque un morceau sont pénalisés. Que va faire un aveugle pour comprendre le schéma de son compère? Que va faire le sourd pour lire le document de son collègue? Et le pauvre qui a du mal à s’exprimer à l’oral, comment va-t-il composer avec son coéquipier qui a du mal à lire de longs documents?

    C’est là que la machine entre en scène. On parle d’interface homme-machine, mais en fait ce qu’il nous faut, c’est que la machine devienne l’intermédiaire, pour faciliter la communication d’humain à humain, au moins sur le plan technique. Par l’ordinateur, faisons en sorte que l’aveugle voie, que le sourd entende et que la langue du muet se délie. Faisons en sorte que le boiteux ou le paralytique, non ne puisse pas marcher physiquement, mais que sa condition ne soit plus un obstacle à son développement personnel.

    Que la machine cesse d’être un obstacle par son dysfonctionnement aléatoire et sa lenteur sporadique, pour devenir le moteur du futur.

  • L’infini inatteignable

    Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, en orbite autour de ce trou noir, privé du Warp core qui aurait pu me permettre de reprendre l’exploration spatiale. Je ne sais pas pourquoi je suis seul dans ce vaisseau-là. Je n’ai pour compagnon que ce perroquet qui me dit qu’on est des frères, qu’on est une famille, qu’on doit montrer à tous qu’on est unis malgré les préjugés de nos pairs. J’ai dû pour ne pas être aspiré par le trou noir jeter plusieurs parties de mon vaisseau, pour alléger la structure. Il s’en est sacrifié des membres de mon équipage, tous morts pour rien à essayer de sauver le peu qu’il restait, sans savoir que ce peu allait devenir encore moindre et puis il ne resterait que le poste de pilotage, errant, sans Warp core pour repartir, avec pour propulseur qu’un réacteur minimal pour à peine compenser le flux gravitationnel du trou noir. Le Warp core a été jeté dans le trou lors d’un acte d’étourderie d’un membre de l’équipage qui a manqué de jugement. Ses excuses futiles et pitoyables n’ont rien arrangé du tout. Sa mort ne soulage pas la souffrance de son erreur, très loin de là. Les systèmes de survie fonctionnent encore, c’est presque la seule bonne nouvelle. Mais ça fluctue de plus en plus du vert au jaune. Ça va finir par flancher, ça aussi. Alors que faire? Envoyer des messages radio, même si on sait qu’ils se perdront dans le trou noir, pour qu’au moins il reste quelque chose de tout ça. Ne pouvant atteindre l’infini, ne pourrais-je pas y lancer des idées?

    Ce trou noir montre bien le syndrome apparemment planétaire du « jamais assez ». Le trou noir absorbe, demande, exige, prend, sans jamais redonner. Selon lui, le peu qu’il redonne est beaucoup plus que ce qu’il prend. C’est donnant donnant. Parfois, certains trous noirs se prétendent même source de lumière! Voilà quelques exemples concrets.

    • Un mendiant demande, chaque jour, à tous ceux qui passent devant lui, au moins un dollar. Si, dans un élan de générosité spontanée, j’offre un dollar, demain, si je repasse, le mendiant me demandera un autre dollar, et puis un autre le lendemain, et puis encore un autre, presque comme si au départ je n’avais jamais donné. Mieux encore, si je cesse de donner, le mendiant sera aussi mal pris qu’avant que j’aie commencé à donner.
    • Un bénévole a offert des centaines d’heures à une oeuvre de charité. Il y a dédié pendant des mois tous ses temps libres. Un bon jour, il voudra consacrer ce temps à autre chose. On le remerciera pour sa contribution, mais au fond, le bénévole sentira bien la déception. Il aurait fallu en faire plus, il aurait fallu continuer. Mieux encore, l’oeuvre de charité sera autant dans le besoin qu’avant, comme si le bénévole n’avait jamais donné de son temps.
    • Une infirmière au bout du rouleau vient d’enchaîner trois double quarts de travail: seize heures de trimmage presque un travail d’esclave, à peine huit heures de sommeil, seize heures de labeur, à peine huit heures de sommeil, etc. Si, au bout de tout ça, l’infirmière n’en peut plus et craque, on la remerciera de sa contribution, mais au fond d’elle-même, elle saura bien que c’était comme si jamais elle n’avait travaillé. Il en aurait fallu plus, beaucoup plus. L’hôpital où elle travaille, voire tout le système de santé, sera aussi à bout qu’avant. Ce sera presque comme si elle n’avait pas travaillé!
    • Un homme désespéré et un peu mal organisé, qui aurait dû placer le peu qu’il gagnait dans un compte d’épargne plutôt que le flamber en futiles babioles et en substances néfastes pour sa santé, laisse sa blonde dans un acte impulsif et inconsidéré, puis demande à son ami de l’héberger chez lui quelques jours. Ces quelques jours, pendant lesquels l’invité dérange l’hôte régulièrement tout en prétendant que ce sera comme s’il n’est pas là, deviennent quelques semaines, puis quelques mois. « Ça peut être pour tout le temps », finit même par proposer l’homme qui a laissé sa blonde. Eh bien, si l’hôte n’en peut plus de son invité, l’invité sera aussi mal pris que si, au départ, l’hôte avait refusé son hospitalité.
    • Une femme était tellement ivre qu’il lui a fallu trois jours pour se rendre compte que son conjoint s’était suicidé! Pendant tout ce temps-là, elle pensait qu’il dormait. Dans sa lettre d’adieu, le conjoint a écrit ceci: « Je ne me suicide pas, c’est toi qui me tues! » La femme, très choquée, va voir son ami; elle a besoin d’une épaule pour pleurer. Mais les pleurs ne cesseront jamais, même après des jours, des jours et des jours. L’ami qui n’en peut plus, s’il essaie trop de faire cesser ces pleurs, mettra la femme dans une détresse plus grande encore qu’à son arrivée.
    • Un programmeur a investi beaucoup de temps et d’énergie dans la conception d’un nouveau logiciel. Il a pris soin d’établir une architecture évolutive, ajouté des tests unitaires et d’intégration, et le logiciel est maintenant en production. Eh bien on lui demandera ensuite d’être disponible 24 heures sur 24 pour investiguer et corriger des bogues, car le programmeur sera le seul à bien comprendre son système, et personne ne fera d’effort pour le comprendre à son tour, pas en profondeur du moins. Si, un jour, le programmeur craque et fait un burn out, eh bien la compagnie sera plus dans la merde encore que s’il n’y avait pas eu de système à la base!

    Pourquoi en sommes-nous là? Pourquoi n’est-ce jamais assez? Est-ce parce que les gens sont devenus trop paresseux et ne veulent plus innover, se débrouiller, apprendre par eux-mêmes? Peut-être, mais c’est peut-être aussi l’accumulation de tâches routinières qui peuvent et doivent être automatisées, confiées à des machines, ou bien peuvent et doivent être simplifiées. Minecraft modifié, pratiquement n’importe quel mod pack, enseigne bien ça. Le joueur va arriver à un point où il y a tant de tâches manuelles à faire qu’il ne reste plus de temps pour le plaisir de découvrir de nouveaux mods ou construire une belle base. Il faut alors automatiser, tout, pour que les tâches routinières soient accomplies par des systèmes autonomes, et puis passer à la suite. L’automatisation de bout en bout ne doit impliquer aucune intervention manuelle. Ça fonctionne, on ferme la porte et on jette la clé, c’est là pour toujours. En théorie, ou presque. En fait non, puisqu’on doit pouvoir réviser et améliorer l’automatisation.

    Il faut aussi simplifier tant et autant qu’on peut. Pourquoi faut-il un interminable formulaire pour obtenir des prestations d’assurance-chômage? Tu travailles ou tu ne travailles pas, là est la question, peu nous importe pourquoi. Tu as un coloc, un conjoint de fait, tu es marié, tu es polygame, guay, lesbienne, hétéro, tout ça à la fois, peu nous importe. Combien de personnes dans le ménage, combien d’enfants, combien d’adultes, c’est tout, ça finit là. Si un programme informatique n’est pas capable, de façon fiable, de traiter la demande, la demande doit être jugée trop complexe et simplifiée. Voilà!

    Et pourquoi tout cela? Eh bien je dirais pour qu’aimer, aimer d’un véritable amour, soit plus qu’accorder à l’autre le pouvoir de te dépouiller de tous tes biens, de toute ta dignité et te briser plus encore que le truand t’infligeant un règlement de compter. Pour qu’aimer, ce soit bien plus que faire de l’autre un tortionnaire du quotidien, imposant une pression constante par des demandes multiples et la perspective d’une douloureuse séparation. Des expressions comme « il faut que ça change », « ça ne peut plus continuer comme ça », « tu vas devoir te faire aider », « je suis désolé mais c’est pas moi le problème », « t’aurais dû y penser avant », « j’ai honte de toi », etc., se changent en mantras, et on se demande si ce ne serait pas mieux être enfermé dans une petite pièce, soumis à la torture jour après jour sans l’ombre d’une libération outre que la mort qui tarde à venir. Ou bien devenir soi-même le tortionnaire, imposer sa volonté par la menace et la violence. Aimer, ça devrait être plus, ça devrait être mieux que ça.

    Aimer, ça devrait être beau, ça devrait faire progresser, ça devrait permettre de construire autour de soi un monde meilleur. Ça ne devrait pas être mon problème, ça devrait être notre problème. Ce n’est pas juste moi qui vais changer, on va changer ensemble. Ce n’est pas juste à moi de comprendre, on va comprendre ensemble. On aura peur, on aura honte, on sera heureux, ensemble.

    Plutôt que ça, l’amour se transforme souvent en interdépendance symbiotique extrême qui rend chaque moitié plus vulnérable que quand elles étaient isolées. Si l’homme laisse sa blonde, il y perdra son toit, sa voiture, ne pourra plus voir ses enfants à moins de se battre tellement qu’il en sera au bord du burn out, il y a quelque chose qui cloche quelque part.

    Si, au moins, par l’automatisation de bout en bout, les besoins de base de tous étaient comblés, déjà ce sera moins pire. Il y aurait la douleur de la rupture, le poids de la honte, mais au moins l’homme ayant laissé sa blonde ne sera pas obligé de quêter un gite jusqu’à en épuiser son hôte. L’homme ayant perdu ou laissé son emploi, possiblement après des conflits avec collègues et employeurs, n’aura pas besoin de se demander où il ira habiter si jamais il ne trouvait rien dans les mois suivants, comme son ancien employeur lui a menacé qu’il allait arriver. Il lui restera la honte de s’être planté professionnellement, l’anxiété face à son avenir, mais il aura au moins davantage d’énergie pour se refaire, se reprendre en main.

  • Tant de mal pour si peu

    Jocelyn était démoli, à bout. Depuis des années, il savait que sa relation avec Annie était vouée à l’échec, en raison d’un vilain défaut qu’il avait. Un parmi plusieurs qu’elle tolérait pourtant jusque-là, peut-être la goutte qui a fait déborder le vase ou le déclencheur. Rappelons que peu de couples résistent à l’annonce qu’un des partenaires est un meurtrier. Le trouble d’accumulation de Jocelyn, comme la vocation de tueur, est-il le déclencheur de la rupture? Ou bien c’est ce problème d’accumulation, la gourmandise, le fait qu’il déteste magasiner, sa mauvaise connaissance des domaines communs tel le sport, les séries télé et les films? C’est un élément ou la somme de plusieurs? Faudrait, selon Annie, que Jocelyn obtienne de l’aide professionnelle pour réfléchir à ça, car elle n’en sait rien!

    Jocelyn avait la manie de conserver divers articles, parfois en multiples exemplaires, au cas où ça serve. Mais ça ne servait jamais, en pratique, car lorsque l’objet était désiré, il était impossible à retrouver dans l’immense fouillis organique d’un rangement hâtif et désorganisé. Il possédait un grand nombre de petites vis, provenant de divers ordinateurs désassemblées dont les carcasses inutiles étaient conservées dans un local loué à cet effet. Mais le pire, c’étaient les câbles. Volumineux, parfois longs, certains pouvaient remplir un tiroir, totalement pour rien. Pourquoi garder un câble coaxial de 50 pieds dans le tiroir de la table de chevet quand on n’a plus aucune TV reliée par ça? Les appareils se branchent à présent en wi-fi pour aller y chercher les images dans le cloud plutôt que sur les ondes hertziennes ou depuis le câble coaxial en analogique. Même celui-là a demandé des années de négociation et Jocelyn n’a jamais voulu s’en départir, seulement le couper et en garder une petite longueur. Ce fut, après plusieurs échec et juré beaucoup après ça, qu’il retrouva un autre petit câble coaxial, juste correct, pas cassé, en haut du garde-robe dans le salon. « Mais qu’est-ce que ça fait là? » s’est exclamée Annie, exaspérée. Jocelyn ne sut répondre à la question.

    Un jour, Annie en eut assez et lança un ultimatum à son mari. Il devait se débarrasser de tous ces câbles, vis et surtout les vieilles tours d’ordinateur vides, sinon elle le laisserait! Jocelyn, bien choqué de ça, en a presque pleuré. Annie a alors accepté qu’il se départisse d’au moins une vieille tour par mois. Ça a été dur, mais il a fini par abdiquer.

    Mais après six mois, ça restait lourd et pénible. Les étagères devraient contenir de beaux livres ou des bibelots. Au lieu de ça, on y voyait pendouiller des câbles pêle mêle. À côté d’un câble USB de type C se trouvait un HDMI vers DVI, un DVI vers DisplayPort, un HDMI vers DisplayPort, un USB, un autre USB, encore un autre USB, et jamais le câble HDMI vers HDMI qu’on voulait! Tout ça dans une étagère à livres dans le salon, parce qu’on n’avait rien trouvé à mettre dedans alors Jocelyn l’a annexée comme espace de stockage.

    Alors Annie exigea que ces affreux câbles soient remplacés par des beaux livres. Jocelyn était affligé, presque terrorisé. Comment allait-il trouver un endroit où ranger tous ces câbles sans devoir se débarrasser d’un câble ou jeter autres choses? Chaque séance de tri était longue et frustrante. Bon, un VGA vers DVI, pas sûr, on n’a plus besoin de ça, mais tout d’un coup. Ah un vieux câble à imprimantes parallèle. Ben non, ça ne sert juste PLUS! Ok, celui-là on va le jeter. Mais non, tout d’un coup on trouve une vieille imprimante et on voudra la faire fonctionner pour jouer ou la tester. Ah, je vais le garder. Au final, après près de trois heures, il y avait un, gros max deux câbles, minces pas longs, qui allaient pouvoir être jetés.

    Mais un jour, tout changea lorsque Jocelyn trouva LA solution! C’était très simple en fait. Il a suffi de trouver ce site fabuleux offrant des boîtes en carton des dimensions qu’on veut. La boîte était rigide, relativement solide, on avait aussi l’option de faire fabriquer des contenants de taille personnalisée en plastique ou en acier, mais c’était plus cher, pas mal plus dans le cas de l’acier.

    Jocelyn avait aussi plusieurs vieux livres sur l’informatique dont il avait du mal à se débarrasser. Il ne valait pas la peine de tout jeter, en plus, car si l’étagère devenait vide, Annie imposerait alors une nouvelle torture à son mari: aller magasiner des bibelots! Quelle horreur! Alors c’était aussi bien de laisser les livres pour ne pas avoir besoin des bibelots.

    Mais certains livres étaient vieux et inutiles. Ne pourrait-on pas les remplacer par des boîtes sur mesures, et dans les boîtes, on met les câbles? C’était si génial que Jocelyn en siffla de joie pendant des jours.

    Puis vint un gros obstacle: comment faire pour que la boîte ressemble à un livre? Il va falloir prendre le vieux livre et essayer d’en reproduire la couverture. Jocelyn essaya un peu trop, y perdit des soirées à frustrer, puis se rendit compte que ça pouvait être résolu dans la grande simplicité. Il suffisait d’enlever la reliure du livre original et greffer la couverture sur la boîte de format adéquat. Jocelyn dut acheter (et il garda) quelques boîtes avant de figurer les bonnes dimensions pour que ça s’ajuste parfaitement.

    Mais ensuite, que faire avec les pages, les nombreuses pages laissées sans couverture? Certains auraient dit de les jeter au recyclage, les centres de dépôts de livres n’acceptaient pas les livres incomplets même si c’était juste la couverture qui manquait, mais Jocelyn trouva mieux. Un soir après avoir trop bu, il alla voir un itinérant qui un bon matin lui avait demandé du papier. Jocelyn arriva, le salua, et puis lui dit: « Tiens, du papier, beaucoup de papier. » L’itinérant fut d’abord terriblement choqué de ce geste, qui lui semblait à prime abord un affront à sa dignité. « Tu t’fous d’moi! a-t-il beuglé. Quessé tu veux que j’fasse avec ça? » Un peu plus et la bagarre éclatait. Dans bien des cas, ça va rester comme ça, et dans les pires, l’itinérant aurait intenté des poursuites judiciaires contre Jocelyn. Mais là au lieu de faire ainsi, l’itinérant eut une idée de génie et garder les pages.

    Il a réussi, à maintes reprises, à obtenir de l’argent pour rien, absolument rien. Alors s’il tenait entre ses mains un objet de convoitise, ne pourrait-il pas obtenir plus? Le papier, ça attirait parfois les enfants et les animaux. Certains passants finirent par donner de l’argent à l’itinérant pour avoir les pages de livres. Que les pages soient achetées à l’unité pour nettoyer le derrière d’un chien, en groupes pour permettre à un enfant en pleurs de barbouiller quelque part, ou tout le livre sans couverture pour instruire un curieux, l’itinérant recevait de l’argent, plus que sans papier.

    Alors c’est ainsi que Jocelyn préserva sa collection de câbles et sa collection de livres. Annie ne devait jamais découvrir que les vieux livres obsolètes sur Visual Basic, WordPerfect, Windows 95 et DOS abritaient en fait plein, plein de câbles supposés avoir été jetés. Jocelyn craignait que cette découverte mine complètement la confiance qu’Annie avait en lui. Annie avait pris pour acquis que ces câbles avaient été jetés, car il n’y avait aucun endroit connu d’elle où les ranger. Alors à la découverte de câbles à la place des beaux livres, elle aurait pu se sentir trahie la pauvre, et faire tout un drame pour bien peu.

    Mais dans cet univers, Jocelyn fut épargné de cette terrible séparation. Il vécut heureux avec sa douce moitié, ils partagèrent de beaux moments et jamais les câbles ne les embêtèrent plus. Ni les livres, ni les câbles, en fait, n’étaient nécessaires, alors il aura suffi qu’ils occupent au total moins d’espace pour sauver la situation. Mais sachez bien que dans d’autres univers pas loin de chez nous, les choses ne sont pas aussi simples et utopiques.