Catégorie : Récit

Représente un récit, une histoire, souvent imaginaire, parfois fondé sur des faits réels.

  • Douteuse machination

    • Hé mon cœur, commença François à l’adresse d’Anna, sa conjointe. Lis ça! » C’était un message de leur ami commun Jonathan avec qui François avait organisé une petite sortie le lendemain, pour aller voir les tams tams du Mont-Royal. Anna, ce dimanche, travaillait et ne pourrait y être.
    • « Mon seul regret », lut-elle à voix haute, « c’est de ne pas voir (et toucher) Anna en fin de semaine. »
    • Ça s’en vient, on va finir par l’avoir, se réjouit François.
    • Ça a été long, lui reprochera Anna. J’connais du monde qui l’aurait fait pas mal avant.
    • Mais ma chérie, argumenta François, yest riche, super riche, millionnaire. Les autres qu’on connaît sont pauvres. Pis yest mou, y s’laisse faire tout l’temps, on va finir par l’avoir, crois-moi.
    • Oui mais si l’enfant vient d’nous, Jonathan aura rien à payer, souleva Anna.
    • Jonathan y verra pas, lui rappela François, empli d’une confiance et d’une fierté démesurées, que l’enfant me ressemble. On va le lui faire prendre un peu de temps en temps, ya juste besoin d’le prendre sur ses genoux une fois ou deux par mois, pis y va être correct. Pis y va payer pis payer pis payer.
    • Pis, lui rappela Anna, si jamais y vient de lui? S’il lui ressemble? J’veux un bébé de toi, pas d’un autre homme.
    • Ben non, ça arrivera pas, assura François. Jonathan a jamais fait l’amour, jamais jamais, yest probablement rendu stérile. Moi si j’fourre pas une fois par semaine, j’ai mal aux couilles. Lui ya passé des mois comme ça, ses couilles ont probablement toutes pétées ou y marchent déjà pas à la base. J’ai juste à t’fourrer avant ou après que Jonathan soit passé, pis on va être
      tranquilles.
    • Mouiii, j’t’aime! T’es l’meilleur! Mais as-tu pensé que d’autres personnes pourraient ouvrir les yeux à Jonathan.
    • Jonathan est seul, lui rappela François. Ses parents sont morts l’année passée, son frère est parti en Australie et sa sœur veut pus lui parler. Yest seul, personne pour le raisonner, on va pouvoir faire c’qu’on veut avec.
    • Yeah! Aye penses-tu qu’on pourrait réussir à c’qu’il nous achète une maison? demanda soudain Anna.
    • Je sais pas, avoua François. Déjà qu’il paie pour nourrir et éduquer notre enfant, ça va être super, pis l’important, c’est d’le plumer un peu.
    • Mais pourquoi tu veux tant qu’ça le faire payer? demanda Anna.
    • Parce qu’ya essayé d’te voler! rappela François. T’as failli partir avec lui, l’année passée, quand on s’est disputés pis j’avais été trop brusque avec toi. Lui en a profité pis a failli réussir à t’avoir.
    • Oui c’est vrai, rappela Anna. Mais ya été très gentil avec moi, ajouta-t-elle. Je savais plus quoi faire ni où aller. Sans lui j’aurais appelé la police et tu aurais eu beaucoup d’ennuis. Pis en plus yen a même pas profité tant que ça. On s’est collé un peu pis ça a été tout.
    • C’est parce qu’yest trop con, supposa François. Une chance, sinon ça s’peut qu’y t’aurait eue. Moi j’suis capable de faire l’amour, pas lui. Lui c’est en train de devenir une machine, moi j’ai un vrai cœur qui t’aime.
    • Ah que t’es gentil!

    Sur ce, les deux tourtereaux s’embrassèrent intensément et s’endormirent, rêvant de cet enfant à venir.

  • Une relation diamétralement dysfonctionnelle

    Alain et Steve ont un gros problème que nous ne parvenons pas à résoudre complètement. Une ordonnance d’éloignement les séparant, leur situation se stabilise quelque peu, mais ils ont toujours besoin d’un suivi psychologique, éprouvant des périodes de grande détresse due au manque.

    Tout a commencé voilà douze ans, quand ces deux hommes se sont rencontrés dans un bar. Tous deux en couple, ils se sont liés d’amitié et se sont mis à pratiquer le badminton ensemble. À l’époque, Alain avait un problème d’alcoolisme. Il buvait trop et perdait le contrôle de lui-même. L’ivresse réveillait chez lui un désir sexuel que sa blonde ne parvenait apparemment pas à satisfaire complètement.

    De plus en plus souvent, Alain évoquait des propos sexuels en présence de son ami. Il suggérait à Steve qu’il ait une relation sexuelle avec un homme, bien qu’il soit déjà en couple avec une femme! Selon Alain, Steve devrait expérimenter les deux, pour savoir s’il était homosexuel ou pas, afin de ne pas faire de peine à sa blonde et surtout le savoir avant d’avoir des enfants. Steve était agacé, ne comprenait pas ce dont Alain parlait exactement, parce que ses propos étaient vagues et un peu, je dirais plutôt très, décousus. Au fil des mois, la pensée d’Alain se précisa et Steve se rendit compte que son ami voulait avoir une relation sexuelle avec lui! Choquant direz-vous? Attendez la suite, il y a pire!

    La pandémie s’abattit alors sur ces deux hommes, les forçant à l’isolement. La blonde d’Alain, dans le milieu médical, finit par faire une dépression et dut être hospitalisée. Cela rendit Alain très vulnérable. Ses idées sexuelles se développèrent, se précisèrent, se renforcèrent. Steve, pour sa part, se portait un peu mieux, mais son couple battait de l’aile. Sa blonde aurait voulu qu’il se sépare d’Alain, mais Steve pensait pouvoir l’aider à tenir le coup jusqu’au retour de sa conjointe hospitalisée. Mais l’hospitalisation dura plus longtemps que prévu, et Alain s’enfonça dans la déchéance éthylique. Il en vint à téléphoner à Steve presque chaque soir pour lui offrir de venir chez lui, coucher avec lui, ou que Steve vienne et qu’ils couchent ensemble. Parfois, il éclatait de rire en racontant ses délires. Alain en vint même à avouer à Steve qu’il était en amour avec lui.

    En temps normal, la victime aurait coupé les ponts avec ce genre d’individu dérangé, mais Steve était persuadé de pouvoir aider son ami, alors il tenta de tenir bon. En surface, son esprit résistait, mais sous la surface, un important changement était en train de s’opérer. Graduellement, inconsciemment, Steve commençait à désirer avoir une relation sexuelle avec Alain!!! Sa logique bloqua ce désir insensé, mais il était là, se renforçait, jour après jour. La seule façon que Steve put trouver pour supporter son ami ivre, c’était de se bater bien solide: un bon petit joint de cannabis et c’est parti. Ce que Steve ne savait pas, c’est que la substance avait pour lui l’effet d’affaiblir certaines barrières psychologiques, qui autrement auraient pu le protéger contre les manipulations d’Alain. Il n’est pas certain que le cannabis aura ce même effet pour tous, alors il ne faut pas en conclure qu’il est toujours mauvais d’en prendre. Mais dans le cas de Steve, ça aurait été mieux pas, du moins pas en présence d’Alain.

    Lorsque la situation le permit, Steve et Alain se virent. Au début, cela se passa relativement bien, mais après quelques visites, Alain commença à chatouiller Steve, à s’asseoir sur ses genoux, à poser sa main sur sa cuisse. Des barrières sautèrent en Steve et il put laisser son ami explorer, presque à sa guise, tant qu’il ne touchait pas les parties génitales. Alain ne s’essaya pas. Cela dura trois mois, après quoi Alain, suite à un accident de vélo qui faillit lui casser une jambe, décida qu’il était grand temps de cesser de boire. Ce ne fut pas facile, mais les alcooliques anonymes et sa blonde enfin remise sur pied l’y aidèrent beaucoup.

    Lorsque Steve revit Alain sobre, il était soulagé qu’enfin cessent les chamailleries, les demandes de fellation et tout. En surface… Lentement, progressivement, Steve se rendait compte qu’il était un peu ¸déçu que ça ait pris fin. Une part de lui aurait voulu que ça continue, avait envie de céder à ses demandes, de coucher avec Alain. Souvent avant de s’endormir le soir, il imaginait Alain avec lui dans le lit, il s’imaginait frottant son corps contre lui, et puis il faisait cesser ça. Mais ça revenait toujours. Toujours, à moins de fumer un joint. Alors Steve se mit à consommer plus. Il en vint à être presque toujours gelé.

    Et puis un jour, n’en pouvant plus, Steve commença à demander à Alain d’avoir une relation sexuelle. Ce dernier, un peu surpris, lui dit non, lui dit qu’il blaguait quand il proposait ça sous l’effet de l’alcool. Steve, perturbé, ne put en rester là et continua à demander à Alain et à insister.

    Oui oui, vous l’avez bien deviné. Les rôles se sont inversés. La victime est devenue l’oppresseur et l’oppresseur, la victime!

    Alain, un peu mal à l’aise de tout ça, ne put se résoudre à laisser son ami Steve dans cette situation. Steve l’avait aidé pendant sa mauvaise passe alors Alain se sentant redevable, voulut faire de même. Alors il tenta de supporter Steve dans son délire sexuel, essaya de le raisonner tant bien que mal, mais il fallut que ça aille jusqu’aux chatouillages, chamailleries et tout! Steve a même léché Alain au visage, un bon soir; Alain lui a balancé un coup de poing, pour ça, c’était juste trop.

    Après ça, Steve a décidé de faire quelque chose pour sa consommation de cannabis qui avait trop augmenté. Il tenta son coup seul, sa blonde le supporta comme elle put, mais cela ne suffit pas. Il dut aller en thérapie pendant un mois. Après ça, ce fut mieux et Steve cessa de désirer sexuellement Alain.

    Eh bien pendant la thérapie de Steve, Alain eut des conflits avec sa blonde, perdit son emploi et finit par retomber dans l’alcool! C’est alors qu’Alain a recommencé à offrir des fellations à Steve. Lui, partiellement guéri, n’avait plus envie du tout. Ils retombèrent ainsi à la case départ. Steve dut supporter son ami pendant près d’un an et demi, comme Alain a dû endurer Steve pendant près de deux ans. À chaque fois, Alain perdait le contrôle avec l’alcool. À chaque fois, Steve se mettait à consommer trop de cannabis et devait aboutir en thérapie. Parfois, Alain réussissait à cesser de boire, d’autres fois fallait qu’il aille en thérapie. Tout ceci draina beaucoup d’énergie aux deux hommes qui n’étaient que peu productifs, et les soigner coûtait très cher à la société.

    Après douze ans, les deux amis en étaient à la sixième itération de ce cycle infernal. Comme la lune et le soleil, leurs désirs sexuels s’opposaient diamétralement. On a perdu les conjointes de vue dans tout ça. L’une est partie après un cycle, l’autre deux, mais elles n’ont pas tenu le coup. Chaque itération de ce cycle infernal était de plus en plus intense et les chamailleries qui mettaient fin à chaque étape étaient de plus en plus violentes. Steve et Alain en vinrent à se battre au point de se retrouver à l’hôpital. La police mit son nez là-dedans, on décida que tous deux seraient poursuivis pour voie de fait bien que ni l’un ni l’autre ne portèrent plainte. Les agressions étaient trop graves pour que rien ne soit fait. La cour régla ça par une ordonnance d’éloignement de deux ans et imposa une thérapie aux deux moineaux.

    On ne comprend toujours pas comment ces deux gars-là ont pu tenir ce régime pendant si longtemps. Habituellement, la victime coupe les ponts avec son harceleur, porte plainte ou va consulter en psychologie bien avant. Une inversion des rôles a parfois été observée, mais c’est surtout quand la victime et le harceleur sont confinés dans un espace fermé (syndrome de Stockholm). Le confinement en raison de la pandémie pourrait potentiellement produire des effets similaires au syndrome de Stockholm, mais il faudra des années pour que ces cas soient observés, étudiés, catalogués et tout. Mais là, plusieurs inversions, c’est peu ordinaire.

    On ne sait pas si on va pouvoir les sauver, ces deux-là, à moins de les garder tous deux en thérapie fermée à vie. Au minimum, il faudrait que tous deux aient réglé leurs problèmes de consommation, pour ne pas que le cycle recommence. Ne serait-ce pas plus simple de synchroniser leurs orbites? Rendons Alain ivre mort et Steve gelé bien raide, mettons ces deux-là dans une pièce fermée et laissons faire la nature. L’idée, bien que bonne en apparence, est beaucoup trop risquée pour être tentée. C’est comme provoquer un arrêt cardiaque et repartir le cœur en espérant que peut-être l’arythmie sera réglée. Ouin…

    On pense qu’ils garderont des séquelles à vie. Alain éprouve des envies sexuelles démesurées et a même fait l’objet de plaintes pour agression sexuelle lorsque viré fou un soir dans le métro, il s’est mis à tenter de lécher des personnes au hasard! Steve, pour sa part, est désormais impuissant, incapable d’éjaculer depuis des années. Dans ses dernières phases de délire sexuel, il était persuadé qu’Alain aurait pu lui débloquer ça. Il doit prendre des médicaments pour contrôler d’effroyables douleurs aux testicules qui ont augmenté de façon quasi exponentielle à chaque itération du cycle.

  • La « magie » de l’écran tactile

    Richard n’en finirait décidément pas de se prendre la tête avec ce problème. Pourquoi est-ce que cette maudite application ne fonctionnait-elle pas sur certaines machines et surtout, pourquoi l’improbable correctif trouvé par son ami était-il efficace? Richard en a vu des problèmes techniques choquants dans sa vie, mais celui-là, il en dépassait plusieurs, possiblement tous.

    Cédric, l’ami de Richard, s’était acheté un clavier MIDI pour faire de la musique, le même que Richard. Ce clavier ne fonctionne pas seul; il nécessite un logiciel pour transformer les signaux MIDI en sons. Le clavier fonctionne peut-être, quoique partiellement, avec d’autres logiciels, mais c’est celui du fabricant qui permet de mieux en tirer parti. Alors Cédric et Richard étaient bien d’accord là-dessus: on installe le logiciel du fabricant.

    Eh bien, sur la machine de Cédric, le logiciel, qui a fonctionné sur quatre machines différentes chez Richard, dysfonctionnait de façon inexplicable. Au début, le logiciel semblait fonctionner, mais après quelques secondes, au gros max trente, une mise à jour était détectée et installée automatiquement. Après ça, le logiciel se contentait d’afficher une fenêtre semi-transparente avec des éléments d’interface à peine visibles, et puis ne répondait plus à aucune action. Cédric a tenté mille et une fois de redémarrer l’ordinateur, réinstaller le logiciel, chercher sur Internet en vain, puis a contacté son ami. Richard était surpris et choqué que ce logiciel, qui a fonctionné relativement bien pour lui quoi que donné quelques inquiétants ratés de temps en temps, se plante de façon aussi inexplicable. Chaque suggestion faite par Richard était inefficace ou avait déjà été tentée par Cédric.

    Alors s’ensuivit une longue séance de recherches. Il fallut aussi que Richard essaie de formater une ancienne de ses machines, lui réinstallant Windows 10 à neuf et balançant ensuite le logiciel récalcitrant. Eh bien le logiciel se mit à dysfonctionner aussi sur sa machine. Il fonctionnait encore sur ses machines actuelles, mais la vieille, plus rien. Richard passa deux soirées à chercher, chercher, chercher, faire des tests, chercher et chercher, et il y passa toute une nuit! Il finit éreinté, mal de dos, mal aux poignets, mal dans le cou, et cela ne passa pas après plusieurs jours. Ainsi, à cause de tout ça, Richard dut prendre rendez-vous chez un physiothérapeute. Ben oui, c’était rendu à ce point-là!

    Cédric, pour sa part, était persuadé d’avoir trouvé la solution: il allait s’acheter un nouveau laptop, avec écran tactile. Il se disait que Richard n’avait que des machines avec écrans tactiles. Son laptop en possédait un et son ordinateur de table, aussi. Sa mémoire trop courte et sa méconnaissance informatique lui firent oublier que Richard ne possédait plus cet écran tactile, qui l’avait lâché voilà un an. Alors il se dit, et dit à son ami, qu’il ne fallait pas s’en faire, qu’il allait acheter un écran tactile et que ça allait être réglé.

    Richard était persuadé de la fausseté de cette solution, que ça n’allait rien changer. Il ne voulait pas que son ami dépense de l’argent pour rien alors il a multiplié les recherches (et les séances de physiothérapie, auxquelles s’ajoutèrent des consultations psychologiques parce que Richard était en train de devenir FOU à cause de ça!). Il craignait aussi se retrouver avec le problème s’il devait réinstaller Windows sur ses machines. Il a formaté son vieux laptop au moins trois fois, essayant d’installer les logiciels dans des ordres différents, avec toujours pour même résultat le plantage du logiciel.

    Richard retenait deux hypothèses. Soit la dernière version du logiciel ne pouvait fonctionner qu’en présence de fichiers de configuration provenant de l’ancienne version, soit il y avait un bogue avec la nouvelle version se produisant uniquement sur certaines puces graphiques. Richard ne pouvait pas ajouter une carte graphique à son vieux laptop, ce qui lui aurait permis de vérifier l’hypothèse de la puce graphique. Pour vérifier l’hypothèse de la préconfiguration, il lui aurait fallu une autre machine avec carte graphique pour y balancer le logiciel et tester. Il ne disposait pas de telle machine, à moins d’en formater une qu’il avait déjà et risquer de perdre le logiciel.

    Eh bien le Destin se chargea de ça: un bon matin, Richard découvrit que sa machine neuve, achetée l’année dernière, ne fonctionnait plus du tout. Le SSD contenant son système d’exploitation avait lâché, comme ça pour rien. Cela le fit fulminer, mais avec les techniques apprises avec le psychologue, il parvint à se contrôler un peu. Voilà quelques semaines, il en aurait crié à se donner mal à la gorge et les voisins auraient fini par lui envoyer la police comme c’est arrivé plusieurs fois ces cinq dernières années. Là au moins, il parvint à garder son calme et à entreprendre les démarches pour faire échanger la pièce qui était encore garantie, du moins ce qu’il croyait.

    Lorsque Richard obtint son nouveau SSD, il l’installa dans la machine puis entreprit de réinstaller Windows 10, puis le logiciel de synthèse audio. Ce fut pour constater que le logiciel était défectueux pour lui aussi! Il ne pourrait plus utiliser son clavier MIDI. Il se résolut à tenter avec un autre logiciel, qui fonctionnait partiellement, presque bien, mais pas comme l’autre. Ainsi, ce n’était pas la puce graphique mais la préconfiguration. Il fallait que la vieille version ait configuré le logiciel, se soit connectés à son compte et puis après seulement, la mise à jour pouvait s’installer. Il n’y avait rien à faire, à part attendre un correctif du fabricant qui ne venait pas même après plusieurs semaines. Richard a tout essayé pour retarder l’installation de la nouvelle version, à part craquer le code. Richard a même tenté de se brancher sur son compte, avec la vieille version, à toute vitesse, a fini même par réussir, mais même là, la machine à jour embarquait trop vite et le logiciel ne parvenait pas à se configurer avant de se faire fermer et remplacer par l’autre version, défectueuse. Désactiver la connexion Internet pour bloquer la mise à jour ne fonctionnait pas, car le logiciel avait besoin de télécharger des fichiers pour terminer sa configuration. Cela montre à quel point le cloud peut devenir un vraie plaie! La communication entre le client et le serveur étant cryptée, il serait très difficile d’installer un proxy entre les deux, interceptant la requête de mise à jour et retournant « pas de mise à jour » plutôt que demander au serveur. Cela anéantissait le dernier espoir de Richard de régler ça sans devoir attendre indéfiniment après le fabricant.

    Et puis deux semaines plus tard, Richard apprit que le fabricant du logiciel avait fait faillite! De plus en plus de gens rapportaient le problème sur les forums, plusieurs proposaient des contournements aussi divers qu’inefficaces, mais la meilleure solution, très simple, demeurait de se contenter du synthétiseur logiciel pour iPhone fourni par le fabricant. Richard était fou furax; il ne possédait pas de iPhone et n’en voulait pas. Le site du fabricant demeurait actif, mais plus personne n’avait le droit d’en modifier son contenu. Les créanciers ont tout saisi et ne pouvaient ni corriger les problèmes, ni désactiver le site complètement. On pouvait encore, selon le site, commander un nouveau clavier MIDI de la marque en faillite!

    Cédric, pour sa part, avait rangé son clavier MIDI dans un garde-robe, en attendant… un écran tactile! Il avait magasiné un peu pour un laptop, trouvait ça trop cher et puis s’est dit que peut-être il suffirait qu’il branche un écran tactile à son ordinateur existant pour que le logiciel se mette à fonctionner par magie. Richard était parfaitement en désaccord avec cette hypothèse et chaque fois que Cédric en parlait, il lui rappelait que ça ne ferait aucune différence. Mais Cédric décida de l’essayer quand même, le tout pour le tout, après ça il tenterait de revendre le clavier. Le logiciel alternatif trouvé par Richard ne fonctionnait pas sur sa machine. Richard est même allé chez son ami pour faire des tests et n’a jamais pu comprendre ce qui clochait. C’était en fait bien simple: le clavier MIDI venait avec une mémoire flash vide: il fallait le logiciel du fabricant pour l’initialiser, après quoi il serait utilisable comme une interface MIDI vers USB et interfaçable avec tout synthétiseur logiciel capable de recevoir du MIDI.

    Cédric, pour sa part, était certain que réinstaller Windows allait aider, ils ont fini par l’essayer et ce qui se passa était en accord avec les connaissances de Richard: rien du tout, aucune amélioration. Ce fut un pénible après-midi perdu à attendre après des mises à jour qui ont été quatre fois plus longues à installer que d’habitude et des pilotes qui furent difficiles à obtenir parce que le site du fabricant de la carte mère, à présent lui aussi en difficulté financière en raison de pénuries de pièces causées par la pandémie, était super super hyper lent!

    Tout changea lorsque Cédric reçut et brancha son écran tactile. Le logiciel récalcitrant, comme par magie, reprit vie. Richard en fut tellement choqué qu’il dut prendre un rendez-vous d’urgence avec son psychologue, après avoir passé une nuit à y penser et à fulminer! Cela dépassait son entendement. Mais le logiciel, chez son ami, fonctionnait #1 et il put enfin utiliser son clavier MIDI.

    On pourrait croire que cette histoire n’alla pas plus loin. Oh que non! Un autre ami de Cédric avait acheté usagé un clavier MIDI de la marque défunte et éprouvait des difficultés avec le logiciel. Il avait un vieux laptop sans écran tactile mais capable d’exécuter Windows 10, nécessaire pour le fameux logiciel. Cédric l’a invité chez lui, à brancher le laptop sur son écran tactile. L’ami en question a protesté, hésité, mais a fini par capituler. Devinez quoi? Le logiciel s’est mis à fonctionner!!! HEIN???? Plus étrange encore, le logiciel continuait de fonctionner après le débranchement de l’écran tactile. Il fallait que Windows ait vu au moins une fois un écran tactile pour que le logiciel soit content! C’était à n’y rien comprendre, à croire que les développeurs avaient mis là intentionnellement une mine pour piéger les utilisateurs et les brider!

    Résigné, Richard a fini par demander à son ami de l’aider. Il a amené sa tour chez lui, ils ont branché ça sur l’écran tactile et hop, le logiciel fonctionnait #1! Il y a pire: l’ancien laptop de Richard, sur lequel le logiciel ne fonctionnait plus, avait un écran tactile!!! Richard a tenté de brancher le laptop sur l’écran tactile de son ami et ça a fonctionné! Ainsi, ça fonctionnait avec certains écrans tactiles mais pas tous! Cédric a été chanceux d’en trouver un pour lequel le contournement fonctionne. Plusieurs sur les forums ont essayé cette solution et parfois, ça fonctionnait, parfois pas. Une autre personne en France a même essayé avec l’exact modèle de Cédric, et ça n’a jamais fonctionné!!! AAAAHHHHH!!!!!

    Cette histoire montre à quel point le monde moderne a perdu son sens. On en est rendu au point où essayer n’importe quoi vaut mieux, dans certains cas, qu’un raisonnement logique et rigoureux. C’est un signe que nous avons perdu le contrôle sur la technologie que nous développons. Plutôt que continuer à faire des ajouts esthétiques et mettre en place des fonctionnalités qui laissent croire à l’utilisateur que le système est intelligent sans l’être vraiment, il faudrait revenir à la base et simplifier, solidifier et sécuriser. Il faire en sorte que plus d’un codeur comprenne ce que le système fait, peut-être même dans certains cas impliquer des ingénieurs. Un mouvement massif vers l’open source est peut-être la solution, élargissant considérablement le nombre de personnes pouvant consulter et réviser le code, ou peut-être pas. Dans tous les cas, la redondance ne doit pas qu’être technologique mais aussi humaine. Un seul expert qui connaît les méandres de tout le système, laissant les autres derrière à se gratter la tête, volontairement ou pas, il faut que ça cesse. Sinon, on va atteindre une limite en terme de complexité et tout va se fragiliser de plus en plus, tandis que les profanes croiront que c’est robuste et fiable. Un bon jour, tout ça va nous lâcher, nous laissant dans une situation pire que celle d’avant la technologie!

  • Le mystère de l’élastique

    Cette histoire plutôt singulière débuta le jour où Grégoire et sa sœur Anne ouvrirent une boîte de Pandore. Grégoire a perdu la vue voilà quelques années, suite à une maladie dégénérative. Il a su à peu près s’adapter à sa nouvelle réalité, mais certaines choses lui échappaient ou devenaient pour lui de grands casse-têtes. Parfois, ce genre de choses frustre, mais dans d’autres cas, ça peut être très drôle.

    Grégoire avait une quinzaine d’années et fréquentait une école secondaire régulière depuis quelques années. L’apprentissage n’était pas toujours facile, mais les professeurs et quelques élèves l’aidaient beaucoup. Anne, pour sa part, avait onze ans et terminait sa sixième année.

    Alors Grégoire était assis à côté d’Anne dans le salon. Ils écoutaient la TV ensemble et pendant les pauses publicitaires, Grégoire aimait beaucoup agacer Anne. Plus souvent qu’autre chose, il la chatouillait, surtout quand elle s’assoyait sur ses genoux, mais de temps en temps, il lui frottait les cheveux. Anne n’aimait pas beaucoup, surtout depuis qu’elle avait commencé à se les attacher, car cela déplaçait l’élastique qui était parfois tout tordu et difficile à enlever. Selon les dires d’Anne, cela lui cassait aussi des cheveux de temps en temps, mais jamais Grégoire n’eut la chance de récupérer des échantillons pour confirmer cette supposition. Grégoire faisait bien attention de ne pas trop tirer. Une fois, il y était allé trop intense et Anne avait poussé un grand cri, puis leur mère l’avait sermonné un peu: « Grégoire, j’ai pas envie qu’on soit obligé d’lui couper les cheveux parce que tu y joues avec la couette! » Anne, pour sa part, avait juré qu’un jour, elle trouverait un moyen de paralyser son frère, elle s’assoirait sur lui pendant des heures et il ne pourrait plus bouger! Ouille!

    Un bon jour, Anne voulut expérimenter, savoir ce que Grégoire ferait s’il n’y avait pas l’élastique et qu’il lui jouait dans les cheveux à sa guise. Sans se douter de ce que ça allait déclencher, parce que pour elle c’était bien simple, Anne demanda à Grégoire de lui enlever son élastique pour ne pas qu’il se bloque. Grégoire, un peu embêté, hésita et n’essaya pas. Il avait trop peur de lui tirer les cheveux ou casser l’élastique en tirant trop. Il ne voulait pas lui faire mal, juste l’embêter un peu.

    Mais par la suite, il commença à s’interroger. Il se demanda maintes fois comment l’élastique tenait, comment il aurait pu le détacher sans tirer les cheveux de sa sœur. Grégoire ne cessait de penser qu’il se serait passé de quoi de génial s’il l’avait détaché, mais sa logique lui répétait que tel n’était pas le cas.

    • Grégoire? Grégoire? Peux-tu répondre à la question s’il te plaît?
    • Euh…. J’ai pas compris madame, pouvez-vous répéter?

    Oui, on aura deviné: ces ruminations à propos de l’élastique commençaient à affecter sa concentration en classe. Un peu honteux de se faire rappeler à l’ordre par son enseignante, il se reprit, mais il y eut plusieurs autres épisodes de distraction pendant lesquels il repensa à l’élastique, durant un cours ou une émission de télé.

    La partie de l’élastique que j’ai touchée, pensa Grégoire avant de s’endormir un soir, n’était pas lisse. Elle avait une forme de spirale, de ressort. C’était peut-être un fermoir qui tient l’élastique. J’imagine, poursuivit-il mentalement, que ce n’est pas comme un élastique en caoutchouc qu’on prend pour fermer un sac. On enroule ça autour des cheveux et il y a un mécanisme pour le resserrer, de quoi qu’on peut défaire sans devoir trop étirer l’élastique et tirer les cheveux dans tous les sens.

    Grégoire jongla pendant deux semaines à propos de ça, se fit reprendre plusieurs fois par ses enseignants qui songeaient sans doute à prévenir ses parents. Il lui fallait faire quelque chose pour rétablir sa concentration. Il n’y avait pas 36 solutions. La construction de son modèle mental d’élastique n’aboutissait pas. Il lui fallait une séance d’expérimentation. Oui oui, il allait devoir essayer, avec ce qu’il a observé et déduit, d’enlever l’élastique et puis après, peut-être cesserait-il enfin d’y penser.

    Cela se fit un soir, pendant un film que Grégoire trouvait un peu ennuyeux mais qu’il écouta tout de même pour passer du temps avec sa sœur, et lui jouer avec l’élastique. Pendant une pause publicitaire, Grégoire mit sa main derrière la tête d’Anne, localisant le fameux élastique. Cette fois-ci, il l’a tâté plus. Il était enroulé autour d’une couette de cheveux. Sans plus attendre, désireux d’en finir avec ce mystère, Grégoire a tenu la couette d’une main pour ne pas que ça tire trop, mais ça se peut que ça ait tiré cochon, et de l’autre, malgré quelques protestations de sa sœur, il a tiré sur l’élastique. Oui oui, il a fait ça. Il y a eu un peu de résistance par frottement, mais l’élastique s’est détaché, libérant les cheveux, un paquet de cheveux, plus que ce à quoi Grégoire s’attendait. Laissant tomber l’élastique, persuadé qu’Anne avec ses deux grands yeux le retrouverait bien vite, Grégoire prit le paquet de cheveux dégagé, et se mit à jouer avec comme jamais, jamais, jamais il n’avait fait ça, avant, avec des cheveux. C’était quasiment comme s’il n’avait jamais vu ça, des cheveux longs! D’abord, à deux mains, il a tripoté ça dans tous les sens, pour tout mélanger ça, et il a crié « YEAHHH!!!!!! ». Objectif: qu’elle ait bien de la misère à les démêler, qu’elle soit obligée de les mouiller et que ça tire, tire, tire. Puis il se prit un bout, tint ça d’une main pour pas que ça tire trop, puis a tiré, presque pour essayer de casser les cheveux. La couette résista, mais pas Anne qui hurla à son frère d’arrêter avant de se lever.

    « Pis là yest où mon élastique??? » demanda Anne. Grégoire a alors constaté qu’il était peut-être allé trop loin. On a cherché en vain l’élastique. Tandis qu’Anne regardait, Grégoire tâtait le divan et le sol, en vain, toujours en vain. Anne demanda à Grégoire de se lever, déplaça le divan, chercha, Grégoire tâta le sol à son tour, en vain. Anne était pour laisser ses cheveux détachés après les avoir brossés pour les démêler un peu, suggérant à son frère de cesser de chercher, mais Grégoire ne renonça pas pour autant. Au moment où Anne revenait dans le salon et ordonnait « Là, touche pus! » à son frère, Grégoire plongea la main dans un interstice entre deux coussins du divan et tomba sur un objet en plastique: l’élastique. Il était enroulé sur lui-même, un espèce de ressort bien simple, pas de mécanisme de fermeture rien. Anne n’était pas super contente, car elle affirmait que son frère lui avait arraché des cheveux, mais Grégoire n’en retrouva jamais. Peut-être les a-t-elle pris, craignant qu’il ne les emporte et s’en serve pour faire un rituel vaudou douteux.

    On pourrait croire que la curiosité de Grégoire était satisfaite. Oh que non! Suite à cette séance d’exploration qui n’a pas été des plus plaisantes pour Anne, Grégoire s’interrogea longuement sur l’impact de son geste. Est-ce que ça va être tellement mélangé qu’elle
    sera obligée de faire couper tout ça? Ou bien ça va juste
    revenir droit comme avant et elle va remettre l’élastique?

    Grégoire repensait encore aux cheveux de sa sœur. Parfois, il s’imaginait enlever à nouveau l’élastique, avait envie de le refaire, mais il ressentait aussi de la honte. J’aurais envie de gosser dedans encore, se disait-il, mais il ne faut pas. Ça aurait pu lui en arracher plein, mon affaire, en plus de l’élastique que j’aurais pu venir à bout de casser. Faut pas toucher à ça. Grégoire ne comprenait pas pourquoi il a trouvé ça le fun de même jouer avec ça.

    Un bon soir, pendant une pause publicitaire, Anne a enlevé son élastique et a montré à Grégoire comment c’était rendu, en lui faisant toucher. Il lui manquait des cheveux dans le milieu depuis que son frère a joué dedans. Puis elle a remis l’élastique.

    Grégoire a touché à ça, délicatement cette fois, il trouvait ça drôle que ce soit rendu long de même. C’est là qu’il a remarqué que les cheveux passaient dans l’élastique et puis y retournaient, comme pour former une boucle ou une boule. Grégoire s’est amusé avec la boule de cheveux. Il trouvait ça fascinant tous ces cheveux réunis au même endroit. Les cheveux ont fini par ressortir de l’élastique et il a tellement joué après ça qu’un moment donné, tandis que Anne était concentrée sur la télé, l’élastique s’est défait. Cette fois-là, il n’était pas enroulé sur lui-même; il est ressorti droit, prêt à être remis. Grégoire a joué plusieurs fois avec les cheveux de sa sœur, pas intense comme la dernière fois, mais un petit peu à chaque fois.

    Après ça, ne pourrait-on penser que Grégoire avait satisfait sa curiosité et pourra enfin cesser de penser à l’élastique? Il en fut presque ainsi, sauf qu’il restait encore un détail à éclaircir. La première fois, l’élastique semblait plus serré autour des cheveux que la deuxième. Grégoire réfléchit à ça et dut en conclure que l’élastique était au début enroulé sur deux tours ou plus autour des cheveux. C’est pour cela que quand il avait tiré dessus, il était ressorti enroulé sur lui-même plutôt que droit. La seconde fois, il était enroulé sur un tour seulement et les cheveux passaient deux fois dedans pour que ça tienne. Probablement, se dit plusieurs fois Grégoire, qu’Anne savait que j’allais jouer dedans et tenter de les détacher et a voulu s’éviter de se faire tirer sur l’élastique une nouvelle fois.

    Oui mais alors, quelle était la meilleure façon de détacher ça si l’élastique était enroulé sur deux tours ou plus? J’imagine, se dit Grégoire, qu’on va tirer sur l’élastique et faire passer les cheveux dedans, un tour à la fois? Mais en faisant ainsi, ne va-t-on pas tirer les cheveux? Peut-être l’élastique offre moins de résistance à l’étirement qu’un en caoutchouc que Grégoire a déjà observés? Si je fais entrer mon doigt dans l’anneau formé par l’élastique, est-ce que ça va s’écarter? Grégoire imaginait entrer son doigt et pousser les cheveux à travers l’anneau agrandi, puis se retrouver avec l’élastique à son doigt tel une bague. Mais non, l’élastique va résister trop pour faire ça.

    Grégoire chercha plusieurs fois à mettre la main sur un élastique de sa sœur pour jouer avec à sa guise, mais il ne réussit pas. Il n’osa jamais lui demander, de peur qu’elle pense qu’il va encore lui arracher des cheveux. Grégoire s’est aussi joué après les cheveux quand ils ont été un peu plus longs, pour en tester la résistance, suffisamment pour qu’un enseignant lui dise d’arrêter de faire ça. Il a tenté quelques fois de tirer à deux mains pour en casser, en vain. Grégoire dut en conclure que ce n’est pas comme ça qu’il a arraché des cheveux à sa sœur; ce serait vraiment en lui tirant l’élastique que ça a été fait. Il s’est alors mis à se demander si ça allait repousser et a ressenti de la honte à l’idée que ça pourrait ne jamais repousser. Cela le fit douter et hésiter à tenter toute autre expérience avec ça.

    Cela a passé proche affecter ses résultats scolaires, mais par chance, Grégoire s’est repris à temps. La curiosité à propos de l’élastique s’est étiolée après plusieurs semaines de vaines cogitations et Grégoire a enfin pu passer à autre chose. Pour Anne, tout ceci était bien simple et a nécessité quelques secondes à apprendre, imitant sa mère. C’est d’une tristesse!

    Cela montre à quel point la différence de perception peut affecter l’apprentissage. Une perception plus limitée force le cerveau à élaborer des modèles mentaux pour la compenser. Mais ces modèles mentaux sont la base du raisonnement analogique qui est un pilier fondamental de l’intelligence naturelle, voire un ingrédient crucial pour l’émergence d’une conscience. Il faut garder à l’esprit que pendant que Grégoire jonglait intense à propos de l’élastique, des êtres humains planchaient avec toute leur énergie à trouver des remèdes contre des maladies, élaborer de nouvelles formes d’énergies, à construire une intelligence artificielle, etc. Pour certains extra-terrestres dotés de moyens de perception plus évolués que les nôtres, tous ces problèmes sont peut-être triviaux, comme s’attacher et se détacher les cheveux pour Anne. Quelle tristesse? Mais quelle fascination aussi!

  • Une prison sans barreaux

    Richard savait que le gouffre dans lequel il s’apprêtait à plonger de nouveau abritait les portes des enfers. Leurs sceaux était plus fragiles que jamais, en avait-il bien l’impression, mais il lui fallait y aller, pour essayer de sortir de là, une nouvelle fois, ses compagnons d’infortune.

    Tout a commencé environ deux ans plus tôt, quand les attaques de zombis ont débuté partout dans le monde. Il y a eu une première vague pendant laquelle les gens apeurés se sont cachés, obéissant aux consignes gouvernementales de rester chez soi. Les forces de l’ordre et l’armée ont réussi à repousser l’invasion de zombis et les chercheurs ont travaillé fort jusqu’à trouver des moyens de retarder la zombification des personnes contaminées, sans toutefois l’enrayer complètement.

    Par contre, quelques mois plus tard, une seconde vague de zombis déferla sur le pays, ne laissant aux gens aucune chance. Il n’y avait aucune solution: il fallait se cacher. Richard était seul, isolé de sa famille qui habitait dans une autre ville. Il ne pouvait pas les rejoindre sans risquer de se faire transformer en zombi. Alors, il se cacha chez lui un temps, mais les zombis, insistants, frappaient à sa porte régulièrement, menaçant de la lui défoncer.

    Richard garda contact avec sa famille ainsi que deux de ses amis, Jacques et Drianna, jusqu’à ce que les réseaux de communication soient détruits par les zombis. On perdit l’électricité quelques jours plus tard et puis l’approvisionnement en eau potable fut interrompu. Richard, seul, livré à lui-même, était exaspéré. Pour toute aide, il n’avait qu’une voix intérieure lui répétant la suggestion insensée de Jacques d’aller les rejoindre, lui et sa conjointe, dans une caverne non lui de chez eux. Ils pensaient tous deux que là, ils seraient à l’abri des zombis. Cela impliquait une marche à découvert et après, une vie avec Jacques et Drianna qui avaient tous deux des problèmes de consommation. Richard, accablé par les soucis, risquait de sombrer lui aussi, se mettant à boire et à fumer chaque jour de plus en plus. Jacques avait aussi un insensé fantasme: que Richard fasse l’amour avec sa blonde Drianna. Il trouverait ça bien drôle si ça pouvait arriver. Richard s’était juré de ne jamais céder, mais seul avec eux deux dans une caverne, il n’était pas sûr de pouvoir tenir indéfiniment.

    Mais c’était ça ou finir zombi, parce que la porte de son logement n’allait pas tenir des lustres à ce rythme. Déjà, la vitre était craquée. Un soir, un seul, Richard avait oublié de la verrouiller, un zombi était entré et il avait dû se défendre avec un bâton. Ça n’avait vraiment pas été beau, le son du crâne de zombi fracassé, Richard s’en souviendrait toujours. S’il pouvait éviter de revivre ça, dans la caverne, il se dit que ça pouvait valoir la peine.

    Alors un bon jour, Richard est parti de chez lui, bâton en main, prêt. Il dût massacrer trois zombis pour atteindre son but, mais il réussit, la caverne, elle était là, comme l’avait promis Jacques. Les deux amants étaient bien contents que leur ami commun entende enfin raison. Tous trois s’abritèrent dans la caverne et développèrent une étrange relation connue d’eux seuls.

    Jacques s’amusait à agacer Richard avec son fantasme, jusqu’à ce que ce dernier pogne les nerfs au point de passer proche s’en aller, mais il ne pouvait pas, préférant ceci aux zombis. Drianna, lassée, menaçait parfois de mettre Jacques à la porte, mais elle avait le cœur trop grand pour lui infliger cela, alors elle l’endura.

    Un bon jour, un petit chat fit irruption dans la caverne. Il se lia d’affection aux trois habitants, surtout Richard qui l’affectionnait beaucoup. Richard aimait beaucoup les félins, adorait leur flatter le poil. Jacques aurait mieux aimé qu’il le flatte lui ou qu’il flatte sa blonde plutôt que le chat, mais bon, c’était ainsi. Jacques et Drianna aimaient beaucoup le chat, mais c’était celui de Richard. Ils le nommèrent Rossy d’un commun accord.

    Drianna, pour sa part, découvrit que la bouteille de gin qu’elle avait emportée ne se vidait jamais. Chaque fois qu’on pensait qu’il n’en restait plus, on parvenait mystérieusement à se verser un autre verre, puis un autre, puis un autre. On ne sait pas exactement pourquoi cette bouteille était devenue infinie, mais cela aida à tenir. C’est surtout Drianna qui se gava de gin, parfois jusqu’à sombrer dans un sommeil troublé, mais Jacques aussi en abusait, et Richard prit plusieurs coups mémorables.

    Et qu’en est-il du joint de cannabis que Jacques se roula un jour, et qui ne cessa jamais de brûler? On ne sait pas pourquoi il pouvait toujours le rallumer et en tirer une autre puf, puis une autre, puis une autre, et encore une autre. Il ne restait pourtant que le filtre. Drianne et Richard prirent certes plusieurs pufs dans ce mystérieux joint, mais c’est surtout Jacques qui en profita.

    Au début, Richard s’entendait mieux avec Drianna, car Jacques était plus souvent qu’autre chose désagréable, ne cessant de répéter la même chose. Richard en vint à se coller sur elle, mais il ne céda jamais au fantasme de son ami. Mais Drianna sombra. Jour après jour, elle devenait plus amorphe, affectée par le gin de la bouteille sans fin. Jacques en vint à moins consommer pour essayer de prendre soin de sa blonde, mais ce fut vain et futile. Spectateur impuissant, Richard en venait presque à regretter les zombis, mais il ne pouvait se résoudre à les quitter.

    Un bon jour, Richard en eut assez de voir ces deux personnes sombrer, s’enfonçant de plus en plus. Quand ils ne se criaient pas après, ils buvaient, fumaient ou dormaient. Le soulagement que son chat lui apportait était minime, et en plus l’animal avait peur à cause des disputes. Alors Richard osa le terrible: sortir de la caverne, brièvement, pour prendre l’air. Il trouva là un spectacle majestueux. La ville qu’il avait quittée avait été remplacée par une splendide plage. Le ciel était bleu, le soleil brillait. S’il restait encore des zombis, c’était comme s’il n’y en avait plus. Il fallait que Richard en ait le cœur net, il fallait qu’il explore davantage, mais il ne voulait pas le faire seul: il pensait que ses amis aimeraient voir ça et l’accompagner.

    • Ah, Richard, t’étais où? demanda Jacques, soulagé.
    • J’suis parti explorer. Dehors.
    • T’es fou!!! balbutia Drianna d’une voix pâteuse.
    • Ben non, c’est beau là-bas! s’exclama Richard, enthousiaste, mu par une énergie nouvelle. On dirait qu’il y a plus de zombis. Faut vraiment qu’vous veniez voir ça!
    • Ouin mais j’ai une mauvaise nouvelle, annonça Jacques. Rossy est malade.
    • Hein, mais qu’est-ce qu’il a? demanda Richard, atterré.

    Le chat couché par terre remuait à peine, à part la queue qui se faisait aller un peu. Il poussait des miaulements plaintifs et semblait avoir du mal à respirer. « Ah non, non non! » fit Richard, se penchant pour flatter l’animal. Aussitôt, le chat reprit vie, quasiment comme si rien ne s’était passé.

    Les jours suivants, Richard essaya de convaincre Jacques et Drianna de le suivre dehors. « Mais pourquoi? » s’objecta Jacques. « Qu’est-ce qu’on peut faire là-bas qu’on ne peut pas faire ici? On est bien ici. » Richard essaya d’argumenter que le monde extérieur était vaste et offrirait à nous trois des opportunités insoupçonnées. S’il y avait la moindre chance que c’en soit fini des zombis, ça valait la peine d’aller là. Mais Jacques n’avait aucune attache: sa famille faisait presque comme s’il n’existait pas. Il en était de même pour Drianna dont les parents étaient malades et les frères partis au loin. « Pis qui nous dit que ta famille sont pas tous devenus des zombis? » fit remarquer Jacques. Richard commençait à douter.

    Richard resta certes dans la caverne avec ses amis, mais il tenta malgré tout quelques sorties. Il voulut amener Rossy avec lui, mais l’animal refusa catégoriquement de franchir la porte. Si Richard essayait d’emmener Rossy dehors, le chat grognait, griffait et s’il insistait trop, l’animal se mettait à suffoquer! Rossy devait rester dans la caverne, et Richard aussi pour ne pas que le chat tombe malade. Quelle histoire bizarre!

    Il parvint à convaincre Drianna de venir faire un tour dehors avec lui. Elle trouva merveilleuse la plage, mais elle n’osa jamais plonger dans la mer. Richard eut bien envie, mais dépourvu de maillot de bain, il aurait été obligé de se mettre à poil devant elle et n’osa pas. Drianna voulut se prendre une bonne lampée de gin pour se rendre compte: « Hé, ma bouteille est finie! Elle en a fait du chemin celle-là. » Drianna faillit la lancer à la mer, mais Richard la retint: « Fais pas ça! C’est peut-être comme avec Rossy. Ça fonctionne peut-être juste dans la caverne. » Et en effet: de retour dans la caverne, le gin coulait à flot! Drianna ne voulut jamais plus ressortir, de peur que le gin s’épuise, pour de bon cette fois. Rossy, lui, était de nouveau malade, mais il reprit vie. Richard faillit céder à la peur que son chat ne meure.

    Mais quelques jours dans la caverne suffirent à Richard: Rossy, le gin, le pot, ça ne suffisait plus, il lui fallait une promenade sur la plage, nager dans la mer, se faire bronzer au soleil, marcher au loin, trouver des traces de civilisation.

    Alors Richard repartit. Il marcha plus loin, plus longtemps, se déshabilla, ne put s’empêcher d’imaginer ô combien Jacques aurait aimé ça le voir nu, et sauta à la mer. Il nagea, batifola dans les vagues, cria de joie, puis revint sur la plage où il se laissa choir, jusqu’à s’endormir sous le soleil, bercé par la brise, le bruit des vagues et la chaleur réconfortante du sable doux.

    Lorsque Richard retourna dans la caverne pour parler de ses merveilleuses aventures à l’extérieur, il fut vite replongé dans le désespoir quand Jacques lui montra Rossy. Mort, le chat était mort. On aurait dit que sans la compagnie de Richard, Rossy ne pouvait pas survivre. Jacques était bien attristé de ça et noya son chagrin dans l’alcool et le pot. Drianna fit de même et finit par tomber malade, pour avoir trop bu et fumé de pot.

    Un bon jour, on n’eut pas le choix: il fallut l’emmener à l’hôpital. Richard avait exploré les environs de la caverne et avait réussi à trouver des traces de civilisation. Il y avait non loin de là un hôpital de fortune où ils soignaient des gens comme ils pouvaient. Non désireux de révéler la localisation de leur cachette, Jacques et Richard s’entendirent pour porter Drianna jusqu’à l’hôpital.

    En chemin, Jacques voulut se prendre quelques pufs. Il constata alors que son joint était enfin épuisé. Il ne restait plus que le filtre, à présent, et le feu ne prenait plus dedans. Jacques faillit le jeter, mais Richard lui conseilla de le garder. « J’me demande si ça va pas faire comme avec Rossy pis la bouteille de gin. Si on le ramène dans la caverne, peut-être il va se rallumer. Mais faut pas tarder. »

    Richard et Jacques réussirent à porter Drianna de peine et de misère. Rendu là-bas, on leur reprocha de ne pas être venu avant, promit de faire ce qu’on pourrait et puis Richard et Jacques repartirent. Rendu dans la caverne, Jacques tenta de rallumer son joint et hop, il put prendre quelques pufs. Il en offrit à Richard qui accepta de bon cœur. Les deux amis passèrent une belle soirée, sauf que le gin ne goûtait plus pareil sans Drianna.

    • On dirait presque de l’alcool à friction, fit remarquer Jacques, avant d’éclater de rire.
    • Non moi ça me fait penser à de la pisse, ajouta Richard, avant de rire lui aussi.

    Jacques n’osa plus sortir de la caverne, de peur que son joint magique ne s’épuise à jamais. Seul Richard, libéré de son attache féline, pouvait sortir allègrement. Il le fit pour aller nager et pour rendre visite à Drianna, qui prenait du mieux mais qui aurait besoin de plusieurs semaines de convalescence sous observation. L’alcool apparemment frelaté de la bouteille de gin avait fait beaucoup de dommages à son foie.

    En plus, depuis le départ de Drianna, on aurait dit que le joint avait pris un goût parfois de cendre, parfois d’essence, parfois ne goûtait plus rien. Il gelait autant qu’avant, par contre.

    Inquiets au sujet du sort de Drianna, attristés par la mort de Rossy, troublés par la possibilité que l’invasion de zombis ne prenne jamais fin complètement, Jacques et Richard n’avaient plus que l’un pour l’autre. Ils se soulageaient comme ils pouvaient avec le gin plus bon et des pufs de pot, et parfois ils en venaient à se coller, se coucher l’un contre l’autre, et finirent même par s’endormir dans une position disons assez explicite. Jacques militait en faveur de continuer ainsi, même d’aller plus loin, mais Richard avait besoin d’autres choses, de quelques chose que seul le monde extérieur pouvait offrir.

    • Si tu y retournes, le mit en garde Jacques, qui sait ce qu’on va perdre. Tu penses pas que chaque objet enchanté a besoin de nous trois pour rester à pleine puissance?
    • Non, argumenta Richard. J’ai perdu mon attache, Rossy. Si je pars, ça affecte pas ton joint infini. La bouteille de gin sans fin ne dépend que de la présence de Drianna. Mais j’avoue que ça me surprend qu’il en reste encore, même si elle est pas là. Probablement que le plus important c’est que l’objet reste dans la caverne.
    • Mais Rossy, si tu quittais la caverne sans lui, tombait malade. On n’a jamais essayé de partir, moi ou Drianna, quand Rossy était en vie. Ça aurait peut-être affecté sa santé.
    • Mais je peux pas rester là à l’infini. Je sens qu’il y a de quoi de mieux dehors pour moi. Pour nous en fait.
    • Les zombis vont jamais s’en aller, argumenta Jacques. On n’a pas à s’en faire ici, ils viendront pas. Je sais pas pourquoi, mais je m’en fous. Reste avec moi, on va être heureux ici.
    • Mais j’ai besoin de plus, je tourne en rond ici, j’ai besoin de sang neuf.
    • Bon ben vas-y, mais essaie de revenir de temps en temps.

    Jacques avait l’air déçu, mais il dut se résigner à laisser son ami partir pour de nouveaux horizons. Richard quitta alors la caverne pour plusieurs jours, marchant sur la plage et explorant. Il trouva plusieurs groupes d’humains qui résistaient tant bien que mal à l’invasion de zombis. Tous parlaient de zombis, mais on n’en voyait plus. Plusieurs s’étaient terrés dans des maisons, des grottes un peu comme notre caverne, des entrepôts, etc., craignant de sortir par peur des zombis.

    La nourriture se faisait rare. C’est là que Richard se rendit compte avec étonnement que pendant tout le temps passé dans la caverne, il s’était nourri uniquement de gin, de pot et de ronrons, sans ressentir la faim, sans être malade. Mais comment avait-il pu survivre ainsi?

    Il finit par rencontrer des gens qui l’acceptèrent dans leur groupe. Ils partagèrent la nourriture qu’ils avaient trouvée de peine et de misère, Richard aida à trouver d’autre nourriture et médicaments. Il parvint à construire un système permettant de couler des pointes de lance en métal plutôt que les sculpter à la pioche dans de la roche. Les pointes de lance étaient de loin la meilleure arme connue contre les maudits zombis. Il y avait plein de vieux fer un peu partout, car bon nombre de gens avaient abandonné leur voiture, probablement avant de devenir zombis. Il a suffi de faire un grand feu dans un cercle de pierre et attiser les flammes avec un soufflet de fortune. Le métal fondait dans une cuve en fonte trouvée dans un vieil entrepôt, ensuite on le coulait dans des moules sculptés en pierre. Il se perdait un peu de métal à chaque fois et parfois ça tombait sur le pied d’un de ces apprentis forgerons, mais on réussissait comme ça à obtenir plus de pointes de lance que jamais.

    Richard travailla fort pour ces gens, qui ne semblaient lui témoigner que peu de reconnaissance. Jour après jour, il craignait ne pas en faire assez, ne pas être à la hauteur, et finir par être chassé, jeté dehors, abandonné aux zombis qui pourtant ne vinrent jamais.

    Richard ne savait trop que faire pour être plus heureux, à part tenter d’amener Jacques avec lui. Alors il décida de retourner le chercher dans la caverne. Il repoussa longtemps ce moment, craignant qu’en retournant là-bas, il soit tenté de replonger, rester et consommer de l’alcool et du pot jusqu’à ce qu’amorphisme total, voire mort, s’ensuivent. Mais il fallait qu’il plonge au fond du gouffre pour pouvoir essayer, au moins tenter, de remonter ses deux amis.

    Quand il est retourné dans la caverne, il y a trop Jacques et Drianna, de retour de l’hôpital, presque correcte. Mais tous deux étaient tristes. Après le départ de Richard, le joint de Jacques, bien que toujours infini, ne goûtait plus rien et ne gelait plus autant. En plus, quelques jours après que Richard soit parti, la bouteille de gin sans fin a volé en éclats! Drianna et Jacques trouvèrent certes de l’alcool dehors, mais les bouteilles ramenées de peine et de misère se vidèrent comme avant. La magie de la bouteille infinie s’était perdue, comme la vie de Rossy. Seul restait le joint infini, qui était une pâle copie de lui-même. Le retour de Richard dans la caverne n’y changea rien. Les dommages étaient permanents, comme quand on tire trop sur des cheveux, qui s’arrachent et ne peuvent plus se recoller. On ne pouvait pas ramener la bouteille de gin et restaurer le goût et l’effet du joint, encore moins faire revivre le pauvre Rossy.

    Richard sentait qu’il n’avait plus sa place dans la caverne, bien que Jacques et Drianna continuaient à l’inviter à rester. Il aurait voulu les emmener dehors, leur montrer le monde extérieur qui devait selon la logique être merveilleux, mais plus il l’explorait, moins il en était convaincu lui-même. Alors comment espérer les persuader de se libérer de leurs chaînes pour de bon?

    C’est ainsi que Richard, déchiré, ne parvint jamais à totalement sortir de la caverne. Il regrettait de ne pas être resté, mais il ne pouvait pas accepter que le monde extérieur n’avait pas mieux que ça à offrir. Il pensait que sauver ses amis lui donnerait une raison d’être, mais avaient-ils tant que ça besoin d’être sauvés? Est-il si nécessaire que ça d’errer dans un monde vaste et infini? Ne vaut-il pas mieux se contenter d’une petite caverne bien connue et douillette? Richard ne savait pas, ne savait plus. Tout ce qu’il pouvait faire, rendu à ce point-là, c’est se reposer la question, toujours sans trouver de réponse, puis en pleurer et s’en mordre les doigts.

    Jacques et Drianna lui semblaient ses meilleurs amis, mais ils ne lui apportaient rien, seulement l’inciter à consommer et s’enfoncer dans un gouffre, se cacher la tête dans le sable et oublier le monde extérieur dans toute sa richesse. D’un autre côté, dans le monde extérieur, il n’y avait pour Richard qu’indifférence et hostilité. Les gens qui étaient là pour lui ne l’étaient plus, devenus zombis ou disparus. Ceux qui étaient encore là ne l’étaient pas, ayant seulement besoin de son travail, pas de lui. À mi-chemin entre la caverne et le monde extérieur, Richard était toujours prisonnier. Une prison sans barreaux, sans serrure, sans gardien, une prison connue de lui seul, une cage qui n’en était pas une, un enclos dont il pouvait sortir à sa guise s’il daignait en franchir les limites, mais dans lequel il serait toujours tenté de revenir parce qu’à l’extérieur, au fond, c’était pareil qu’à l’intérieur.

    « Si seulement je les avais écoutés, se dit-il de plus en plus souvent, Rossy serait encore en vie, et ce serait mieux. » Et Richard pleura encore. Il ne lui restait plus que ça, les larmes.

  • La coupe Chaos

    Je voudrais vous raconter l’histoire de Joseph McEnzie et sa fameuse entreprise non rentable. Un soir, son ami et lui se sont visités et ont bu un peu trop. Jacques, l’ami de Joseph, ne cessait de l’agacer, jusqu’à ce que Joseph se choque. Un instant, il songea donner une bonne claque à son ami Jacques, mais une idée saugrenue qui avait germé dans sa tête depuis deux semaines s’imposa à lui. Jacques avait gardé ses cheveux longs, ne les avait pas coupés depuis le début de la pandémie. Joseph trouvait ça aberrant: pourquoi garder ces cheveux longs mais les attacher avec un élastique pour cacher ça? Il décida de se défouler là-dessus plutôt que sur le pauvre visage de son ami.

    Alors, assis à côté de lui, il passa sa main derrière la tête de Jacques et d’une main, se saisit de ses cheveux et de l’autre, de l’élastique qui les tenait ensemble. Il tira l’élastique vers le bas, les cheveux vers le haut, ne sachant que plus ou moins ce qu’il faisait. Pour Jacques, cela lui tira un peu les cheveux. Il y a eut un moment où ce fut très douloureux, mais bref. L’élastique tomba on ne savait où. Jacques, un peu surpris, ne comprenant pas ce que son ami voulait faire, n’émit que peu d’objections, jusqu’à ce que Joseph se mette à lui jouer dans les cheveux énergiquement. Il les lui mélangea bien comme il faut. Ça tirait un peu mais pas trop, car Joseph tenait une poignée de cheveux d’une main et s’amusait avec de l’autre. Mais ça tirait quand même, c’était tannant et Jacques demanda à Joseph d’arrêter, qui continua encore un peu. « J’t’ai dit d’arrêter d’puis tantôt pis tu continues. Tiens, voilà c’que je vais faire avec tes cheveux. Aye c’est laid, c’est con ton affaire. R’garde ben ça! » Joseph, qui avait l’air choqué dans sa voix mais pas dans ses actes irrationnels, il semblait jouer plus que déchaîner sa rage, prit entre ses doigts un bon paquet de cheveux, serra de la main gauche, puis de la droite, tira, twista, dans tous les sens, de toutes ses forces. Il avait dans l’idée de s’arracher là un trophée de la victoire bien méritée, mais les cheveux de Jacques résistèrent aux mauvais traitements de Joseph. Il continua à les lui mélanger jusqu’à ce que Jacques crie et menace de le tuer, puis Jacques partit enfin. Ni Joseph ni Jacques ne parvinrent à retrouver l’élastique, qui avait disparu on ne sait où. Jacques dut repartir avec ses cheveux libres, y arrivant à peu près jusqu’aux épaules, pendant qu’il lui en restait encore. Il regretta de ne pas s’être emmené une tuque pour cacher tout ça. C’était tout ébouriffé, on aurait dit un pouilleux. Jacques était plus agacé que choqué. Si Joseph avait sorti des ciseaux et lui avait coupé des bouts de cheveux, Jacques croit qu’il l’aurait frappé à coups de poing, voire étranglé, mais là, il pouvait se dire que c’était juste con, son affaire.

    Jacques ne comprenait pas trop le geste de Joseph… jusqu’à son retour à la maison. Il prit une douche après quoi il dut passer près de quarante-cinq minutes à essayer de se démêler les cheveux. Chaque coup de peigne faisait tomber des bouts de cheveux. Pire encore, si Jacques mettait un élastique (il en avait plusieurs), ça lui tirait les cheveux tout le temps, à présent. Certains des cheveux sur lesquels Joseph avaient tiré énergiquement s’étaient cassé à l’intérieur. Ils tenaient par certains éléments structuraux, mais ils étaient cassés en-dedans. Ils furent rejetés par le corps de Jacques et tombèrent. Le problème, c’est que chaque cheveu se brisa indépendamment, à sa guise. Cela se fit lentement si bien que pendant trois jours, Jacques perdit des bouts de cheveux, jusqu’à ce que ça devienne super lait son affaire. Pour égaliser ça, il allait falloir couper ça pas mal. Chaque fois, ça lui tirait et ça tenait plus ou moins quand il mettait l’élastique. Un moment donné même, trop de cheveux retenus par l’élastique cassèrent et tout ça tomba. Au final, Jacques dut se faire couper les cheveux. Il demanda à son coiffeur de lui faire quelque chose qui allait permettre de garder ses cheveux le plus longs possible, sans que ça soit laid. Le coiffeur fut bien perplexe, demanda des explications sur ce qui s’était passé là, recommanda à Jacques de se tenir loin de Joseph qui avait été bien vilain de faire ça, eut bien de la misère, mais trouva une solution. Jacques ne parla plus jamais à Joseph; il lui en voulait parce qu’il aimait beaucoup ses cheveux et en prenait grand soin.

    Joseph, lui, loin de s’en formaliser, rit à maintes reprises de son idée. Jacques lui envoya des photos avant et après la coupe avant de le bloquer de ses réseaux sociaux. Une semaine plus tard, Joseph avait un colis: des bouts de cheveux de Jacques, tiens amuse-toi! Inspiré, Joseph décida d’offrir ses services. Il se dit que plusieurs personnes avaient perdu la motivation à cause de la pandémie. Celles qui ne s’étaient pas fait couper les cheveux depuis le début auraient maintenant accès à un traitement innovateur: la coupe Chaos!

    Cela fonctionne comme suit. Toi, pouilleux ayant perdu l’envie d’innover, tu vas voir Joseph, tu t’assois sur la chaise et lui présente ta crinière. Joseph va alors examiner les cheveux et en établir la résistance, pour que ça casse aléatoire, pas trop, par après. Joseph prend alors des paquets de cheveux d’une main, serre fort et puis utilise l’autre main pour tirer, tordre et faire des mouvements rotatifs. Au début, des cheveux cassaient par accident, mais Joseph est maintenant un « professionnel »: ça casse presque jamais sur place. Joseph va répéter la manœuvre entre 7 et 13 fois, avec des poignées de cheveux différentes cela va de soit, ça ne fait que rarement mal, presque plus jamais depuis qu’il est « professionnel » dans le domaine unique. Il y a même l’option de faire faire des nœuds dans les cheveux, n’est-ce pas merveilleux? Les nœuds sont conçus pour être relativement faciles à défaire, mais il vaut mieux prévoir quelques heures de travail par nœud. Puis client « satisfait », tu repars bredouille.

    On attend ensuite une semaine, pendant laquelle tu perdras des bouts de cheveux. Certains clients les ramassent et les gardent, d’autres les jettent. C’est à leur guise. La perte de bouts de cheveux se fait habituellement dans les premiers jours, mais on attend une semaine pour être sûr, des fois il y a des surprises. Les nœuds, si tu as pris l’option, c’est bien important de les défaire dans les jours suivants, pas trop attendre, parce que des fois les cheveux cassent noués ou pendant la frustrante opération de dénouage.

    Ensuite, tu te présentes chez le coiffeur de ton choix et demandes la chose suivante: « Est-ce que ce serait possible de faire de quoi de beau mais en couper le moins possible? » Maudit que les coiffeurs haïssent ça! C’est facile de tout raser. C’est facile d’égaliser aux ciseaux. C’est facile de couper ça court et garder le même style. Faire de quoi de neuf par-dessus un existant tout croche, ça c’est du vrai défi! Mais le travail développe la créativité, l’intuition, la patience (du client et du coiffeur) et la persévérance. Le client qui regarde le résulta en retire joie, soulagement, inspiration et goût de vivre! Tout le monde en ressort gagnant, non? Pas vraiment, parce que personne n’a envie de faire appel aux services de Joseph. Triste, n’est-ce pas?

    La coupe Chaos offre un moyen imagé d’expliquer le développement de logiciels et l’optimisation. On a essentiellement deux choix pour faire évoluer un logiciel: y aller par itérations successives, corrigeant des défauts et améliorant la fonctionnalité avec un minimum de perturbations, ou bien tout casser, reprendre à zéro et espérer faire mieux pour finalement faire pareil ou pire. Alors peut-être la solution serait l’approche hybride: refaire à neuf un certain nombre de composantes du logiciel, choisies au hasard, avec un minimum de perturbations sur ce que la bonne chance a décidé de garder. Et l’optimisation dans tout ça? Faire ça beau quand on peut couper autant qu’on veut, c’est une chose, mais si on doit garder ce qui reste, tout croche, tout cassé, sans la possibilité d’ajouter des bouts de cheveux, en enlever le moins possible, on a un objectif (faire ça beau) et des contraintes (ne pas trop en couper). L’objectif sans contrainte est facile à atteindre (on va tout raser ou égaliser). Il est impossible à atteindre s’il y a trop de contraintes (faire ça beau sans rien couper). L’art est de correctement définir l’objectif et les contraintes pour que le problème soit difficile mais réalisable.

  • Un don de caca

    Si vous vous rappelez bien, Ron avait sombré dans le désespoir, rompant ses liens avec son frère et aboutissant en CHSLD. Plusieurs pensent que c’est à cause de ça qu’il en est venu au suicide, deux semaines à peine après son admission là-bas. En fait, un autre facteur méconnu de plusieurs a précipité sa chute. Ron, sans le vouloir, sans le savoir, pensait avoir tué quelqu’un, et il ne pouvait pas vivre avec ce remord.

    Tandis que Ron s’en allait prendre une marche, cette maudite folle l’interpella pour la deuxième sinon la troisième fois. « J’ai besoin d’aide, » l’implora-t-elle. Elle avait l’air désespérée, du moins d’après sa voix. Ron, étant aveugle, ne pouvait voir son visage, ses vêtements et tout, mais il pouvait supposer qu’elle était dans le besoin, ou aux prises avec de graves problèmes de toxicomanie lui grugeant tout le peu qu’elle gagnait à la sueur de son front. La dernière fois, Ron a voulu lui donner un dollar, mais elle a refusé: elle aurait voulu 5$, voire 20$. « Donne-moi tout c’que t’as, » lui avait-elle demandé. Ron aurait pu paniquer, crier, se choquer, mais plutôt que faire ainsi, il ne s’est pas laissé démonter et n’a pas obéi à cette demande. Il a contourné la bonne femme et a passé son chemin, un peu inquiet de se faire poursuivre, mais la madame est restée derrière.

    Mais c’était avant la pandémie, avant qu’il ne perde son emploi et tout espoir d’avenir, avant qu’il aboutisse en CHSLD. Cette fois, Ron décida, tanné, à bout, sentant la dépression plus que jamais qui semblait couver depuis des mois, voire des années, sur le bord de le terrasser, de juste l’ignorer et passer son chemin. La folle insista, tenta de lui barrer la route, lui répéta qu’elle avait besoin d’aide, lui demanda pitié, sembla sur le bord de fondre en larmes.

    « Bon, je vais essayer de lui donner 5$ pour m’en débarrasser, » se dit Ron. Il sortit son portefeuilles, tenta de fouiller dedans, faillit réussir à trouver le billet, mais il sortit un 20$ à la place. Il faillit perdre patience et lui tendre le billet sans toucher les points Braille pour l’identifier, mais avant qu’il n’ait pu le faire, la folle s’était emparée du portefeuilles et se sauvait avec. Là, Ron n’était vraiment pas fier de son coup, il le regretta amèrement, mais il a pété les plombs. « NON! NON! NON! a-t-il carrément hurlé. PAS DEUX FOIS! » Ça n’avait aucun sens pour cette pauvre madame. Probablement effrayée, elle partit à la course. C’est que Ron s’était fait voler son portefeuilles à la piscine, voilà plusieurs années, et ça avait été un cauchemar de tous les diables faire refaire ses cartes et tout.

    Certain qu’elle tenait encore son portefeuilles, Ron lui courut après. Il jeta dans cette course toute l’énergie qu’il lui restait et parvint à lui bondir dessus. Il était tellement dedans qu’il parvint à la suivre à cause de sa respiration! Il lui saisit un poignet, serra un peu mais pas trop fort et la somma, avec une rage sans nom: « R’donne-moi mon portefeuilles, espèce de CHIENNE! » En fait, il lui cria ça avec une telle hystérie que ça faisait fou furax désespéré. L’espèce d’un instant, Ron crut que la madame, apeurée, allait céder et lui redonner son bien. Au lieu de faire ainsi, elle tenta de se dégager d’un coup sec, mais Ron tint bon et resserra sa poigne, et puis il sentit de quoi lui piquer le bras. Nul doute possible: elle venait de lui shooter de la cochonnerie avec une seringue usée!

    Pris d’une indescriptible furie sans nom, Ron poussa un glapissement de fauve. Tenant toujours son poignet, il le lui serrai violemment et parvint à lui coincer le bras derrière le dos. « Tu m’as rendu malade en plus de ça espèce de maudit parasite! Ça fait plus de vingt ans que j’me fais chier avec toute, ça fait au-d’sus trente ans, trente foutues putains d’années d’merde, que j’suis tout l’temps enragé après toute, pis là tu m’empires ça en m’shootant l’SIDA ou j’sais pas quelle autre cochonn’rie d’MARDE! Si t’avais toute gardé l’fric que t’as chipé au monde au lieu d’le dépenser pour te doper, t’en aurais eu assez pour t’ach’ter un gun su’l’marché noir pis t’tirer une balle dans tête! Tu s’rais ausi bien faire ça tant qu’à parasiter les autres! » Suite à cette diatribe chargée de toute la haine que Ron avait accumulée depuis des années, il poussa un autre hurlement de fauve et tenta de lui cracha au visage! Il rata sa cible, envoyant plutôt le crachat dans la vitre d’un salon de coiffure juste à côté, fermé en raison du confinement.

    La femme, en larmes, tenta de lui rendre son argent, mais Ron s’en foutait des deux billets de 20$ et celui de 5$. C’était le portefeuilles qui l’importait, et surtout son contenu! Choqué à mort, il ne parvint pas à lui expliquer ça, ne pouvant que lui crier encore des bêtises et lui cracha de nouveau dans la face, avec succès cette fois. Cela finit que quelqu’un vint leur demander: « C’est quoi qui s’passe ici? » Ron lui expliqua que cette maudite chienne-là lui avait volé son portefeuilles puis shooté de la cochonnerie avec une seringue. Elle brailla que Ron l’avait agressée et qu’elle s’était défendue!!! « J’lui ai donné mon problème, pleurnicha la folle, y va comprendre maintenant c’est quoi avoir de la misère! »

    La suite des choses ne fut pas rose du tout pour Ron. D’abord, il apprit que l’homme qui les avait interpellés, et probablement sauvé le visage de la folle que Ron s’apprêtait à rouer de coups et il feelait pour s’acharner en masse, était un policier. Ensuite… « C’est tu ça? » lui demanda-t-il, en lui rendant son portefeuilles. Ron apprit que la folle l’avait jeté par terre avant de prendre ses jambes à son coup! Elle n’avait pris que l’argent dedans, Ron s’était déchaîné juste pour ça. Et puis, comble de malheur, eh bien le policier arrêta la femme mais Ron aussi!

    Ron fut interrogé jusqu’à en pleurer, puis on le mena à l’hôpital sous escorte policière, menotté. La seconde partie de la journée, Ron la passa à l’hôpital où il subit des tests et des tests. On mit Ron sous trithérapie préventive au cas où la seringue contenait des maladies. Le médecin dit à Ron qu’il aurait mieux valu venir avant, mais il avait été retenu par la police. On lui demanda aussi, encore, encore et encore, jusqu’à le faire crier, s’il était bien certain de ne pas avoir entre les mains la seringue, car avoir la seringue pour analyses les auraient beaucoup aidés. La seringue, répéta Ron encore et encore, la madame l’avait gardée ou jetée par terre. On lui fit passer des tests de dépistage pour diverses maladies, incluant la COVID-19, mais il n’eut que peu de résultats le jour même. Il faudra attendre des semaines.

    Ron fut ensuite escorté de l’hôpital vers la prison, jusqu’à son audience pour décider s’il serait libéré en attente de son procès, car il y aurait bel et bien un procès. Ron rencontra un avocat commis d’office qui l’assura qu’il s’en tirerait sans trop de problèmes, mais il aurait sans doute des travaux communautaires à effectuer, et il y avait peu de chances qu’il s’en sorte sans un casier judiciaire. Comme si ce n’était pas déjà assez pour atterrer le pauvre Ron, il eut juste après l’avocat la visite d’un policier dans sa cellule. La femme qui avait porté plainte contre lui s’était suicidée, probablement par sa faute. Ron l’avait abreuvée de propos haineux avec tant d’intensité que ça l’avait terrassée. Cela le hanterait pendant toute sa vie, et en plus il y aurait quand même le procès, car la couronne retenait la plainte puisque son agression était considérée comme un acte criminel. Des passants pouvaient témoigner de la scène et on eut même comme pièce à conviction une vidéo YouTube contenant l’intégralité de son pétage de plombs! Pour tout réconfort, on lui dit désolé, et on lui recommanda de se trouver et consulter un psychologue. Ron n’avait aucune idée d’où chercher et se doutait bien qu’on allait encore lui demander de se déplacer, le faisant sentir mal, lui faisant croire que la thérapie serait inefficace, par téléphone. Foutu système de merde, foutue dépendance à la voiture qui détruit tous ceux qui ne peuvent en posséder une. Juste ça a parfois fait rager Ron, mais avec tout ce qui s’ajoutait là, c’était juste trop.

    Quel don généreux avait fait Ron ce jour-là: du caca, tout le caca, qu’il avait dans la tête. Comme lui a dit le policier venu annoncer le suicide de la bonne femme, elle avait déjà le sien, pas besoin de plus. Quelle horreur! Il fallut trois semaines avant d’obtenir du progrès: diagnostic de SIDA! Mais cela n’eut que peu d’importance puisque Ron était mort, rendu là: suicide. Il a mis fin à ses jours peu après avoir obtenu une libération en attente de son procès qui n’aurait pas lieu avant plusieurs mois. Juste tenir trois jours (et trois nuits d’insomnie) en prison et il avait failli être malade. Ron ne pouvait concevoir comment il tiendrait le coup pendant des mois, en attente du procès! Il n’en pouvait plus et cela le décida à mettre fin à ses jours.

  • L’astre de lumière

    Riec était une petite lune libre. Dépourvue de soleil on ne sait plus pourquoi, il se sentait incomplet, tout nu. Un bon jour, Riec rencontra un autre astre, très brillant et attractif. Seule dans l’immensité du vide infinie, Riec ne put résister à la tentation de se mettre en orbite autour de cet astre, qui s’appelait Endai. Endai apporta d’abord beaucoup de plaisir à Riec, mais leurs orbites se séparèrent en raison de forces externes trop puissantes.

    Riec demeura flottant dans le vide, à la fois proche, à la fois loin de Endai, qui lui semblait son soleil. Mais Endai gravitait autour d’un géant trou noir aspirateur à énergie. Endai était captive du trou noir. Riec aurait voulu la libérer et se mettre en orbite autour d’elle, pour la vie, mais le trou noir la retenait avec trop de force. Sans s’en rendre compte, Riec se retrouva en orbite autour du trou noir lui aussi, croisant parfois Endai, parfois pas. Il offrit à Endai beaucoup d’énergie, sans savoir que c’était dans le trou noir que ses offrandes s’en allaient. C’est un peu la même chose qu’un ivrogne, persuadé de pisser dans l’urinoir, qui découvre avec hébétude qu’il a fait ça exactement à côté. J’allais écrire un ivrogne aveugle, mais l’aveugle aurait quitté la salle sans se rendre compte de son méfait. Disons pour être précis que l’ivrogne n’avait pas d’yeux standard mais possédait un troisième œil, l’émulateur de modèles mentaux, qui lui permit de constater sa bévue, et en avoir honte.

    Bon, oublions cette histoire d’ivrogne et d’urinoir. Oui je sais que boire ou ne pas boire, telle est la question, mais il faut revenir à notre lune Riec. Il se gaspilla beaucoup d’énergie inutilement durant cette danse céleste qui dura beaucoup de cycles. Riec, persuadé qu’Endai était un soleil, en aurait eu besoin pour être une lune illuminée, mais il n’était pas assez fort pour la mettre en orbite autour de lui. Parce qu’une lune ne peut que graviter autour d’un soleil (ou d’un trou noir dans certains cas), pas avoir un astre à elle.

    Mais pour avoir Endai, ça venait avec le trou noir qui n’offre pas une orbite stable. On peut graviter un certain temps autour d’un trou noir, parfois plusieurs cycles si les bons paramètres pseudo-chaotiques ont été rassemblés de sorte à ce que la lune reçoive la bonne poussée initiale. Mais la densité trop grande du trou noir fera en sorte qu’à chaque fois, ce sera la même chose: le trou noir va engouffrer ce qui tourne autour, avec aucune possibilité de transformation par phagocitation.

    Cela me fait penser à ce couple qui se magasinait un condo et qui a presque trouvé la perle rare, mais ça venait avec des fous qui criaient tout le temps dans le bâtiment voisin. On aurait dit qu’il y avait 19 fous là-dedans qui se criaient après et se battaient, mais en fait il n’y en avait que 9. Il n’y a pas que la multiplication des pains dans la vie; on observe aussi la multiplication des cris! Le couple a emménagé, a tenté de tenir, mais ils ont fini fous tous les deux, et tout le monde dans le bloc à condos ont fini fous, à cause des 9 premiers fous dans le bâtiment voisin. Triste histoire.

    Un bon soir, en transe intense entre deux dimensions astrales, mais toujours bien ancré dans les trois dimensions spatiales standard qu’on connaît, Riec découvrit une chose. Son statut de lune le forçait à avoir un soleil, et le soleil qu’il convoitait, ce n’était plus Endai qui en fait était une lune, mais bien le trou noir. Oui oui, Riec voulait, au plus profond de son être astral céleste mal défini, se faire absorber par le trou noir!!!

    Mais là, diront certains, comment se fait-il qu’Endai, lune, incapable de briller par elle-même, réussisse à s’illuminer? Le trou noir absorbe la lumière, il n’en redonne pas. Certains pensent que le trou noir serait une entité éparpillée sur plusieurs dimensions spatiales, plus que trois. Déphasée par rapport à une dimension spatiale non standard, l’entité apparaîtrait comme soleil pour certains. Mais cela n’explique pas pourquoi la lumière du soleil trou noir, déphasée, peut se retrouver dans l’espace normal et faire briller la lune. Certains disent que seuls ceux qui ont leur troisième œil au niveau du bas plutôt que dans le front, peuvent comprendre. Mais ces gens-là finissent souvent avec des constats d’infraction à répétition, pour grossière indécence ou atteinte à la pudeur, puisqu’ils doivent retirer leurs sous-vêtements pour regarder avec leur troisième œil! En fait, on ne sait pas exactement pourquoi Endai brille. Il y a entre le trou noir et Endai une relation symbiotique pseudo-chaotique semi-indéfinie. C’est tellement le fouillis là-dedans qui si un être autre que divin y consacre suffisamment de cycles de cogitation, il sombrera dans la folie de façon totale et irrémédiable. Alors, dans ce temps-là, laissons ça là et cessons de nous poser des questions. Endai brillait à cause du trou noir, point.

    Quand Riec constata ces aberrations, un peu choquantes mais vraies, il se dit que faire, qu’est-ce qu’on fait avec ça? Il faillit opter pour le chemin de la moindre résistance et se dire qu’il pouvait obtenir un statut pseudo-chaotique particulier comme celui d’Endai: briller en tant que lune, autour d’un trou noir. Mais sa logique encore intacte lui criait de ne pas faire ça, que e ne serait pas durable, à long terme. Les yeux ne permettent de capter que les trois dimensions spatiales standard, tandis que le troisième œil de la logique peut embrasser les infinies dimensions spatiales non standard, astrales, éthérées et envisager qu’il en existe d’autres types pas encore connus. Mais, pourtant, ce troisième œil de la logique ne parvient pas à voir un soleil au sein du trou noir. Quel mystère! Alors, se dit Riec, sur le bord de basculer dans les méandres de la confusion aux portes de la folie, il faut modifier mon ancrage, devenir mon propre centre. Oui, Riec avait trouvé la solution: renoncer à son statut de lune pour devenir un soleil.

    Alors Riec se concentra sur… sa respiration? Peut-on dire qu’une lune peut respirer? Bah, peut-être, si elle est en voie de devenir un soleil, ce qui n’a pas encore été fait, à notre connaissance humaine, alors peut-être pendant la transformation, la lune en devenir de soleil pourrait respirer. Alors c’est ça qui est arrivé, et là, Riec brilla.

    Il est à noter que si le trou noir avait ouvert son troisième œil à temps au lieu de se concentrer sur ses deux yeux physiques, il aurait pu détecter la transformation de Riec et tenter de la bloquer. Mais obnubilé par les trois dimensions standard auxquelles ses yeux physiques lui donnaient accès, il oublia de regarder, avec son troisième œil, dans la dimension astrale où la transformation se passa, à son insu.

    La transformation de Riec en soleil accrut sa densité, et libéra de l’énergie. Ce fut d’une telle magnitude que cela perturba l’espace tout entier autour du trou noir. Le trou noir demeura certes à sa place, ne bougeant pas, mais Endai se fit éjecter de son orbite. Riec la chercha, mais ne la retrouva jamais.

    Riec consacra tant d’énergie à devenir un soleil qu’il en oublia totalement le trou noir et même Endai, qu’il avait pourtant bien aimée au début. C’est là qu’enfin, Riec passa du statut de lune indéfinie à soleil défini, et se rebaptisa lui-même Mouahah! Je serai Mouahah, maître du rire! Mouahahahahahah!

    Mouahah n’était plus tout nu. Il ne portait pas sa culotte à l’envers comme le roi Dagobert, mais comme Dobby l’elfe de maison, il était libre. Le trou noir découvrit trop tard la transformation. Il tenta de ramener Mouahah à lui, le convaincre de redevenir lune, mais ses arguments frappèrent un mur. En fait, le trou noir ne reçut pour toute répnse que ceci: Mouahah!

  • Bon sang mais qu’est-ce qui s’est passé???

    Louis venait de reprendre conscience après un sommeil sans rêve. Couché sur son lit, sans couverture, il avait un de ces maux de tête qu’on n’oublie jamais. Mon Dieu, se dit-il, combien de verres ai-je pris là? La dernière chose dont il se souvenait, c’est de l’arrivée de son ami Thomas et du verre de gin tonique qu’il avait partagé avec lui. Ensuite, c’était le trou noir.

    Péniblement, Louis s’étira le bras. C’est alors que sa main heurta quelque chose d’inhabituel. Surpris, Louis sursauta: il y avait quelqu’un avec lui sur le lit!!! C’était Thomas, il dormait. On a couché ensemble, se dit Louis, mais bon sang qu’est-ce qui m’a pris là de laisser faire ça? Troublé, Louis se leva et sentit un lourd poids de fatigue sur ses épaules. Il sentit plusieurs muscles le supplier de ne pas se lever. Il avait mal dans le cou, dans les épaules, au thorax, comme si on lui avait brassé la cage bien comme il faut, voire sauté à pieds joints sur le ventre! Il se leva malgré tout et alla se caler plusieurs verres d’eau, qui soulagèrent à peine ses douleurs. Il avait mal au derrière, aussi, comme si on avait tenter de faire entrer de quoi de trop gros dans son rectum. On aurait dit que le simple observation de cette sensation désagréable activa des capteurs de douleur; ça se mit à lui faire mal un peu, puis de plus en plus.

    C’est là, et seulement là, que Louis constata qu’il y avait pire: il était tout nu. Thomas aussi, dans le lit, était tout nu. Ah non, non, non, il l’a fait! Qu’avons-nous fait, tous nus dans le lit? Louis, perturbé, retrouva ses couvertures et sa douillette, jetées par terre. Il les remit sur son lit et s’enroula dans la douillette, pour au moins ne plus être tout nu. Il fit le tour de la pièce du regard pour trouver ses vêtements, en tas, par terre, non loin de ceux de Thomas. Il se releva, malgré les protestations insistantes de sa tête et de son cou, pour aller enfiler un pyjama. Coup donc, se dit-il, on dirait quasiment que je me suis fait étrangler, pendant cette nuit-là? Thomas, lui, semblait dormir comme un bébé.

    Se doutant bien qu’il y avait peu que Louis pouvait faire en ce moment, il se recoucha, sur le dos, et tenta de se calmer un peu. Il ne parvint pas à dormir, trop troublé par ce qui s’était passé. Thomas en savait peut-être plus sur les événements. C’est là que Louis remarqua sur la table de chevet sa GoPro, posée là. Lui ou Thomas l’avaient installée, peut-être allumée, pour tout enregistrer. Mais jamais Louis n’aurait songé s’enregistrer tout nu dans un lit??? Peut-être, l’alcool et le pot aidant… Mais non, voyons! Louis, perplexe, ne comprenait pas. Il oscillait entre rester couché pour se reposer et laisser Thomas dormir, ou le réveiller pour lui demander ce qui se passait, ou allumer la caméra pour écouter les enregistrements. Couché sur le dos, ça lui faisait mal au derrière ou dans le bas du dos. Couché sur le côté, il avait mal à l’épaule. Couché sur le ventre, il avait mal au thorax ou dans le cou!

    Il resta là, se tournant et se retournant, peut-être 45 minutes, jusqu’à n’en plus pouvoir. Il se leva plusieurs fois pour caler des verres d’eau, finit par prendre des Tylenol parce que le mal de tête était insupportable, reprit des verres d’eau, mangea une pomme, un bol de céréales, reprit des verres d’eau, retourna s’étendre un peu parce qu’il se sentait faible sur le point de tomber dans les pommes sur le plancher, somnola un peu, puis se réveilla en sursaut. Thomas, lui, n’avait pas bronché de tout ce temps-là.

    Bon, il est midi, il est temps qu’il se lève lui là, il faut que je sache, se dit Louis. « Thomas! » Aucune réponse. Louis l’appela plusieurs fois, lui tapota gentiment la tête, l’épaule, rien. De plus en plus inquiet, Louis plaça sa main dans le cou de son ami, pour essayer de trouver son pouls. En vain. Après plusieurs essais, il dut se résoudre au pire: pas de pouls, Thomas était… mort! Affolé, Louis signala immédiatement le 911. Pendant qu’il expliquait ce qui s’était passé, la panique s’empara de lui et il se mit à crier, pour finir par fondre en larmes. « J’comprends pas ce qui se passe, se plaignit-il. J’me suis réveillé tout nu dans mon lit, lui aussi était tout nu, j’ai aucune idée de ce qu’on a fait, ce qui s’est passé. Et là, là, il est mort! »

    On fit bien entendu venir les secours qui constatèrent le décès de Thomas. Oui oui, il était mort. Ces mots résonneraient dans la tête de Louis pour le reste de sa vie. Il n’y avait plus rien à faire avec lui pour le moment. En état de choc, il ne cessait de répéter qu’il était mort et ne comprenait pas. On dut le transporter à l’hôpital en ambulance.

    On fit passer des prises de sang au pauvre Louis qui n’en menait pas large. On lui donna quelque chose pour soulager son terrible mal de tête et un somnifère léger pour l’aider à se calmer. Lorsqu’il se réveilla, le lendemain, il se sentait un peu mieux mais pas terrible. Ce que les médecins avaient à lui annoncer n’aiderait pas du tout à ce qu’il aille mieux, très loin de là. « Bon, Louis, lui annonça-t-on. On a trouvé une quantité importante d’alcool et de THC dans ton sang. Toi pis Thomas vous avez bu pis fumé pas mal? » Louis n’en était pas sûr. Il se souvenait avoir pris quelques puffs avant les premières gorgées de gin tonique, mais c’était tout. « On a aussi trouvé du GHB et de la MDMA. C’est pas mal dangereux mélanger tout ça tu sais. T’aurais pu mourir. Te souviens-tu avoir pris ça? » Surpris, Louis ne put répondre que par la négative. Thomas, lui aussi, était intoxiqué solide: alcool, beaucoup d’alcool, THC, lui aussi avait pris de la MDMA mais pas de GHB, on pense qu’il aurait pris du crack aussi et peut-être autres choses. Plusieurs pensent que Thomas s’était procuré du pot illégal qui a été coupé avec d’autres drogues. C’était une chance que Louis avait puisé dans ses propres réserves plutôt que partager des joints avec Thomas.

    Apparemment, Thomas avait mis du GHB en douce dans le verre de Louis. Sous l’effet du GHB, Louis devenu tout mou et docile aurait certes pu accepter la pilule de MDMA offerte par son « ami » qui l’avait décidément trahi de la plus méchante des façons. Louis ne pensait jamais que Thomas aurait pu faire une chose pareille. Il ne comprenait pas ce qui lui avait pris. Thomas parlait souvent de sa rupture avec sa blonde, qui avait eu lieu pendant le confinement, le laissant seul avec lui-même pendant des mois. Il disait régulièrement qu’il aurait besoin de se soulager, mais il peinait à trouver quelqu’un d’autre. Mais de là à violer son ami!

    On fit passer plusieurs tests à Louis, incluant des radiographies en raison des douleurs dans le cou, le dos et les épaules. Les médecins insistèrent pour lui faire passer une colonoscopie lorsqu’ils apprirent à propos des douleurs dans le derrière. « On sait jamais, lui dit-on. T’as pas idée de ce que les gens malades font entrer là-dedans. Yen a qui rentrent leur doigt mais d’autres c’est un stylo, un bout de bois, on a presque tout vu. » Ouille! Apeuré, Louis se soumit au test, qui ne révéla rien de dommageable, physiquement du moins.

    Et comme si ce n’était pas assez, il y avait pire! L’autopsie de Thomas et l’examen médical complet de Louis révélèrent des traces de lutte. Apparemment, Louis et Thomas se seraient battus et Louis, on ne sait pas comment, aurait réussi à tuer Thomas!!! « Mais ça se peut pas, répétaient tous ceux qui consultèrent les rapports. Louis sous GHB et MDMA n’auraient pas pu se défendre. Si Thomas avait décidé de le tuer, peu importe pourquoi, Louis aurait eu aucune chance. » Mais pourtant…

    Louis fut arrêté, emprisonné une nuit, jusqu’à ce qu’un juge établisse qu’on pouvait le libérer en attente de son procès; il ne représentait aucune menace pour la société. Le juge ordonna par contre qu’il subisse un bilan psychiatrique. Louis se soumit à l’ordonnance sans opposer de résistance, espérant que les psychiatres pourraient l’aider à recouvrer la mémoire. Eh non, tous s’accordaient sur une chance: on ne pouvait rien faire pour ça.

    Louis demanda à consulter les enregistrements sur sa GoPro. Cela lui fut refusé pendant trois mois. On a même saisi sa caméra, toute la caméra, la considérant comme une pièce à conviction. Louis était bien choqué de ça. Il savait que tout ce dont ils avaient besoin, c’était la carte-mémoire dans la caméra. Il tenta quelques fois de récupérer la caméra, on lui répéta que ça n’avait aucune importance, il insista trop, finit par se quereller avec sa mère à ce sujet et sa mère et lui ne se parlèrent plus pendant deux semaines, à cause de ça, à cause de la caméra! On finit par lui rendre la caméra, mais il manquait le trépied qu’il ne récupéra jamais, et la carte-mémoire avait été formatée.

    Louis finit, à force de rugissements et de colères qui lui valurent des contraventions pour non-respect envers des agents des forces de l’ordre, par récupérer les enregistrements. Figurez-vous qu’il a fallu près de cinq mois d’enquête pour établir qu’il n’y avait rien là-dessus!!! Le cadrage était super mauvais. Au début, on voyait dehors sur le balcon de Louis. Son ami et lui discutaient.

    • Hé tu vas pas filmer! reprocha Thomas.
    • Ben oui, insista Louis. C’est toi qui parles de faire un podcast depuis un bout. On va en faire un vrai, cette fois.
    • Ok, cool, tu vas le mettre sur YouTube après? demanda Thomas
    • Probablement pas, assura Louis, mais on verra, peut-être des bouts.

    Louis semblait buzzé, bougeant la tête dans tous les sens. Thomas, lui, tout souriant, semblait réaliser un grand rêve.

    • Ça va? demanda Thomas.
    • Plus ou moins, admit Louis. J’me sens tout mou, ajouta-t-il, comme si quelque chose essayait de prendre le contrôle de moi.
    • Laisse-toi faire, suggéra Thomas, ça va être plus facile. Tiens prends ça, ça va t’aider. » Thomas tendit une pilule à Louis qui l’avala sans poser de question.
    • Pendant qu’la pilule fait effet, proposa Louis, j’vais renforcer ma connexion esprit-corps. J’vais essayer d’protéger une zone de mon cerveau contre l’effet de la chose qui essaie d’me paralyser. C’est probablement encore la fatigue, à cause du travail pis tout. Ça va passer, j’te reviens dans pas ben long. J’vais protéger mon lobe frontal, pour la logique pis tout, le reste peut se faire péter en supposant que ça va guérir après.
    • Tu devrais aller t’étendre, à la place, suggéra Thomas.
    • Oui, c’est une bonne idée, admit Louis, qui se leva, tituba et faillit s’effondre.

    On voyait vaguement que Thomas tentait de soutenir Louis et le mena à l’intérieur, puis revint chercher la caméra qu’il laissa allumée et posa sur la table de chevet. On ne voyait presque rien, juste le plafond, le mur et le pied de lit. Louis pense que Thomas l’a mise là exprès, pour qu’on ne voie rien.

    On entendait Thomas respirer de plus en plus bruyamment, on voyait passer des vêtements devant la caméra, qui furent jetés par terre, puis Louis qui murmurait « non, non, non » et Thomas, apparemment en jubilation profonde, qui semblait se rassasier d’un plat d’une rare exquisité. « Ohhh miam miam miam! » Cela dura peut-être cinq minutes, après quoi Thomas lança « Comment ça tu bandes pas? » puis la caméra s’arrêta! Plus de batterie!

    Louis était fou de rage. La maudite batterie, encore, avait lâché! La GoPro, qu’il avait eu du mal à récupérer, se fit démolir, ce jour-là. Louis la sortit de son boîtier et la lança à répétition contre un mur de briques, dehors, jusqu’à ce qu’elle casse en plusieurs morceaux, puis il cria et fondit en larmes. La police, appelée par les voisins, le ramena encore à l’hôpital où on lui fit passer des tests, et puis on lui prescrivit des calmants.

    Louis écouta l’enregistrement plusieurs fois, à la recherche d’indices pouvant expliquer ce qui s’était passé. Pourquoi n’avait-il pas bandé? Il savait depuis des années qu’il était atteint de difficultés érectiles. Mais de là à ce que ça mène au meurtre, il ne comprenait pas. On pense que Thomas était tellement en manque que combiné à l’alcool et aux drogues qu’il avait pris, ça aurait pu le rendre violent. Il aurait tenté d’étrangler Louis, fou de rage de voir tous ses efforts pour avoir une relation sexuelle avec lui réduits à néant. Mais comment Louis avait-il pu se défendre? Cela demeurait flou et incompréhensible. Les voisins, interrogés par la police et par Louis (qui se retrouva avec une promesse de paix lui interdisant d’entrer en contact avec l’un d’eux, tellement il y était allé intense une fois), ne savaient rien. Ils avaient entendu des cris, durant la soirée, c’était tout.

    Louis ne put jamais s’en remettre. Toutes ses économies passèrent dans la recherche de traitements pour recouvrer la mémoire. Il prit part pour cela à diverses études expérimentales, dans divers pays. Cela revenait à peu près toujours à combiner l’hypnose avec diverses drogues. On exigeait souvent que le volontaire n’ait pris aucun alcool ou drogue les mois précédant le test, mais Louis mentait pour se soumettre à de plus en plus de protocoles expérimentaux. Parfois, ils faisaient des tests préliminaires, détectaient des substances et refusaient de soumettre Louis au traitement (mais il avait payé le voyage et les tests), d’autres fois ils ne vérifiaient pas assez et y allaient à fond la caisse, soumettant le cerveau de Louis à des dommages potentiels. À chaque fois, le résultat était le même: rien.

    Les voyages, les médicaments et tout, cela finit par lui coûter cher. Il avait aussi besoin de plus en plus de médicaments pour juste tenir debout: anxiolytiques, anti-dépresseurs, psychotropes. On tenta la psychothérapie, aussi, mais ça ne donnait que peu de résultats.

    Puis Louis réussit à se procurer du GHB et en prit pour essayer de reproduire l’état dans lequel il a été plongé par Thomas. Il crut que ça lui aidait à récupérer des bribes de souvenirs, mais ce n’était qu’illusion. Il expérimenta à plusieurs reprises, augmentant la dose à chaque fois. Il finit par développer une dépendance et dut se résoudre à se prostituer pour se payer plus de drogue. Louis finit tué: règlement de compte en raison de dettes accumulées et non remboursées.

    Louis a certes été acquitté pour le meurtre en raison de légitime défense, mais Thomas a finalement eu raison de lui. Louis est mort psychologiquement ce jour-là. Le reste de sa vie, il l’a gâchée à essayer de comprendre l’incompréhensible. Il n’aurait pas dû survivre, ce jour-là. Sous l’effet de la drogue, il n’aurait pas dû pouvoir se défendre. Que ce soit sa connexion esprit-corps qui a pu préserver une petite zone de son cerveau des effets du GHB et de la MDMA, un ange venu à son secours ou simplement une défaillance inespérée du corps de Thomas qui a flanché sous l’effet de toute la cochonnerie qu’il a ingérée avant de passer à l’acte, peu importe. Ça avait sauvé Louis, et il a gâché cette deuxième chance. Il a perdu son emploi, coupé les ponts avec toute sa famille et ses amis, pour chercher quelque chose qui n’y était pas. Les médecins le lui ont dit: le GHB a perturbé l’encodage des souvenirs dans sa mémoire. Il n’y avait rien à trouver, car rien de ce qui s’est passé n’a été stocké à long terme. Il n’y avait rien à faire. Ceux qui prétendaient le contraire étaient des charlatans qui cherchaient à se faire un peu d’argent facile.

  • Un mystérieux, silencieux et indésirable visiteur

    Cela faisait un certain temps que Jean n’avait pas invité son ami Rémi dans sa cour. Ça a été interdit pendant des mois à cause de la pandémie. Maintenant que c’était permis, ils se trouvaient diverses excuses pour ne pas le faire, mais par chance un moment donné les excuses manquèrent et ils se virent, dans la cour de Jean. Ils jasèrent de ce qui s’était passé ces derniers mois, prirent quelques bières et eurent du bon temps.

    Tandis que Jean était parti aux toilettes, Rémi remarqua une chaise longue, d’apparence plus confortable que les deux chaises de patio sur lesquelles ils étaient assis. Ne croyant faire aucun tort, Rémi voulut s’asseoir un peu dans la chaise longue, quitte à revenir à son siège initial au retour de son ami. C’est alors que Jean poussa un cri presque de terreur, depuis la salle de bains. « RÉMI! ASSIEDS-TOI PAS LÀ!!!! » Surpris, Rémi retourna s’asseoir sur la chaise de patio, se demandant bien ce qu’il y avait de si mal à utiliser la chaise longue. Peut-être venait-il de la repeindre?

    Jean, un peu mal à l’aise, revint des toilettes. « Désolé de t’avoir fait peur de même. Cette chaise longue est maudite, faut pas s’asseoir dedans. Faut juste pas. » Sous le regard perplexe de Rémi, Jean raconta l’histoire à l’origine de cette crainte.

    Un jour, environ une semaine plus tôt, Jean était assis sur sa chaise longue préférée quand soudain, un homme dans la cinquantaine se pointa dans sa cour. Il était vêtu de culottes courtes carrotées rouges et d’un chandail vert lime, portait une barbe grise et des cheveux noirs courts. Jean voulut lui demander ce qu’il venait faire là, mais il constata qu’il n’arrivait plus à parler. Sa bouche pouvait s’ouvrir, mais plus aucun son n’en sortait.
    Le monsieur mystérieur s’approchait de lui, semblait vouloir prendre place sur la chaise longue comme si Jean n’existait pas. Un peu outré, Jean fit mine de se lever, car le monsieur semblait bel et bien parti pour s’écraser de tout son poids sur lui! Eh bien Jean constata avec un début de panique qu’il n’arrivait plus à bouger du tout! Ses muscles ne lui répondaient plus. Il n’était pas coincé par une force surhumaine, entravé par une chaise visible ou pas, non; il ne pouvait pas même essayer de bouger!

    Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur s’effoira sur lui, bien carré, c’en était presque étouffant. Le monsieur ne bougeait pas, ne disait rien, confortablement assis sur les genoux de Jean, le dos lourdement posé sur son torse. Jean avait un peu de mal à respirer et le poids du monsieur commençait à lui couper la circulation dans les jambes. Mais il ne pouvait rien dire, il ne pouvait rien faire. Il sembla s’écouler plusieurs heures comme ça. Le monsieur ne disait rien, ne faisait rien, il restait juste là, regardant droit devant lui!!! Jean ne comprenait pas, ne pouvait rien faire, rien dire, jamais il ne s’était senti aussi coincé et impuissant. Régulièrement, le monsieur lâchait des pets. Les gaz remontaient jusqu’aux narines de Jean. On aurait dit que plus ça allait plus il faisait chaud et plus ça puait! Et puis un moment donné, tandis qu’il faisait presque nuit, le monsieur se releva et partit. Un instant, Jean crut qu’il allait être laissé à son sort, coincé, paralysé, mais graduellement, il retrouva sa liberté de mouvement. Il se leva alors, tenta de rattraper l’homme pour lui demander ce qu’il avait bien voulu faire, mais le monsieur était monté dans une voiture et filait au moment où Jean arrivait à sa hauteur. Une vieille Honda Civic bleu turquoise, Jean n’eut pas la présence d’esprit de noter son numéro de plaque.

    Le lendemain, le monsieur revint, habillé exactement de la même façon que la veille. Jean n’eut pas le temps de se lever de sa chaise longue. Dès que le monsieur est entré dans la cour, il était trop tard: paralysé, incapable de parler. Il dut donc subir le poids et les pets, encore! Cela dura plusieurs heures, comme la veille. En plus, la paralysie dura plus longtemps après le départ du bougre; Jean n’a pas pu noter le numéro de plaque de la voiture qui avait eu le temps de démarrer trois fois avant qu’il ne puisse commencer à lentement pouvoir bouger un membre!

    Le troisième jour, Jean laissa vacante sa chaise longue et en prit une autre. Le monsieur revint. Jean était terrifié à l’idée de se faire paralyser à nouveau. Mais non, le monsieur alla s’effoirer dans la chaise longue vide et resta là, sans bouger. Jean tenta de lui demander ce qu’il voulait, ce qu’il venait faire ici. Le monsieur ne répondit rien. Jean insista, haussa le ton et puis ne put plus parler! Choqué, il tenta d’aggriper le monsieur pour le forcer à se relever. Jean se retrouva au sol, incapable de se relever et de parler. Cela dura des heures, au sol, au gros soleil tapant. Jean finit par avoir envie et ne pouvait ni se lever, ni demander d’aller aux toilettes. Cela finit qu’il dut le faire dans ses culottes. C’est seulement tard dans la nuit que le monsieur se leva enfin et Jean put se relever et parler.

    Le jour suivant, Jean tenta de verrouiller la clôture. Il alla s’acheter une chaîne et un cadenas pour ça. Le monsieur vint, joua avec la porte, Jean crut qu’il n’allait pas insister et partir. Eh bien non: le monsieur entreprit de grimper après la clôture. Il réussit, sauta par terre et puis s’immobilisa. Jean constata encore une fois qu’il était paralysé et ne pouvait plus parler. Le monsieur se dirigea vers lui, sans aucune malice ni colère dans le regard, juste un regard vide de toute émotion mais aussi de sens. Sans que Jean ne puisse y faire quoi que ce soit, le monsieur lui fouilla les poches, récupéra la clé du cade nas et alla ouvrir la porte de la clôture pour jeter clé, chaîne et cadenas par terre et aller choir sur la chaise longue! Jean, exaspéré, constata qu’il allait encore devoir passer tout le temps de cogitation silencieuse du monsieur paralysé. C’est effectivement ça qui arriva.

    « Alors c’est ça. On laisse la chaise libre et on espère qu’il va reprendre la même tout le temps. Moi je veux pas me faire paralyser encore. » Rémi suggéra d’attendre l’arrivée du monsieur, laisser s’asseoir et puis aller voir son numéro de plaque. « J’ai pas osé faire ça, admit Jean, j’avais trop la chienne. Mais c’est une bonne idée. »

    Alors ils continuèrent de parler, et ce qui devait arriver arriva: le monsieur arriva dans la cour, localisa la chaise et s’y installa comme si c’était chez lui. Alors Jean sortit et tenta de repérer la voiture. Il la trouva et se rendit compte qu’il ne parvenait pas à lire le numéro de la plaque. Sa vision, mystérieusement, était devenue floue, et elle le resta même à son retour dans la cour. « Qu’est-ce qui s’passe? demanda Rémi, inquiet » « J’vois plus rien! se plaignit Jean » Bon, ce n’était pas tout à fait vrai. Jean pouvait toujours discerner les formes, même reconnaître le visage de son ami, mais il ne parvenait plus à lire quoi que ce soit!!! Paniqué, il ne pouvait plus rien faire.

    Rémi, désireux d’aider son ami, tenta d’aller parler au monsieur, le raisonner. Il resta calme et posé, mais malgré tout, après une minute d’argumentation en solitaire, il perdit la parole. Choqué, il alla à son tour voir la voiture et en prit des photos avec son téléphone. Puis il revint dans la cour, s’asseoir près de son ami. La soirée promettait d’être très longue…

    Rémi écrivit alors à Jean, sur un bout de papier, que ne pouvant plus parler, il était aussi bien rentrer chez lui. Jean était bien d’accord avec lui, et bien entendu choqué par le fait que le monsieur ait à ce point gâché sa rencontre amicale.

    Mais avant que Rémi ne puisse sortir de la cour, il s’effondra au sol et resta pris là. Jean, choqué encore plus, alla voir le monsieur et lui demanda pourquoi il avait ainsin paralysé son ami qui ne voulait le déranger en rien. Le monsieur ne répondit pas. Jean n’insista pas, sachant ce qui s’en venait.

    La soirée passa, une partie de la nuit. Puis le monsieur se leva enfin, s’approcha de Jean, lui fouilla les poches, récupéra son téléphone, fit quelques manipulations, le jeta par terre et repartit, comme ça, comme si de rien n’était. Sitôt que sa voiture fut en mouvement, Jean recouvra la vue, et Rémi la parole et le mouvement. Choqué, il reprit son téléphone par terre et puis les deux amis, déçu de la tournure de la soirée, se saluèrent et se promirent de remettre ça.

    Rémi constata avec colère que le monsieur lui avait complètement effacé les données de son téléphone. Au moins, se soulagerait-il plus tard, il n’aviat pas détruit l’appareil. Les photos de la plaque de la voiture auraient dû être perdues, mais le monsieur ne connaissait pas la technologie du cloud. Rémi avait configuré l’application Dropbox, sur le téléphone, pour téléverser toute photo prise avec l’appareil, et il avait ses données mobiles activées. Alors les photos étaient là, dans le cloud. Il alla les chercher et trouva le numéro de plaque. Il le signala à Jean et tous deux portèrent plainte à la police.

    Eh bien on leur expliqua que plusieurs signalements du genre avaient été faits ces derniers mois, depuis le début d ela pandémie en fait, et que toute tentative pour arrêter l’homme avait été vaine. On ne comprenait pas comment il faisait, encore moins pourquoi. Si un policier tentait de l’interpeller plus de trois fois, il perdait la parole jusqu’à temps que le monsieur daigne bouger. Si un policier tentait de le faire bouger de force, il se retrouvait au sol, incapable de remuer le moindre membre, jusqu’à ce que le monsieur se lève et parte; ça pouvait durer des heures. On a essayé de lui tirer dessus. On a essayé de déplacer la chaise. Rien n’y fit. Certaines personnes ont réussi à faire cesser les visites impromptues en se débarrassant de la chaise sur laquelle le monsieur vient s’asseoir. C’était vraiment tout ce qu’on pouvait faire.

    Alors Jean rangea sa chaise longue dans le cabanon en se disant que le monsieur ne l’y trouverait pas, repartirait et ne reviendrait plus. Le jour suivant, le monsieur revint, toujours habillé de la même façon, fit le tour de la cour du regard, ne trouva pas. Un instant, Jean crut qu’il allait choisir une autre chaise, sa chaise. Le monsieur se dirigea justement vers lui et Jean sentit qu’il commençait à avoir du mal à bouger. « Fais pas ça, supplia-t-il mentalement. » Le monsieur changea de cap, se dirigeant vers le cabanon où était la chaise longue. Il commença à jouer avec la porte, que Jean avait verrouillée. La porte refusant de s’ouvrir, le monsieur, toujours sans dire un mot, se dirigea à nouveau vers Jean qui ne pouvait plus bouger ni parler, encore. Il lui fouilla les poches, récupéra la clé, ouvrit le cabaon et ressortit la maudite chaise qu’il posa exactement là où elle était la dernière fois. La clé du cabaon, il la jeta par terre, sans regarder où elle allait; il s’en foutait. Puis il s’installa là et se mit à péter, plus souvent que la veille! Jean ne pouvait toujours plus bouger ni parler; il dut attendre des heures, que le monsieur reparte, pour enfin pouvoir bouger à nouveau!

    Le lendemain, Jean démolit la maudite chaise à coups de marteau et en fit brûler le tissu. Le monsieur revint, regarda ça, puis repartit. Il ne revint plus. Jean s’est acheté une autre chaise longue semblable à la sienne et jamais le monsieur n’est revenu l’embêter.

    On ne sait pas pourquoi cet homme agit ainsi. On ne sait pas ce qu’il fait le monsieur quand il est assis dans la cour des gens comme ça, mais personne n’a réussi à l’interroger ou l’empêcher de faire ce qu’il fait. Tous ceux qui ont essayé sont encore là pour en parler, car ils ont tous retrouvé la parole et la mobilité après le départ du monsieur. Aucun mal n’a jamais été fait. Même une vieille dame qui s’est retrouvée sous le monsieur pendant des heures, elle avait besoin de sa pompe pour l’asthme. C’est comme si son organisme était suspendu le temps que le monsieur restait là. Sitôt qu’elle a retrouvé sa mobilité, sa crise d’asthme en pause est repartie, elle a pu se pomper et survivre. Mais personne ne comprend, personne ne sait.