Étiquette : Blackinn

  • Au moins trois autres pièces manquantes

    Donald était content des progrès qu’il avait accomplis ces derniers mois. Il était moins tenté par la paresse et arrivait à faire son travail avec moins de fatigue. Pour guérir du mal causé par la démone bleue, il a dû se frotter à un démon noir, résistant à la tentation qu’il lui a infligé de monter sur son dos pour traverser un ravin. Il a ensuite dû affronter la démone bleue pour renforcer son esprit. Donald a ensuite découvert qu’il devait développer de nouveaux moyens pour faire son travail avec moins de peur. Il a trouvé des façons de manier son radeau avec moins de risques, a trouvé des techniques pour accomplir son travail de passeur plus efficacement que jamais, mais la fatigue qui ne cessait de le tenailler, bien que moins importante qu’avant la dernière partie de sa cure, était toujours là, revenant par intermittence. Il en était venu à se coucher de plus en plus tôt, mais cela finissait que sa vie se limitait au travail et au repos, plus de loisirs.

    Voilà que Blackinn le convoquait pour un nouvel entretien. Ce dernier avait peut-être enfin découvert la dernière pièce pour équilibrer son esprit. Ce doit être, pensa Donald, quelque chose de foutuement complexe pour avoir nécessité tant de temps à un si grand savant! Donald se demandait s’il saurait mettre en application cette méthode, peu importe en quoi elle consisterait.

    – Maître Blackinn, commença Donald en entrant dans le bureau. Je viens pour répondre à votre appel.
    – Bonjour Donald, répondit Blackinn. Je vois que ton aura est plus paisible depuis la dernière fois qu’on s’est vu.
    – Oui, approuva Donald. Ce n’est pas parfait, mais c’est déjà mieux. J’aurais besoin de la dernière pièce que vous avez évoquée lors de notre dernier entretien.
    – Je comprends, compatit Blackinn. Malheureusement, malgré des mois de recherche, je n’ai toujours rien trouvé. Mais peut-être pourras-tu m’aider. Mon contact dans l’autre plan, celui qui est lié à Anastase, semble avoir fait quelques intéressants progrès, mais je n’arrive pas à comprendre si ça a fonctionné vraiment, son affaire, et comment l’adapter à ton cas.
    – Alors pourquoi m’avoir fait venir? demanda Donald, un peu confus. En êtes-vous arrivé à la conclusion qu’il n’existe pas mieux, qu’on ne peut pas améliorer mon traitement?
    – Non, ce que je souhaite, c’est te faire part de ce que l’autre sait, dans l’espoir qu’ensemble, on puisse trouver ce qui manque. Cette personne est troublée, en perpétuel questionnement, se demande si son esprit ne va pas vaciller d’une façon ou d’une autre. Si on trouve, on pourra t’aider mais peut-être aussi l’aider, lui.
    – D’accord, approuva Donald. Je suis prêt.
    – Alors récapitulons le cas de notre ami d’ailleurs. Atteint d’une déficience visuelle, il a passé des années à mettre au point des mécanismes pour s’orienter dans le monde. Des déplacements simples pour nous, comme descendre des marches, traverser les bois ou trouver un magasin dans un village, se transforment pour lui en casse-têtes, surtout quand il doit les faire dans des lieux inconnus. Notre ami a commencé à ressentir la tentation de se laisser aller et de saisir les gens par le bras quand il le peut. Le blocage qui l’empêchait de faire ainsi, induit par un rêve selon lui mais ça ressemble à une forme primitive d’enchantement, a sauté complètement voilà deux ans environ. Depuis, il résiste de toute sa volonté, mais il se demande jour après jour si ça va suffire. Il se bat, parce qu’il pense que s’il cède, les facultés qu’il a développées depuis des années s’atrophieront, au point où il ne pourra plus se déplacer dans un lieu inconnu sans se faire tenir le bras.
    – Oui, on en avait parlé l’autre fois. Alors il a découvert que son esprit avait créé un processus pour l’aider à résister mais que ce processus sapait son énergie. Il a transformé ce processus pour en faire un mécanisme pour améliorer ses capacités d’orientation.
    – Oui, en plein ça, approuva Blackinn. Ça lui a amélioré un peu son modèle spatial, pas beaucoup mais un peu selon lui.  De ce que j’ai compris, son nouveau modèle tient compte du mouvement continu des personnes avec qui il explore de nouveaux lieux. Comme personne, dans son monde du moins, ne saute d’un point à un autre, s’il perd de vue la personne qu’il suit pour une courte durée, ce n’est pas aussi grave qu’il le pensait auparavant; cette personne sera relativement proche et il pourra rétablir le contact visuel. Cette idée toute simple, un peu trop simple à mon avis, semble lui permettre de davantage promener son regard et détecter des obstacles.
    – Ça a pas l’air très efficace, son affaire, commenta Donald. J’ai entendu parler qu’il existe des sorts pour établir des contacts télépathiques; ton ami serait mieux d’apprendre ça!
    – Je sais, je sais, mais il n’y a pas de magie dans son monde, rappela Blackinn. Comme on peut s’y attendre, il a découvert que ses capacités étaient limitées et que son nouveau processus tournait en boucle pour perfectionner son système en vain, demandant moins d’énergie que le premier mais tout de même assez pour le plonger dans la fatigue de façon régulière. Au fil du temps, il a découvert une pièce qui semble lui avoir permis d’atteindre un meilleur équilibre.
    – Ah oui? fit Donald, intéressé. Comment a-t-il procédé?
    – Il a découvert, expliqua Blackinn, que son désir de résister à sa tentation n’était pas mu que par une saine volonté mais malheureusement par la peur de l’échec, plus spécifiquement la peur de réactions négatives des autres face à son échec. Maintes et maintes fois, il a imaginé son frère se mettant en colère contre lui le jour où il lui saisirait le bras la fois de trop, ou la fois qu’il ne faut pas.  Pour traiter cela, il a procédé de deux façons: la prise de conscience et l’expérimentation. La prise de conscience, tu as déjà commencé à la faire. Tu vas réfléchir à ce que je viens de te dire et pourras peut-être l’appliquer.
    – Pas totalement, fit Donald. Si je cède à la tentation d’un démon, personne ne va me faire de reproches. C’est moi et moi seul qui souffrirai.
    – Mais si ton radeau tangue parce que tu navigues mal, expliqua Blackinn, tes passagers pourraient se plaindre… ou être compréhensifs et ne rien dire. De la même façon, si notre ami prend quelqu’un par le bras, la personne se choquera ou ne dira rien. Ce que notre ami doit retenir, c’est que la réactive négative est peu probable s’il cède à la tentation seulement de temps en temps.
    – Alors notre ami a expérimenté? demanda Donald. Il a vraiment saisi des gens au hasard par le bras pour voir ce qui allait se passer?
    – Non, répondit Blackinn, il n’est pas assez courageux et téméraire pour ça. Il a testé, plus ou moins volontairement, des personnes qu’il connaissait. Et il n’a pas eu de réaction négative. Ça lui a aidé à borner son processus mental. En revenant d’une soirée, quand il a pris son frère par le bras, un engrenage s’est mis en place et son nouveau modèle mental a été en quelque sorte validé, a pris le pas, et a diminué son besoin de tenir quelqu’un. Je ne suis pas sûr que sa victoire est définitive, même significative, mais il en a été bien content.
    – Tout cela m’a l’air un peu hasardeux et incertain, commenta Donald.
    – Je sais, fit Blackinn. La science de l’esprit n’est pas exacte. À travers Anastase, j’ai transmis à notre ami une seconde pièce pour améliorer sa mécanique mentale cliquetante. À bien y penser, tu pourrais peut-être appliquer cette technique toi aussi. C’est le renforcement positif.
    – En quoi cela consiste-t-il? demanda Donald, intéressé.
    – Imagine-toi, répondit Blackinn, cédant à la tentation d’une démone bleue. Pense à la démone, imagine-toi monter sur son dos, imagine le plaisir que tu éprouveras. Puis penses à la grande tristesse qui suivra. Évoque ces images le plus intensément possible, pendant cinq à dix secondes. Ensuite, imagine-toi résistant à la tentation, refusant l’aide du démon. Imagine le regret momentané, mais penses aussi à la joie profonde et durable qui t’habitera pendant tout le temps que tu marcheras seul, sans dépendre d’un démon pour t’aider. Évoque ceci cinq à dix secondes. Tu peux répéter cela autant de fois que nécessaire. Mon ami pense qu’une série de cinq répétitions est suffisante, mais je recommande dix, sinon quinze, et deux ou trois séries par jour.
    – Intéressant, commenta Donald. J’imagine que notre ami a alterné entre évoquer une scène dans laquelle il prenait quelqu’un par le bras, et une semblable dans laquelle il marchait seul.
    – Exactement, approuva Blackinn.
    – Quand tu m’as parlé de plaisir, ajouta Donald, ça m’a fait penser à quelque chose. Quand je suis monté sur le dos de la démone, j’ai ressenti du plaisir… sexuel. Le contact physique m’a plu. Je me suis trouvé une compagne récemment et je me rends compte que la fatigue est beaucoup moins grande le lendemain après qu’on ait fait l’amour.
    – Oh là là Donald, c’est peut-être une pièce maîtresse, ça, commenta Blackinn, et elle manque cruellement à notre ami. Il n’a pas de compagne et commence à entrevoir une composante sexuelle à son traitement, lui aussi. Il est à essayer toutes sortes de solutions très douteuses de transferts d’images mentales et se demande s’il ne devrait pas s’offrir les services d’une prostituée.
    – C’est terrible! s’exclama Donald.
    – Je sais, fit Blackinn, et je ne parviens pas à trouver un moyen de l’aider. Peut-être les autres techniques qu’on a développées ensemble vont suffire à l’équilibrer, c’est tout ce qu’on peut espérer.
    – Maître magicien, mille mercis. Cette discussion ne m’éclaire pas tant que ça pour le moment, mais y réfléchir va sans doute m’aider. Merci pour tout, Blackinn.
    – Ça me fait le plus grand des plaisirs, Donald. Traite ta compagne comme le plus précieux des trésors, mon cher ami, parce que la solitude est souvent amère, cruelle et source d’anxiété, de frustration et d’ennui. L’étude des arcanes me protège à peine de tout ça.

    Donald repartit de là légèrement confus mais heureux de se savoir sur la bonne voie.

  • Nouvelle itération

    C’est avec résignation que Donald franchit la porte de la tour une nouvelle fois, gravit l’escalier et frappa à la porte. Pourquoi ressentait-il toute cette fatigue? Son succès contre la démone bleue n’aurait-il pas dû lui fournir une énergie nouvelle? Donald ne savait plus que faire ni penser.

    – Entrez mon cher ami, dit Blackinn derrière la porte.
    – Bonjour, cher magicien, commença Donald. Je suis désolé de vous déranger encore une autre fois, mais j’ai toujours des difficultés d’ordre psychologique.
    – Ah, cher Donald, chaque problème de l’esprit est une énigme pour moi du plus haut intérêt. Ne sois donc pas désolé. Assieds-toi et raconte-moi tout.
    – Depuis que j’ai vaincu la démone, je me sens fatigué, presque chaque jour. Je me lève le matin et c’est avec grande peine que je pars pour le boulot. Et c’est seulement en fin de journée que je me sens un peu mieux. On dirait que je n’aime plus ce que je fais, mais ça n’a aucune logique. C’est ce que j’ai toujours voulu faire, depuis mon tout jeune âge.
    – Ah, Donald, répondit Blackinn, l’esprit est quelque chose en perpétuel changement. Ce qui te plaisait hier peut te déplaire aujourd’hui. Il faut toujours être à l’affût, toujours réfléchir, pour trouver et retrouver sa voie. Mais aujourd’hui, j’ai quelque chose pour toi, une révélation qui va t’apporter un peu de réconfort. J’ai parlé avec mon ami de l’autre plan, par l’intermédiaire d’Anastase, et il a appliqué une technique très semblable à ce que je t’ai prescrit.
    – Lui aussi a eu des problèmes avec des démons?
    – En quelque sorte, mais ce sont des démons intérieurs, plus insidieux car invisibles. Le pauvre a des problèmes de vision et pas les moyens, dans son monde, de compenser avec le savoir des arcanes. Ce serait un sacré bon oracle, ce gars-là, ou au moins un excellent magicien, si je pouvais le ramener ici! Dommage.
    – Et quel lien ça a avec mon problème? s’enquit Donald.
    – Il était tenaillé par la tentation de prendre les gens qu’il connaissait par le bras, expliqua Blackinn, et devait résister, à chaque fois que faire se pouvait, pour ne pas perdre sa mobilité, pour ne pas devenir complètement dépendant de ce contact physique. Je ne suis pas certain moi-même que sa crainte soit justifiée, mais on ne sait jamais. Il a commencé à faire de la manipulation d’images mentales, comme tu as fait pour la démone bleue, transposant l’image de la personne qu’il le tentait avec une autre qui le tentait moins. Ça fonctionnait, mais ça prenait beaucoup trop d’énergie.
    – Ah oui? fit Donald, intéressé. Ça ressemble à mon problème. Ah, si seulement je pouvais rencontrer ce gars-là.
    – On ne le peut pas, malheureusement, mais ce qui est très intéressant, c’est que sans aucune connaissance des arcanes, sans aucun contact direct avec les dieux et même sans l’aide de ses semblables, il est arrivé à trouver une solution pas mal intéressante à son problème. Je crois qu’il a été inspiré par des forces divines. Il existe certains lieux loin des villes, dans son plan matériel, où des contacts partiels avec le plan astral sont possibles, même là-bas. C’est lors d’un séjour en ces lieux qu’il a trouvé.
    – Ah oui? Et qu’a fait cet homme?
    – Donald, commença Blackinn, pour appliquer la solution, tu devras apprendre une nouvelle technique: la conversion de processus. Tu sais l’esprit exécute en permanence plusieurs tâches. Chaque tâche est accomplie par une partie distincte du cerveau en parallèle avec les autres. On appelle chaque tâche un processus. Jusque-là, ça va?
    – Oui, affirma Donald. Alors Blackinn, on peut modifier par magie ces processus-là, pour en quelque sorte reprogrammer le cerveau pour plus penser à certaines choses?
    – Pas tout à fait, corrigea Blackinn. On n’a pas besoin de magie pour faire de la conversion de processus, seulement rassembler suffisamment d’énergie pour former une série d’images mentales d’auto-suggestion. Il faut aussi tenir compte de trois lois fondamentales: la conservation, le parallélisme et la localité.
    – Tout ça n’a pas l’air très simple, fit Donald, un peu inquiet.
    – Ce n’est pas si compliqué, et tu n’auras pas besoin de maîtriser les lois parfaitement, juste les comprendre et les méditer un peu. On va définir l’auto-suggestion dont tu auras besoin ensemble, mais tu pourras, avec les lois, en construire des variantes.
    – Ok, fit Donald, à la fois rassuré et intéressé.
    – Alors la loi la plus simple est le parallélisme. Chaque processus accomplit sa tâche en parallèle. Il faut garder ça à l’esprit, parce que des tâches s’exécutent en arrière-plan sans que tu le saches. Utiliser la conversion de processus de façon abusive pour faire tout et n’importe quoi risque de créer une surcharge. L’esprit exécute en arrière-plan toutes sortes de tâches, jusqu’à ce que la marmite explose un jour, après quoi il se produit une remise à zéro et toutes les conversions les plus récentes sont annulées.
    – Ok. Et qu’est-ce qui se passe en cas de surcharge? demanda Donald, inquiet. Ça fait mal?
    – Je ne l’ai jamais vécue personnellement, expliqua Blackinn, mais c’est arrivé à quelques reprises à mon ami. Ça se traduit souvent par une fatigue excessive, de l’irritabilité, des épisodes d’intense faim même peu de temps après un repas, puis un incident qui vient tout perturber: une grande frustration qui cause des conflits avec des gens ou la crainte de conséquences insupportables, ou une maladie qui n’en finit plus. On devrait pouvoir t’éviter ça, il faut juste y aller lentement, par raffinement successif, pas essayer de convertir plusieurs processus.
    – Ok, fit Donald, quelque peu rassuré.
    – La deuxième loi est la conservation. Tu ne peux pas purement et simplement désactiver une tâche; il faut la remplacer par une autre. Et pas n’importe laquelle, il faut que ce soit une tâche semblable. C’est le principe de localité.
    – Ok, jusque-là ça va, affirma Donald.
    – Alors on va partir du cas de mon ami, et dériver le tien. Mon ami a découvert qu’un processus s’était créé en lui pour chercher un moyen de réduire ou supprimer sa tentation de tenir les gens par le bras. Avec l’énergie récupérée, il s’est dit qu’il pourrait créer un processus capable de restaurer et améliorer son système d’orientation. Il s’est rendu compte pendant une nuit d’insomnie que si son système était plus fluide, sa tentation de s’accrocher aux autres diminuerait, voire disparaîtrait. Son système se serait brisé et ralenti la première fois qu’il a cédé à la tentation et ça s’est dégradé à cause de stress. Les gens de son plan s’entêtent avec des machines qui fonctionneraient bien mieux avec un peu de magie qu’ils n’ont pas. C’est triste.
    – Ok, alors jusqu’à date, réfléchit Donald, on a travaillé sur ma tentation de céder aux démons et de me laisser porter par eux. Au lieu de faire ça, il faut que j’améliore ma dextérité et que je développe mes aptitude de navigation, pour me sentir plus en confiance et ne plus être tenté. Et comment on forme les images mentales pour faire une conversion de processus dans ce sens-là.
    – C’est à peu près ça, approuva Blackinn. Et tu viens déjà d’élaborer la phrase de base. Tu vas sans doute la modifier un peu, mais puisque c’est toi qui l’as construite, elle va plus facilement se traduire en images mentales. Il faut simplement que tu l’énonces mentalement, pas même besoin de la dire à voix haute, et que tu te concentres sur chaque mot, et le sens que chaque mot a pour toi. Bon, si ça fonctionne pas, tu peux toujours essayer à voix haute, mais ne la crie pas, ça ne lui donnera pas plus de force de la crier que la murmurer.
    – Intéressant. Et ça va prendre combien de traitements? demanda Donald.
    – Autant qu’il en faudra, répondit Blackinn. L’esprit humain est capricieux. Il n’obéit pas toujours aux ordres, même venant de ses propres composantes. C’est mieux comme ça, crois-moi. Malheureusement, mon ami a trouvé une faille. Il m’en a parlé ce matin et on ne sait pas encore comment la combler. Les capacités humaines sont limitées. Mon ami ne peut pas acquérir des capacités de se diriger égales à celles des autres voyants, en tout cas pas sans magie à laquelle ses semblables et lui n’ont pas accès. Les tiennes aussi le sont. Tu pourras développer tes capacités mais jusqu’à un certain point. Le processus, lui, va continuer à essayer, sans cesse, et prendre de l’énergie. Il faut qu’on trouve un moyen de limiter le processus.
    – On ne pourrait pas, suggéra Donald, laisser le processus fonctionner un bout puis l’arrêter quand le traitement aura fait effet?
    – Pas tout à fait, Donald, corrigea Blackinn, à cause du principe de conservation. Il faudra transformer ce processus en autre chose, peut-être quelque chose qui développe une autre capacité. Mais ma crainte est que la tentation ne revienne. Il faudrait idéalement corriger le processus pour qu’il prenne moins d’énergie. Il faudrait qu’il s’active au besoin, quand le système s’est fait affaiblir par du stress ou un échec, et s’arrête quand tout est au mieux qu’on peut atteindre raisonnablement. Possible que simplement réfléchir dans ce sens va automatiquement amender le processus, peut-être pas.
    – Alors je serais aussi bien attendre qu’on trouve la bonne façon? demanda Donald.
    – Non, mon ami m’a dit que le traitement actuel aide un peu, affirma Blackinn. Il est moins fatigué et a l’impression d’avoir une meilleure prise sur sa tentation. Il sent qu’elle diminue vraiment. Le traitement actuel, c’est comme si on essayait de dompter un dragon en le mettant dans une cage et en lui criant, jour après jour, de cesser de grogner et en l’arrosant s’il cherche à cracher du feu. Dès que la contrainte s’en va, dès qu’on ouvre la cage, l’animal redevient sauvage; c’est presque comme si on n’avait rien fait. Le nouveau traitement, par analogie, permet de dompter le dragon sans l’enfermer. Cela donne un résultat durable, au-delà de la contrainte de captivité.
    – Parfait, fit Donald. Je vais essayer ça, dans ce cas.
    – Très bien, approuva Blackinn. Et reviens me voir dans une semaine. C’est possible que mon ami ou moi trouvions quelque chose qui va améliorer le traitement.

    Donald repartit, appliqua le traitement et n’eut aucun effet. Il se rendit compte qu’il avait perdu quelque peu confiance en lui et dut renouer son lien avec l’énergie universelle et réfléchir aux trois principes de la conversion de processus. Pour que les images mentales auto-suggestives se forment correctement, il faut énoncer l’ordre de conversion avec force et faire en sorte que les mots occupent tout l’esprit, pas seulement une partie. Il faut aussi y croire, et comprendre un peu ce que l’on fait. C’est pour cela que Blackinn a expliqué à Donald les trois principes.

    Quelques jours plus tard, Donald se sentait mieux. Il avait une meilleure prise sur sa tentation et put passer plusieurs jours sans être accablé de fatigue. Par contre, la fatigue revenait périodiquement. Donald réfléchit et ne trouva aucun moyen d’améliorer le traitement. On espère tous trouver, un jour, mais peut-être n’y a-t-il aucun moyen.

  • L’esprit fêlé

    Résolu, Donald s’avança vers la tour, y pénétra et gravit l’escalier menant au bureau de Blackinn, le magicien qu’on lui avait maintes fois recommandé et qu’il retournait voir pour une nouvelle consultation. C’était son dernier espoir, car Donald sentait de nouveau sa volonté faiblir, ses forces l’abandonner. Il frappa à la porte. D’abord, rien ne se passa, puis on entendit un épouvantable cri ensuite de quoi la porte vola en éclats! Donald fut ensuite violemment poussé par une main invisible et n’eut pas le temps de s’agripper à quoi que ce soit avant de perdre pied et dévaler l’escalier jusqu’au bas de la tour!

    Sonné, il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits. Tandis qu’il se demandait s’il pourrait se relever, le magicien descendit les marches à sa rencontre. Avant que Blackinn n’arrive à sa hauteur, Donald se rendit compte qu’il pouvait toujours bouger et qu’il ne semblait avoir rien de cassé. Il songea se lever et prendre ses jambes à son coup, mais il n’en eut pas le temps.

    – Mon cher ami, mille excuses! J’étais en train d’expérimenter un nouveau sort et ça a un peu mal tourné.
    – Mais d’où venait l’épouvantable cri que j’ai entendu derrière la porte? s’enquit Donald, inquiet.
    – Ah, ne t’en fais pas! C’est un monstre d’un autre plan qui a hurlé, une créature inférieure sans importance. C’est mille fois préférable sacrifier ce genre de bêtes que des êtres humains, non?
    – Vrai.
    – Qu’es-tu venu chercher ici, mon pauvre ami. Ah tu es tout amoché, là. Laisse-moi te donner une potion pour te remettre un peu sur pied. Je dois en avoir quelques-unes en réserve.
    – J’espère bien, si vous expérimentez des sorts aussi dangereux.
    – Ah celui-là était presqu’inoffensif, tenta de rassurer Blackinn.

    Inquiet, Donald ne voulait pas trop voir ce que Blackinn considérait comme offensif… Malgré une légère réticence, il remonta et pénétra dans le bureau du magicien, dévasté par une force apparemment hors du commun. « Ah va falloir tout refaire ici, quel carnage! » grommela-t-il en fouillant dans une armoire. Il en extirpa plusieurs fioles non identifiées, puis trouva enfin ce qu’il cherchait: une potion de régénération. Il la tendit à Donald qui la prit avec une légère pointe d’hésitation. « Ce n’est pas moi qui l’ai concoctée, si ça peut te rassurer. Ça vient d’un prêtre pas mal puissant de ma connaissance. Les magiciens excellent malheureusement pas en régénération. »

    Donald prit la potion et se sentit beaucoup mieux.

    – C’est mieux maintenant? demanda Blackinn.- Oui, merci, approuva Donald.
    – Alors qu’est-ce qui t’amène ici?
    – Hellora, la démone bleue.
    – Elle a un nom maintenant, commenta Blackinn. Intéressant.
    – Oui, elle en avait un à l’époque, mais j’essayais de l’oublier pour ne plus penser à elle.
    – Oh, dis-moi pas que tu penses toujours à cette créature!
    – Oui, j’y pense encore, avoua Donald, mais moins souvent. Le problème est que le bouclier qu’on a élaboré ensemble est de moins en moins efficace. On dirait qu’il prend de plus en plus d’énergie. Je me sens régulièrement fatigué. Et chaque fois que je marche près de gens, je dois me battre contre la tentation d’essayer de grimper sur leur dos.
    – Ah oui? Curieux, ça, commenta Blackinn. Et j’imagine que tu penses aux réactions des gens qui subiraient pareil traitement, leur surprise, leur mécontentement.
    – Oui. J’imagine que peut-être certains me laisseraient faire, d’autres crieraient au scandale, d’autres me feraient un sermon de tous les diables.
    – En effet, approuva Blackinn. Alors tu veux que cessent toutes ces tentations parce que tu penses que c’est elles qui te grugent de l’énergie et provoquent la fatigue.
    – Oui, c’est ça, approuva Donald. Si la fatigue passe pas, après ça, j’en serai à croire que j’ai perdu toute motivation à pratiquer mon métier. Mais je ne me sens pas assez en forme pour chercher un maître et apprendre un nouveau métier.
    – Oui, je comprends parfaitement cela, compatit Blackinn. On va tenter de traiter cette fatigue ensemble. Je crois avoir une idée de ce qui se passe.
    – Ah oui?
    – Tu sais, Donald, expliqua Blackinn, la manipulation d’images mentales n’est pas une science exacte, pas parfaite du tout. Parfois les séquences trouvées fonctionnent un bout et puis se brisent. D’autres fois, elles ont des effets secondaires. D’autres fois encore, elles ne traitent que la surface des choses. C’est ici le cas, comme je m’en rends compte maintenant. La démone bleue semble avoir cassé quelque chose en toi, un peu comme un rouage d’une horloge. Tu devras peut-être, jour après jour, remettre ce petit rouage cassé à sa place. Est-ce que certaines personnes te tentent plus que d’autres? D’autres moins?
    – Les enfants me tentent pas du tout, réfléchit Donald. Je suis trop lourd; ils pourraient pas me supporter. La dernière fois que j’ai vu mon frère, j’ai été très tenté. Il y a aussi Annie qui m’a fait bien souffrir.  Mais pourtant, aucune tentation quand j’ai marché près u forgeron. Ah oui, le chevalier Jeff, aussi, j’ai peur de même le toucher.
    – Super! encouragea Blackinn. Si certaines personnes te tentent moins que d’autres, on peut utiliser ça comme palliatif. L’idée est de transformer l’image mentale des personnes que tu voudrais toucher pour incorporer des composantes de personnes qui te laissent indifférents. Quand tu sens que tu vas agripper ou monter sur le dos d’un passant, focalise ton esprit sur lui et pense au forgeron. Ton esprit n’a aucune idée de comment structurer l’image mentale du passant; guide-le en lui ajoutant des composantes du forgeron qui te rendront moins sensible à la tentation.
    – Je pourrais aussi inclure des composantes de Jeff, suggéra Donald. Je le connais mieux et c’est vraiment une résistance que je ressens à le toucher, pas une simple indifférence.
    – Jeff est pour toi un symbole d’autorité, expliqua Blackinn, parce qu’il est chevalier, serviteur du roi. N’utilise son image mentale qu’en dernier recours, si le reste échoue, parce que sinon tu vas altérer ton interaction avec la personne réelle. Avec une image plus faible, le correctif risque moins d’impacter l’interaction; il y aura moins de chances que l’autre, s’il t’aborde, se rende compte que tu as joué avec son image mentale.
    – Et j’aurai à faire ça souvent? demanda Donald.
    – Toute ta vie, répondit Blackinn, parfois plusieurs fois sur la même personne. L’esprit est un mécanisme têtu qui obéit pas aux ordres come un soldat. Cette non obéissance est aussi un précieux mécanisme de protection, sinon nous serions tous malléables et servirions des dieux ou des démons de façon inconditionnelle.
    – Oui, mais si j’affrontais la démone bleue, est-ce que ça ne pourrait pas me renforcer et réparer le rouage cassé? proposa Donald.
    – Peut-être, peut-être pas, répondit Blackinn.
    – De toute façon, enchaîna Donald, la démone est disparue et ne revient plus.
    – Ça je peux arranger ça. Je connais un rituel qui va nous permettre de l’invoquer, au lieu et au moment qui te conviennent. Tu devras procéder exactement comme avec le démon noir et après, on verra.
    – Ok, approuva Donald. Je pense être prêt.
    – Tu penses?
    – Pas sûr, en fait, commença à douter Donald.
    – C’est parfait que tu doutes, rassura Blackinn. Une épreuve n’en est une que lorsqu’il y a risque d’échec. Sinon, on se ment à soi-même et on gaspille son énergie dans une tâche triviale qui ne sert qu’à occulter de vrais problèmes.
    – Alors on y va, dans ce cas! Je pense pas être plus prêt dans un mois qu’aujourd’hui. Où dois-je aller pour l’épreuve?
    – La forêt juste derrière ma tour. Vas-y dans trois jours. Va au sud et atteins la clairière. La démone y apparaîtra. Demande-lui alors de te montrer où trouver des champignons semblables à ceux-ci. Elle voudra te faire monter sur son dos. Tu devras refuser et la suivre dans les bois. Ce sera dur, crois-moi, et elle te tentera maintes et maintes fois. Mais tu vas y arriver avec ce qu’on a appris.
    – Parfait, Blackinn, je ferai ainsi, affirma Donald.
    – Ne la laisse surtout pas t’emmener dans un autre plan, avertit Blackinn sur un ton sentencieux. Tu pourrais y rester coincé pour toujours!
    – …
    – Elle pourrait te faire croire qu’il y a de meilleurs champignons ailleurs que dans le plan matériel, expliqua Blackinn. Insiste en disant que tu as besoin de ça pour un rituel magique et que les plantes d’autres plans ont des propriétés non désirables. C’est très important, Donald, ne néglige pas ça; tout le reste pourrait ne plus rien servir si tu le fais.

    Pendant les trois jours qui suivirent, Donald ressentit un mélange d’excitation, d’anxiété et de peur. Que se passerait-il s’il échouait contre la démone? Est-ce que cela ne briserait-il pas un autre rouage en lui? Et en cas de succès, Donald serait-il vraiment guéri ou aurait-il tout simplement gagné une stupide bataille inutile de plus? Confus, Donald se demanda s’il ne serait pas aussi bien laisser tomber cette épreuve et se résoudre à finir ses jours chez son frère, qui lui avait à quelques reprises offert de l’accueillir chez lui si jamais il ne pouvait plus vivre seul et travailler, accablé par la fatigue incessante.

    Il n’y avait aucune alternative. Personne ne connaissait le fonctionnement de l’esprit humain, se rendait compte Donald. Personne ne soignait les blessures en utilisant des connaissances logiques sur l’esprit et le corps. On se contentait plutôt d’incanter, utilisant astucieusement les arcanes pour obtenir des effets d’une façon aussi inusitée qu’incompréhensible, ou on confiait le travail à des dieux aussi distants qu’intransigeants.

    Les trois jours (et trois nuits) écoulés, Donald se rendit à la clairière et y attendit une heure, deux, trois, puis retourna à la tour de Blackinn, bredouille. La démone ne s’était pas montrée le bout du nez.

    – Ah Donald, mon pauvre ami, salua Blackinn, dehors, en train de ramasser des plantes.
    – Bonjour grand magicien, commença Donald. J’ai fait selon vos conseils, mais la démone n’est pas apparue.
    – Normal, Donald, expliqua Blackinn. Mon rituel d’invocation a échoué. Ça ne m’arrive presque plus jamais, je ne suis pas fier de mon coup. Au dernier moment, un maudit oiseau fou a croassé et m’a fait sursauter! J’ai perdu ma concentration et tout le rituel est à refaire, et j’ai perdu des composantes matérielles que je vais devoir me procurer.
    – C’est ça que vous êtes en train de ramasser? On a besoin de plantes pour invoquer un démon?
    – Non, les composantes sont plus difficiles à trouver. Un marchand est supposé en avoir dans deux jours. Là je ramasse des plantes pour un sort expérimental. Je voudrais me construire une cage végétale capable de confiner des monstres et se reconstruire en cas de dommage. Les sorts de confinement demandent trop de concentration et je me fais vieux. Il faut que je trouve un moyen de rendre mes expérimentations moins dangereuses.
    – Ah, je vois. Alors je tenterai mon coup dans deux jours. Mais je suis de moins en moins sûr d’y arriver. Je pense toujours à Hellora et j’ai envie de la laisser faire, monter sur son dos. Juste imaginer son corps contre le mien me fait sentir mieux.
    – Ok, on va utiliser une petite ruse pas très recommandée pour contrôler ça. Donald, fais bien attention à ne pas abuser de ça. Nomme-moi quelque chose que tu es incapable de faire.
    – Forger une épée, affirma Donald.
    – Ah là là, que l’esprit est si habile à se créer des limites artificielles! s’exclama Blackinn. Si forger une épée est si important pour toi, va voir le forgeron et demande-lui de t’apprendre une partie de son art. Tu réussiras, pas parfaitement, mais tu réussiras, parce que tu as deux mains, tu as un cerveau et tu peux apprendre. Trouve-moi autre chose.
    – Je sais pas moi, réfléchit Donald, voler? Mais tu me diras que je peux apprendre la magie pour faire ça. Alors…
    – Oui, c’est bien vrai, mais voler t’est pour le moment impossible, tandis que ce l’est pour Hellora. C’est de ça dont on a besoin. Et qu’utilise-t-elle pour voler? Ses ailes non? Si tu montes sur son dos, tu toucheras ses ailes, inévitablement. Concentre-toi, Donald, entraîne-toi à détester ces ailes, parce qu’elles font quelque chose que tu ne peux pas faire!
    – Mais c’est complètement fou! s’exclama Donald. Je veux pas me rendre jaloux pour des ailes que je n’ai pas! La jalousie, on m’a toujours dit que c’est mal, négatif.
    – Oui, je sais, avoua Blackinn, et je suis très heureux que tu t’en rendes compte. La technique que je te montre aujourd’hui est dangereuse si utilisée abusivement. Si tu méprises les mains du forgeron parce qu’il peut travailler le métal et pas toi, si tu détestes les yeux de l’oracle parce qu’il peut voir l’avenir et pas toi, si tu voudrais coudre la bouche du barde parce qu’il peut chanter et pas toi, si les pieds de la danseuse te donnent des envies de meurtre parce que tu ne sais pas danser, tu en viendras vite à détester l’humanité toute entière et cela te grugera plus encore que tous les démons réunis! Mais te créer du mépris pour les ailes d’une seule démone bleue, si ça peut t’aider à y résister, ça me semble raisonnable.
    – Ouin, fit Donald, dubitatif.
    – Tu n’es pas obligé d’utiliser cela. Fais-le si le mal devient trop prenant, sinon laisse ça de côté. C’est une arme de plus.
    – Je vous en remercie, grand magicien.

    Donald retourna à ses doutes et à son désespoir. Il ne dormit pas bien pendant ces deux jours et ressentit à maintes reprises fatigue et désespoir. Il put trouver un peu de réconfort à la taverne, en buvant de la bière, et grâce à une vieille flûte en bois que son père lui avait donnée. Il n’arrivait pas à en jouer très bien, mais ces derniers temps, il avait fait quelques progrès.

    Il ne cessait de penser et repenser à Hellora de sorte qu’il finit par s’y mettre et se créa du mépris pour les ailes. Il parla de son aventure à son frère et à son ami. Tous deux lui dirent que ça ne valait pas le coup de tenter ça. « Ta volonté ne s’envolera pas », lui certifia son ami. « Au pire tu pourras toujours venir rester chez moi » le rassura son frère. Mais rien ne put dissuader Donald de se confronter à son épreuve.

    Le jour fatidique enfin arrivé, Donald se présenta à la clairière. Il dut encore y attendre une heure. Hellora lui apparut alors et commença à lui parler. Donald lui répondit, lui parla des derniers mois, et puis il lui demanda de lui montrer où pouvaient se trouver les champignons désignés par le magicien.

    – Alors tu veux des champignons rouges comme ceux-là, récapitula Hellora. Il y en a dans la forêt, mais c’est très loin d’ici. Je peux t’emmener dans un autre plan où ils sont plus gros et plus nombreux.
    – Non, s’empressa de protester Donald, légèrement anxieux a l’idée qu’Hellora puisse le téléporter là-bas sans plus attendre. Il me faut cette taille-là, et ceux du plan matériel. C’est pour des potions.
    – Ah les potions, j’y comprends pas grand-chose là-dedans. Je sais pas pourquoi ce sont ces champignons dont toi ou ton maître magicien avez besoin, alors je peux pas protester plus. Je vais te mener dans la forêt du plan matériel alors.

    Hellora tenta immédiatement d’agripper le bras de Donald. Ce dernier faillit s’y abandonner et laisser la démone le porter jusqu’à destination. Il se ravisa à temps.

    – Non, Hellora, je veux marcher, demanda Donald. Il faut que je puisse retourner là-bas si j’ai besoin de plus de champignons.
    – Mais Donald, s’objecta la démone, je serai toujours là pour toi.
    – Tu l’as pas été ces derniers mois, lui rappela Donald.
    – Je sais, j’étais occupée dans mon plan natal. J’ai dû suivre un nouvel entraînement et me suis blessée. La convalescence a duré des semaines. Je suis là maintenant.
    – Mais tu le seras pas toujours, argumenta Donald. Tu as tes propres obligations et j’ai les miennes. J’ai besoin de ma volonté pour les miennes.
    – Comme tu veux, fit à contre-coeur Hellora, mais la route va être difficile.

    Hellora mena Donald dans la forêt. Il fallut traverser des endroits où la végétation se faisait dense, où il y avait des racines partout et régulièrement, Hellora tentait d’agripper Donald pour lui faire franchir des racines, un ruisseau et même une clairière. Donald ne réussit pas toujours à résister, et sa volonté flancha au moment où il survola la clairière sur le dos de la démone.

    – On va s’arrêter ici, proposa Hellora. On va en profiter pour manger un peu.
    – Bonne idée, approuva Donald.

    L’homme profita de ce répit pour manger quelques rations qu’il avait emportées, mais il œuvra aussi à rétablir son lien avec l’énergie universelle et à solidifier son bouclier contre la tentation.

    Hellora et Donald marchèrent encore pendant une heure. Régulièrement, Hellora tentait de soulever Donald qui devait résister, décliner et parfois même se débattre un peu. Puis un moment donné, Hellora en eut assez et se choqua. « Si tu veux pas que je t’aide, t’aurais dû me le dire dès le début. Toutes les fois que j’t’ai aidé, c’était pas nécessaire en fait et tu m’as laissé faire juste pour profiter de moi! Débrouille-toi tout seul, alors! » Sans laisser le temps à Donald de s’expliquer, Hellora disparut, le laissant seul au beau milieu de la forêt.

    Donald chercha pendant près d’une heure, espérant trouver par lui-même ces maudits champignons. Il n’y parvint pas. Il avait par contre pris grand soin de mémoriser par où ils étaient passés et put, après près de cinq heures et une nuit dans une petite grotte, retourner à la tour de Blackinn. Il y monta penaud et frappa à la porte du bureau.

    – Entrez, cher ami, annonça Blackinn.
    – Maître, commença Donald, la mine basse. J’ai échoué.
    – Alors apporte-moi ces champignons. Au moins ils seront utiles pour une nouvelle potion.
    – J’ai même pas les champignons, s’excusa Donald, anxieux à l’idée d’avoir déçu le magicien à un point qu’il n’avait même pas imaginé.
    – Alors là je n’y comprends plus rien. Tu es revenu en vie de la forêt, la démone a réintégré son plan d’origine et tu n’as pas les champignons. Que me manque-t-il pour comprendre ce qui s’est passé? Tu es allé dans la forêt, au moins?
    – Je crois avoir mal compris l’épreuve, alors, se questionna Donald. J’ai bien rencontré Hellora, elle a voulu me mener dans un autre plan pour avoir des champignons plus gros et j’ai refusé. Elle a voulu me porter sur son dos pour me mener plus rapidement dans la forêt et j’ai refusé.
    – Si tu avais accepté la première offre, Donald, soit tu aurais les champignons, soit tu serais toujours là-bas. Si tu avais accepté la deuxième offre et pas la première, tu aurais les champignons et serais sans doute aussi déçu et anxieux qu’en ce moment.
    – Alors peu importe comment ça s’est fini, je pouvais pas réussir? demanda Donald. À force d’avoir trop refusé l’aide d’Hellora, elle s’est choquée, est disparue et m’a laissé là, seul, dans la forêt.
    – Pense, Donald, pense. Si tu l’avais laissée te mener dans un autre plan pour ensuite résister à ses charmes comme tu l’as bien fait ici, dans le plan matériel, elle t’aurait traité exactement de la même façon qu’elle l’a fait.
    – Alors je serais coincé là-bas, constata Donald avec un frisson.
    – Oui, Donald, oui, tu as réussi, mon ami. C’était normal que la démone se mette en colère, je m’attendais à cette réaction. En refusant son aide, tu l’as privée de sa source d’énergie. Elle le faisait pas par bonté de cœur, seulement pour que tu t’attaches à elle, y pense toujours et la veule comme le plus beau des diamants.
    – Et les champignons dans tout ça? demanda Donald, encore un peu confus et sous le choc.
    – On s’en tape, affirma Blackinn, j’en ai plein et ça sert presque à rien. C’était juste un prétexte. Cette espèce-là est rare et ne se trouve que dans un secteur de la forêt. Si ça se trouve, Hellora ne savait même pas qu’il y en avait et où les trouver! Elle t’aurait fait tourner en rond jusqu’à épuisement puis t’aurait mené dans un autre plan pour aller en chercher, et le manège aurait recommencé là-bas. Va, maintenant, repose-toi, reprends des forces.
    – Merci, grand magicien. Votre sagesse est très impressionnante.
    – Ah, Donald, une dernière chose. Tiens-moi au courant des résultats du traitement. Je connais une autre personne, dans un autre plan, qui a un problème semblable au tien et voudrais bien lui venir en aide.
    – Oui, mais dans ce cas, proposa Donald, ce serait peut-être mieux que je parle avec cette personne directement. Ne pourriez-vous pas m’envoyer là-bas?
    – Non, la barrière entre les deux plans est trop épaisse. Il faudrait un magicien de niveau très élevé, peut-être plus que les dieux, pour la franchir! Je communique avec cet homme à travers un aventurier qui a établi un lien mental avec lui.
    – Et qui est cet aventurier, peut-être pourrais-je le retrouver?
    – N’essaie pas, il est à des milliers de kilomètres. C’est un demi-elfe du nom d’Anastase et il se balade en compagnie d’un demi-orc, Arbogast, qui peut parfois être imprévisible et intimider ceux qui croisent sa route. J’essaie de trouver un moyen de les amener ici, parce que je voudrais bien offrir à Arbogast un enchantement pour son épée et quelques nouveaux sorts à Anastase. Si je réussis, ou s’ils viennent par leurs propres moyens, je tenterai de vous mettre en contact, mais je promets aucun résultat. Anastase a plus ou moins conscience du lien qui l’unit avec son correspondant de l’autre plan. La communication sera probablement impossible directement, seulement par songes.

    Donald, un peu déçu mais très intrigué, repartit. Quelques jours passèrent et Donald sentit qu’il retrouvait des forces. La fatigue le quitta enfin. Il dut utiliser la manipulation d’images mentales plusieurs fois, mais il y parvint plus facilement. Hellora ne revint jamais hanter son esprit; il l’avait conjurée pour de bon cette fois!

  • La thérapie contre les démons

    Donald hésita un peu devant l’imposante tour. Fallait-il vraiment aller voir ce vieux sorcier? Beaucoup lui en avaient dit du bien, en particulier le chevalier Jeff qui avait été non pas seulement guéri mais transformé par ses bons conseils, mais il ne croyait pas en la magie. Beaucoup de sorciers, de ces temps-ci, étaient des fourbes escrocs offrant pour toute aide des potions rendant dépendants. Et la dépendance, Donald connaissait ça, et c’était la dernière chose dont il avait besoin. Il hésita encore, puis se décida. Il ne savait plus vers qui d’autre se tourner de toute façon.

    Il entra dans la tour, gravit le long escalier menant au sommet et frappa à la porte.  Entrez, lui dit une voix. Donald poussa la porte et fit irruption dans une salle remplie de bocaux en tous genres. Au centre, il y avait une table sur laquelle trônait une boule de cristal et assis à cette table se trouvait Blackinn, le plus grand et sage sorcier du royaume.

    – Cher ami, je sens le doute en toi. Tu vois devant toi tout ce que tu craignais: la boule de cristal qui va te dévoiler un avenir sombre et mortel, des bocaux remplis de potions qui vont t’empoisonner et un sorcier qui va te mener dans les affres de l’errance. Mais si tu ouvres ton esprit un instant, ce n’est pas cela que tu trouveras ici. Ah mais faut dire que je suis fier de cette boule de cristal, je viens juste de l’enchanter et les images qu’elle projette sont tellement claires que j’en trésaille d’allégresse. Bon, assez parlé! Qu’est-ce qui t’amène ici?
    – Un grand vide, répondit Donald, ça dure depuis deux semaines. J’ai rencontré une démone bleue le mois passé et je n’arrive plus à le sortir de ma tête. Elle m’a aidé à traverser une rivière et maintenant, je l’attends, jour après jour, pour qu’elle m’aide dans mes tâches. Avant que la démone ne vienne, j’étais passeur, faisant traverser la rivière aux serviteurs du roi. Maintenant, je n’arrive plus à faire mon travail. J’ai peur quand je suis en bateau; je voudrais qu’elle soit là pour diriger l’embarcation. Même marcher commence à être dur: j’aurais envie qu’elle soit là pour me porter sur ses ailes.
    – Misère! Pourquoi n’es-tu pas venu avant? Les démons bleus sont de viles créatures qui s’incrustent dans l’esprit. Il faut traiter leur influence négative tout de suite, sans attendre. C’est encore beau que tu puisses toujours marcher, mon pauvre ami!
    – J’ai demandé l’aide de bon nombre de personnes, expliqua Donald. Jonathan le charpentier m’a proposé de solidifier mon bateau, pour qu’il tangue moins. Ça n’a pas donné grand-chose, je continuais toujours à penser à elle. J’en ai parlé à plusieurs personnes à la taverne; on m’a offert de la bière pour soulager le mal et c’était tout. Puis mon ami Jeff, chevalier du roi, m’a enseigné une technique qui a permis de chasser la démone bleue de mon esprit. Il paraît que c’est vous qui la lui a montrée.
    – Oui, mais c’était pour réguler l’amour, ça, expliqua Blackinn, le comprendre et permettre à l’esprit rationnel de reprendre le dessus et de prendre une décision correcte plutôt que de commettre une erreur de jugement, qui aurait été mortelle pour ce pauvre Jeff. La technique telle quelle doit être modifiée, adaptée, pour traiter le cas, différent, d’un démon bleu.

    – Oui mais la démone, je pensais l’aimer. Je pensais à elle, je ne cessais d’imaginer ses bras agrippant mon corps, mon corps se soulevant sous la force de ses ailes et sa voix douce et mielleuse. Je croyais être amoureux et voulais comme Jeff que ma raison puisse dicter ma conduite et non mon cœur, que je croyais frappé d’un maléfice. Ça a pris une semaine et demi. Après ça, j’allais mieux.
    – En effet, l’amour est souvent la première impression, et il faut le traiter par la méditation et la manipulation d’images mentales. Mais le processus de guérison est beaucoup plus long avec un démon.
    – Oui, j’ai cru comprendre ça, fit Donald. Après avoir cessé de penser à elle tout le temps, j’ai espéré la revoir quand même mais pouvoir simplement profiter de ses services sans me rendre fou à penser à elle après.
    – Mais elle n’est jamais revenue, même quand tu l’as appelée, pas vrai? supposa Blackinn.
    – Exactement, approuva Donald. J’en souffre, c’est incroyable! Je me sens mal, je regrette d’avoir régulé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai eu du mal à dormir certaines nuits, craignant que la démone ne découvre que j’ai cherché à la sortir de mon esprit et revienne, en furie, pour me rouer de coups. Parfois, c’est si intense que j’ai envie d’aller me pendre!
    – Faire ainsi exaucerait les souhaits de la démone, aussi simple que ça, avertit Blackinn. Chaque fois que tu regrettes, chaque fois qu’elle te manque, tu lui transmets, à travers la trame métaphysique, de l’énergie, sans même qu’elle n’ait à fournir le moindre effort. Il faut couper les fils qui l’unit à toi, et je sais, c’est plus facile à dire qu’à faire.
    – Comment dois-je faire, sorcier Blackinn? s’enquit Donald. Comment dois-je procéder?
    – Tu vas devoir te renforcer par l’entraînement de ton esprit. Pour vaincre un démon bleu, tu dois pouvoir résister à un démon inférieur, noir. Je vais en convoquer un pour toi et il va tenter de t’offrir son aide pour une épreuve que nous allons choisir ensemble. Il te faudra forger autour de ton esprit une barrière qui va te permettre de résister à son offre.
    – Et après, que se passera-t-il?
    – Deux possibilités. Soit tu reprendras graduellement confiance en toi et la démone bleue te laissera tranquille, parce qu’elle saura que tu peux résister à son influence future. Ou bien elle tentera un autre coup contre toi de sorte que tu devras te confronter à la démone de nouveau ou bien à une de ses semblables venue en renfort. Avec un peu de chance, ton esprit sera capable de résister et la repousser, et là tu seras guéri.
    – Ça me semble pas mal difficile comme processus, avoua Donald. Je ne suis pas certain de pouvoir y arriver.
    – Je sais, on va y aller étape par étape et tu verras que c’est possible. On va commencer avec le démon noir.
    – Et comment dois-je faire? demanda Donald. Encore de la méditation?
    – Oui. Si tu es d’accord, je vais te suggérer l’épreuve, parce que je connais les images mentales qui vont ériger ton bouclier.
    – Ok, que dois-je faire? demanda Donald.
    – La grande rivière de Gork, répondit Blackinn, tu devras la traverser avec comme unique moyen un équipement standard d’aventurier et le bâton que voici.

    Blackinn tendit alors à Donald un baguette de bois d’environ trente centimètres de long qui semblait gravée de runes anciennes.

    – Sorcier, sauf votre respect, s’objecta Donald, je n’ai aucune connaissance magique. Une baguette ne me sera d’aucun secours.
    – Ce n’est pas vraiment une baguette magique, expliqua Blackinn. J’ai raté mon coup quand je l’ai enchantée, elle ne fonctionnera jamais. Mais les démons ne le savent pas, ça va pouvoir te servir à les faire taire un peu.
    – Ok, donc je n’ai rien pour traverser la rivière, au fond, remarqua Donald, un peu choqué.
    – Exactement, approuva Blackinn. Mais tu pourras trouver, sur place, de quoi t’aider. Est-ce que cette épreuve te convient? Sinon, on peut trouver ensemble les séquences d’images mentales qui t’aideront pour ta propre tâche.
    – Non, pas nécessaire, répondit Donald, la tâche me convient parfaitement et cadre avec mon ancien métier de passeur, que j’aimerais bien reprendre un jour.
    – Bien, alors allons-y avec la manipulation d’images mentales, enchaîna Blackinn. Comme tu as fait pour ton amour illusoire, tu devras augmenter ton niveau d’énergie, puis appliquer la séquence d’images mentales. Je vais te la montrer. Lève-toi debout.

    Surpris, Donald s’exécuta malgré tout. Où Blackinn voulait-il en venir?

    – Tends le bâton, demanda Blackinn, oui comme ça. Imagine un large précipice, si large que tu ne peux sauter par-dessus.
    – Ok.
    – Maintenant, le démon, imagine-le t’offrant de monter sur son dos pour voler par-dessus le trou, indiqua Blackinn.
    – Ok, c’est bon.
    – Maintenant, avec le bâton et ton esprit, ordonna Blackinn, referme le précipice pour pouvoir passer.
    – Mais…
    – Fais-le, c’est tout, réitéra Blackinn, c’est une séquence d’images mentales. Je sais que c’est impossible pour vrai, mais ce le sera dans l’univers de ton esprit. Concentre-toi sur l’action de fermer le trou. Tu devrais ressentir des petits frissons si ça fonctionne vraiment.

    Donald essaya plusieurs fois puis crut avoir réussi.

    – Ok, c’est bon maintenant? demanda Blackinn.
    – Oui, ça y est, répondit Donald.
    – Alors parfait, fit Blackinn. Va à la rivière et trouve un moyen de traverser. Le démon noir va arriver peu après que tu aies commencé tes recherches.

    Donald alla à la rivière, commença à explorer les environs et trouva des lianes avec lesquelles il pourrait peut-être fabriquer des cordes. Il avait aperçu un gros arbre surplombant la rivière et pensait pouvoir attacher un câble à une branche et ainsi se balancer jusqu’à l’autre côté.

    À cette dangereuse idée, il ressentit une intense tristesse parce que la démone bleue aurait pu revenir et lui faire enjamber cette rivière en un clin d’œil. Comme suggéré par Blackinn, Donald se leva, tendit son bâton et referma un trou imaginaire juste devant ses pieds. Il revint à sa tâche, commençant à couper des lianes pour le câble.

    Mais ses gestes étaient imprécis. Il avait les mains gelées bien que la température était clémente. Il sentait ses jambes défaillir, prises d’un incontrôlable tremblement. Pourquoi cette tâche était-elle si stressante? Donald avait déjà coupé des lianes autrefois et les avait tressée pour se confectionner des cordes. Et pourtant…

    Le démon arriva et offrit au pauvre homme la possibilité de traverser sur son dos. Donald faillit céder mais parvint à refuser. Mais la tentation était constante et créait en lui une pression de plus en plus insoutenable. L’énergie, se rappela soudain Donald, il faut tout le temps de l’énergie pour soutenir une modification par manipulation d’images mentales. Donald lâcha donc tout ce qu’il tenait entre les mains, s’assit sur une vieille souche et entreprit de relier ses pieds à la terre et sa tête au ciel pour ensuite laisser l’énergie venue d’en haut traverser son corps jusqu’à rejoindre la terre. Lorsque Donald sentit l’énergie circuler librement, il crut avoir une meilleure prise sur sa tentation et retourna à sa besogne.

    Il parvint à tresser sa corde, en vérifia la solidité et y attacha une lourde pierre. Il lança ensuite la pierre de telle sorte que la corde alla s’enrouler autour de la branche. Le démon noir, toujours près de lui, lui rappela que c’était très dangereux, que la corde ou la branche pouvaient casser, qu’il allait se blesser et qu’il vaudrait infiniment mieux pour lui de monter sur son dos. Donald persista à refuser.

    Il enroula solidement la corde autour de son poignet et l’agrippa de sa main droite, puis se jeta dans le vide. D’abord, Donald ressentit une sourde angoisse à l’idée que la corde ne lâche ou la branche ne casse, puis cette angoisse se mua en euphorique excitation quand Donald commença à reprendre de l’altitude: la corde et la branche tenaient bon! Puis Donald découvrit qu’il pouvait utiliser l’énergie générée par l’excitation, la canaliser pour renforcer son bouclier naissant contre le démon.

    C’est d’extrême justesse que Donald s’accrocha à une paroi rocheuse de l’autre côté de la rivière. Il dut escalader la paroi avec grande précaution pour enfin atteindre un lieu sûr sur la terre ferme.

    Lorsque ce fut fait, il regarda de l’autre côté de la rive et aperçut le démon noir qui se tordait de douleur. Puis après un cri atroce, il explosa dans une affreuse gerbe de sang et de fumée. Une odeur de souffre plana même jusqu’aux narines de Donald. Fiou!

    La chose faite, Donald, comme suggéré par Blackinn, marcha une dizaine de kilomètres à l’ouest et trouva le pont désigné par le sorcier. Cela lui permit de rebrousser chemin sans avoir à inutilement risquer sa vie en retraversant la rivière. Il avait réussi, il avait vaincu le démon noir. Mais ça avait été très dur et il n’était pas certain que ce serait plus facile la prochaine fois. Il retourna donc voir le sorcier.

    – Blackinn, grand sorcier, j’ai réussi.
    – Je sais, dit Blackinn. J’avais lié ce démon à un artefact magique qui s’est détruit quand le démon a été privé d’énergie. Je l’avais ensorcelé pour qu’il ne puisse se nourrir que de ton énergie, et tu as empoisonné sa source de nourriture avec ton bouclier. C’est très bien.
    – Je trouve ça un peu cruel ce que j’ai fait, avoua Donald. Ça a l’air de lui avoir fait mal.
    – Pas grave. Les démons sont de viles créatures et celui-là n’avait aucune enveloppe humaine. Tu n’as tué personne, ne t’en fais pas.
    – Mais j’ai eu beaucoup de mal à lui résister, s’objecta Donald. Je ne suis pas certain de pouvoir le refaire quand un autre démon noir ou un bleu viendront.
    – C’est normal de douter, Donald. Je suis bien conscient que tu as gagné une bataille mais pas la guerre, et toi aussi tu l’es. Il faut garder courage et accepter que parfois, tu échoueras, mais tu as une arme, maintenant, et tu pourras résister à quelques tentations, suffisamment pour maintenir ta volonté qui a décliné et retrouver celle que tu as perdue.
    – Merci, grand sorcier, fit Donald. Je vous serai infiniment reconnaissant de votre aide.
    – C’est moi qui vous remercie, Donald, répondit Blackinn. Chaque personne aidée par la manipulation d’images mentales raffine la technique et la rend plus forte et universelle. C’est grâce à des cas comme le tien que je réfléchis plus profondément à la technique et la fais évoluer. Un jour peut-être sera-t-elle enseignée aux jeunes enfants qui pourront s’en servir pour gagner en sagesse, éviter des erreurs de jugement destructrices et peut-être, oui peut-être, pourrons-nous avoir une meilleure harmonie entre les êtres qui peuplent ce monde.
    – Oui, je l’espère bien, Blackinn. Votre philosophie optimiste est une grande inspiration, un espoir pour notre futur qui autrement serait probablement voué à la guerre sans fin.

    Donald se leva, se tourna et s’arrêta un instant.

    – J’allais oublier, dit-il, avant de poser le bâton sur la table.
    – Garde-le, il ne m’est d’aucune utilité. Ah, une dernière chose, désactive le bouclier quand t’en as pas besoin. Il gruge de l’énergie en permanence, sinon.
    – Comment je fais? demanda Donald.
    – Manipulation d’images mentales inverse, tout simplement, répondit Blackinn. Prends le bâton et utilise-le pour rouvrir le trou que tu as fermé, derrière toi, après avoir passé.
    – Ok, je vais faire ça. Un grand merci encore une fois!

    Peu après cela, Donald reprit son métier de passeur. Chaque jour, il devait dresser son bouclier pour ne pas penser à la démone bleue et chaque soir, il le désactivait pour que son esprit puisse se consacrer à d’autres activités. Cet exercice était certes exigeant, mais Donald le préférait mille et une fois à la prise quotidienne de potions qui allaient à terme détruire son esprit. Il sentait que la rémission était proche. Il avait toujours envie de revoir la démone bleue, mais pas pour l’étreindre, mais plutôt pour s’y confronter et repousser ses tentations.

  • Amour mortel

    Le chevalier Jeff attacha sa monture à un arbre, près de la tour. Il s’avança vers le haut bâtiment, en franchit la porte et gravit les marches menant à la pièce du haut, là où s’installait habituellement le sorcier pour sa méditation et ses consultations. Aujourd’hui, Jeff avait grand besoin d’aide, car sa vie et celle d’une femme étaient en jeu.

    – Grand sorcier Blackinn, commença-t-il. Je sollicite votre aide pour un problème difficile.
    – Que se passe-t-il, jeune chevalier, répondit le sorcier.
    – Mon cœur est brisé, répondit Jeff. Je suis face à un dilemme.
    – Quel est ce dilemme que l’intelligence ne suffit pas à résoudre? demanda le sorcier.
    – L’amour, grand sorcier, l’amour.
    – Ah, tu as besoin d’un philtre pour conquérir une femme. Sache que ces potions ne sont pas très efficaces. Elles ne créent pas le vrai amour, seulement une illusion, tu sais.
    – Non, je voudrais non pas un philtre d’amour mais plutôt l’inverse: faire cesser un amour qui n’a aucune chance.
    – Tu sais, jeune chevalier, que faire pareille chose est contre nature. L’amour est sans doute la chose la plus belle qui puisse arriver à un être humain.
    – Je sais, mais j’ai commencé à aimer Vanessa, qui vient d’être promise en mariage au prince Arthur. Le roi Georges s’en est aperçu quand je suis allé à la cour et j’ai regardé Arthur et Vanessa avec trop d’insistance. Il a menacé de nous couper la tête, à moi mais aussi à elle! Je ne veux pas le faire par simple égoïsme, je veux la sauver, lui épargner la mort.
    – Pars, alors, jeune homme, pars loin, et ne reviens pas. C’est la façon la plus facile de la sauver.
    – Mais, ô grand sorcier, je veux continuer à servir mon roi. Je ne peux partir comme ça, laissant tout derrière. Il doit bien exister une potion ou une incantation permettant de conjurer l’amour.
    – Oui, il existe quelque chose, une cérémonie très ancienne mais peu connue. Mais si je te l’enseigne, tu risques par peur de l’utiliser sur toutes les prochaines femmes que tu commenceras à aimer, et tu pourrais alors rater celle qui est faite pour toi.
    – Je suis prêt à prendre le risque, ô grand sorcier, pour elle et pour mon roi.
    – C’est très noble de ta part, jeune chevalier, mais il te faudra plus que cette résolution pour parvenir à tes fins. Ce n’est pas une potion ou un sortilège qui te libérera mais plutôt processus lent et laborieux de méditation. Pour un combattant comme toi, ce sera très difficile, parce que tu vois toujours ta tâche comme une bataille. Tu penses à combattre l’amour, à supprimer de ton esprit les images de Vanessa, tu voudrais l’oublier.
    – N’y aurait-il pas une potion pour me la faire oublier?
    – Oui, mais elle détruira une partie de toi, et quand tu reverras Vanessa, elle recréera en toi exactement les mêmes souvenirs que tu auras voulu effacer. Si tu te fais effacer la mémoire de façon répétée, tu y laisseras ton intelligence, tu deviendras fou! La cérémonie que je te propose te fortifiera et si elle fonctionne, tu pourras de nouveau être exposé à Vanessa sans retomber en amour.
    – Par quoi je dois commencer, alors?
    – Réfléchir. Oublie le combat, jette ton épée, et fais-toi dresseur de dragons.
    – Pourquoi?
    – Le dresseur de dragons prend le temps de connaître sa bête, interagit avec elle, devient son ami intime ou presque, et c’est comme ça qu’il arrive progressivement à le contrôler puis à le chevaucher. C’est ça que tu devras faire avec ton amour: le comprendre, le faire tien, puis le chevaucher. Mais il te faudra franchir plusieurs étapes avant d’en arriver là.
    – Je suis prêt, sorcier, répéta le chevalier.
    – Je sais, répondit Blackinn. On verra combien de temps ta résolution tiendra. Sache que j’ai déjà appliqué cet art à quelques reprises. Pour avoir regardé une trop belle femme, j’en ai eu pour trois jours de rémission!
    – Elle m’a touché l’épaule, avoua Jeff, et j’ai bien aimé ça. C’est là que le roi nous a surpris. Je ne sais pas pourquoi elle a fait ça, mais j’ai bien aimé ça, et j’y pense tout le temps.
    – Il te faudra au moins une semaine, sinon plus, alors patience, ça va t’en prendre beaucoup. La première chose que tu dois faire est d’augmenter ton énergie. L’amour que tu combats t’en a sapé beaucoup. Je vois ton aura affaiblie en ce moment. Il faut que tu rétablisses ta connexion avec l’énergie universelle, le mana comme on appelle en sorcellerie, et que tu la maintiennes tout au long du processus.
    – Comment dois-je faire?
    – Par la respiration lente et profonde et la contemplation de la nature. Tu ne vas pas réussir dans l’immédiat et on ne pourra aller plus loin avant que tu aies réussi. Essaie, et reviens demain.

    Un peu déçu, Jeff repartit et passa le reste de la journée assis sur une roche à prendre de lentes et profondes inspirations. Il se perdit dans ses pensées, laissant son esprit galoper dans des contrées inexplorées. Il pensa beaucoup à Vanessa et se laissa bercer d’excitation. Il l’imagina lui flattant le visage, lui prenant le bras, s’essayant sur ses genoux. Il l’embrassa, elle lui retira son armure et ils s’enlacèrent dans l’herbe. Puis Jeff sursauta, s’efforçant de chasser toutes ces images qu’il ne voulait plus voir peupler son esprit.

    Le lendemain, Jeff retourna voir le sorcier dans sa tour et lui fit part de sa tentative.

    – Jeff, voyons, que t’ai-je dit de faire?
    – Respirer profondément. Je l’ai fait, ça m’a fait du bien. Alors suis-je prêt?
    – Non, malheureusement. Que devais-tu faire en plus de respirer profondément?
    – Contempler la nature, se rappela Jeff. Je l’ai fait, je me suis installé sur une roche pour ma méditation.
    – Et qu’as-tu fait sur cette roche?
    – J’ai respiré… et j’ai pensé à elle. C’était plus fort que moi.
    – Jeff, regarde cette boule de cristal. Fixe-la intensément.

    Jeff s’exécuta et fixa la boule jusqu’à ce que le sorcier l’interrompe.

    – As-tu pensé à Vanessa pendant ton exercice?
    – Un peu, avoua Jeff, mais moins qu’hier.
    – La boule est inerte. Elle demande une concentration de ton esprit pour être fixée comme ça. On va maintenant essayer avec autre chose: cet oiseau.

    Blackinn se leva et prit une cage sur une étagère. Il la posa sur la table et demanda à Jeff d’examiner l’oiseau.

    – Regarde-le bien, mais ne te concentre pas autant qu’avec la boule. Sois un observateur passif, laisse l’image de l’oiseau, son chant, ses mouvements, pénétrer ton esprit et remplacer tout ce qu’il contient.

    Jeff s’exécuta, bien qu’il ne voyait pas trop où le sorcier voulait en venir. Il regarda l’oiseau pendant plusieurs minutes. Au début, il était tendu, mais il se relaxa progressivement.

    – As-tu pensé à Vanessa pendant que tu contemplais l’oiseau?
    – Presque pas! avoua Jeff, encouragé. C’est donc ça la solution, aussi simple que ça?
    – Non, il va falloir aller un peu plus loin, à moins que tu aies envie de passer ta vie à contempler la nature. Ce que tu as fait avec l’oiseau, tu vas le refaire avec les arbres, la rivière, l’herbe, le ciel, et ce jusqu’à demain. Reviens, et puis on verra si tu es prêt.

    Jeff repartit, retourna s’asseoir sur la roche et cette fois, il examina avec grande attention l’eau de la rivière. Il se perdit dans les reflets du ciel et du soleil sur l’eau, contempla les poissons qui passaient et finit par ressentir une profonde sérénité qui le poussa à inspirer profondément, et expirer plus profondément encore. Jeff finit par s’assoupir sur la roche et ne reprit conscience qu’à l’aube. Il retourna alors voir le sorcier.

    – C’est bien, commenta Blackinn, c’est beaucoup mieux maintenant. Tu vas être prêt pour entendre la suite. Je te dis pas que tu sauras mettre en pratique ce que je t’enseignerai là. Beaucoup trouvent cet art abject, contre nature, et certains tueraient même pour le voir oublié.
    – Alors que dois-je faire?
    – De la même façon que tu as observé la nature, Jeff, tu dois maintenant observer l’image de ta bien-aimée.
    – Quoi??? Je dois me rendre au palais et aller fixer Vanessa? Comment procéder pour que le roi ne me voie pas? Avec une potion d’invisibilité?
    – Jeff, coupa Blackinn, t’ai-je dit d’observer Vanessa? Non! Je veux que tu examines l’image que Vanessa a projetée en toi! En d’autres mots, tu vas penser à elle, mais pas de n’importe quelle façon. Les fantasmes persistent parce que tu y tiens, Jeff. L’esprit crée une résistance pour t’empêcher de dompter l’illusion, pour qu’elle puisse revenir sans cesse. Il te faut aller au-delà de cette résistance. Pense à elle, et dis-moi ce que tu vois.
    – Euh…
    – C’est la résistance qui crée ce malaise. Exprimer ta pensée va te forcer à la préciser, et c’est crucial pour la suite du traitement.
    – Je l’imagine qui me caresse les cheveux, lâcha Jeff, avant de se gratter la tête nerveusement.
    – Bien, d’où vient cette image, Jeff? T’a-t-elle déjà caressé les cheveux une fois?
    – Non, non! Sinon je serais probablement déjà mort!
    – Alors qui, Jeff, qui t’a déjà caressé les cheveux?
    – Euh… Ma mère, peut-être.
    – Oui, ta mère. Tu as projeté une image de ta mère sur celle de Vanessa. Tu as utilisé une autre image pour compléter ton fantasme. Alors à chaque fois que tu imagineras Vanessa te caressant les cheveux, penses à ta mère qui le faisait quand tu étais petit.
    – Ok, je vais essayer.
    – Attends-toi à le faire plusieurs fois, et ça peut arriver que ça te fasse mal à certains moments. Essaie de rester calme, ne sois pas brusque. C’est un peu comme si tu essayais de soigner un dragon en lui retirant, une à une, des flèches qu’un archer fou lui a tirées. Le moindre mouvement brusque va affoler la bête et elle va se blesser davantage avec les flèches restantes, qui seront alors plus difficiles à extraire. Oublie pas la méditation, c’est elle qui te donnera l’énergie pour cette exploration.
    – Une autre image me vient déjà à l’esprit. Je l’imagine…
    – Non Jeff, non! Pas nécessaire de me communiquer toutes ces images. Ce sont des détails intimes de ton esprit qui, entre de mauvaises mains, peuvent faire beaucoup de mal. Tu le regretteras à vie si tu me les livres sans réfléchir, même si aujourd’hui tu me considères comme une personne de confiance. Avec suffisamment de ces images et un peu de magie noire, un sorcier habile peut prendre le contrôle total et permanent d’une personne! En plus, les images peuvent aussi perturber leurs créateurs. Vanessa serait plongée dans une indescriptible confusion si jamais elle apprenait la description de certaines de tes images.
    – Désolé, s’excusa Jeff, penaud. Je pensais pas que c’était si dangereux.
    – Ne t’en fais pas, Jeff, rassura Blackinn, les premières images sont de type superficiel. Tout le monde établit, plus ou moins consciemment, des analogies avec ses parents puisque c’est le premier point de contact avec le monde extérieur. Va maintenant.  Reviens dans quelques jours, lorsque l’image de Vanessa sera épurée de tout ce que ton esprit rebelle lui a greffé.

    Jeff travailla plusieurs jours. Parfois, cela devint si dur qu’il en pleura et faillit en oublier la contemplation de la nature. Mais il arracha, une par une, les greffons à l’image mentale de sa bien-aimée. Il substitua des images de sa mère, des images de sa sœur, de son frère qui l’avait soutenu après une blessure, du roi, mais certaines composantes de l’image de Vanessa, uniques, ne se prêtaient pas à la substitution. Aucune femme, par exemple, n’avait exactement la même voix, et pourtant Jeff l’imaginait lui chuchotant des mots doux que personne ne lui avait dit auparavant.

    Après quelques jours, Jeff retourna voir le sorcier, en panne d’inspiration.

    – Maître Blackinn, commença-t-il. J’ai fait ce que vous avez dit. J’ai enlevé de l’image de Vanessa tout ce que j’avais ajouté à partir d’autres personnes.
    – Très bien, commenta Blackinn. Si tu reviens, j’imagine qu’elle est encore là, n’est-ce pas?
    – Oui, et on aurait dit plus forte que jamais! Est-ce que ça pourrait arriver que ça ne fonctionne pas sur certaines personnes? Et si c’était un vrai amour, si elle était vraiment faite pour moi?
    – Ça ne fonctionne pas, jeune fou, parce que tu n’es pas encore arrivé au terme!
    – Que dois-je donc faire?
    – Traiter les images mentales qui ne se prêtent pas à la substitution, répondit Blackinn. La classique est la personne qui te chuchote « Je t’aime » à l’oreille.
    – Oui, je pense tout le temps à celle-là! s’exclama Jeff. As-tu dans mes pensées?
    – Non pas du tout, c’est ce qui arrive toujours. Alors pour traiter ça, tu vas te poser la question suivante: « Est-ce que Vanessa m’a dit ce mots? »
    – Non, elle m’a presque jamais parlé, avoua Jeff.
    – Voilà! Ton esprit a créé ces images de toutes pièces. Il faut arracher ces créations de l’image de Vanessa. Mais reconnaître les greffons n’est qu’une première étape. Tu peux pas purement et simplement arracher des morceaux d’une image mentale et les jeter; il faut les connecter quelque part et c’est cela que la substitution permet de faire facilement.
    – Que dois-je faire alors? s’enquit Jeff.
    – Réduire l’importance de ces greffons est l’idéal. As-tu besoin, réellement, qu’on te dise que tu es beau, que ta peau est douce et tout? Non! Alors pourquoi attends-tu que Vanessa le fasse? Si tu prends conscience de cela, tu sauras éliminer certains greffons. Mais d’autres resteront, parce que tu voudrais que Vanessa comble ton besoin d’affection. Il faut alors transformer l’image mentale pour pouvoir l’associer à une, idéalement plusieurs, autres personnes. Tu as besoin d’être complimenté? Le roi ou ton ami ne peuvent-il pas le faire pour toi, dans des mots différents bien évidemment que ceux que tu prêtes à Vanessa? Tu as besoin d’être aimé? Ton ami peut te procurer de l’affection, mais il ne va sûrement pas t’embrasser. En général non, quoiqu’il y a des exceptions.
    – Je ferai cela, maître.
    – Parfait, approuva Blackinn. Il te faudra probablement du temps pour réussir, alors patience, et n’oublie pas la méditation.

    Jeff repartit et fit ce que Blackinn lui avait prescrit. Il y passa de longues journées et y déploya tant d’efforts que parfois, il était aussi fatigué qu’après une rude journée de combat! Mais l’image mentale de Vanessa survivait, malgré tout ce travail. Jeff semblait tourner en boucle, contraint de toujours revenir en arrière et traiter, toujours et toujours, les mêmes images, appliquer les mêmes substitutions, les mêmes transformations, encore et encore, apparemment sans résultat autre que l’épuiser et le décourager. Il retourna donc voir Blackinn.

    – Maître, je dois faire quelque chose de travers, expliqua Jeff, parce que ça ne fonctionne pas.
    – Non, c’est très bien. Tu es simplement arrivé à une nouvelle étape du processus.
    – Alors que dois-je faire? s’enquit Jeff.
    – La prochaine étape est le relâchement, mon cher Jeff. En travaillant activement sur l’image mentale de Vanessa comme tu l’as fait, tu as créé en toi un processus qui se réfère à elle. Tant que ce processus existe, elle existe. Il faut que tu arrêtes toute tentative de cesser de penser à elle. Consacre-toi à la méditation et à d’autres occupations. Prends soin de ton cheval, par exemple. Tu l’as délaissé ces derniers jours et je l’entends d’ici crier sa désapprobation. Va voir le forgeron avec ton épée, aussi, elle aurait grand besoin d’être affûtée. Regarde comment il procède, ça va te changer les idées ça aussi.
    – Je vais faire ainsi, grand sorcier. Je vous remercie de votre patience et de votre bienveillance.

    Jeff repartit donc et fit ce que Blackinn lui avait indiqué. Il brossa sa monture, l’amena au maréchal pour qu’il lui réajuste ses sabots et observa soigneusement comme il procédait. Il prit le temps d’admirer le talent de l’homme. Il alla voir le forgeron avec son épée, la fit affûter et passa quelques heures à se pratiquer au combat. Le soir venu, Jeff se sentait mieux que jamais. Il croyait bien avoir réussi.

    Trois jours passèrent pendant lesquels Jeff se sentait bien. Il croyait avoir réussi à vaincre son fantasme. Mais au fil des jours, une inexplicable fatigue s’empara de lui et il se remit à penser à elle, au début de façon fugace, puis de façon de plus en plus insistante. Après une semaine, n’y tenant plus, il retourna voir le sorcier.

    – Maître Blackinn, ça ne fonctionne toujours pas. J’ai réussi pendant des jours à vaquer à mes occupations. Je pensais presque plus à elle. Mais ces derniers jours, elle est revenue, et je me sens toujours fatigué.
    – C’est normal, jeune chevalier. Ton esprit veut recréer l’illusion qu’il a chérie, et il y consacre beaucoup d’énergie, d’où la fatigue et peut-être même de l’irritabilité.
    – Que dois-je donc faire pour enfin me débarrasser de ça?
    – Commence par rétablir ta connexion à l’énergie universelle. Ensuite, penses à elle, encore une fois.
    – Encore?
    – Oui, encore.

    Un peu confus, Jeff repartit, mais malgré son scepticisme, il exécuta les instructions du sorcier à la lettre. Il se remit à la méditation, puis repensa à Vanessa, observa son image mentale et puis un moment donné, constata que l’image se fragmentait, devenait imprécise. Il ne pouvait plus évoquer avec toute la précision d’avant le visage de Vanessa, sa voix, il ne pouvait plus la faire chanter ou danser pour lui. Pourquoi? Parce que toutes ces actions avaient été empruntées à d’autres images, Jeff en avait pris conscience et son esprit ne pouvait plus employer ces artifices pour bâtir l’image de Vanessa. Privée de détails, l’image ne pouvait que se tapir dans son inconscient et absorber de l’énergie pour rester en vie. La dernière évocation la mit au jour, la révélant dans toute sa fragilité.

    Une pensée seule, aussi forte soit-elle, n’est qu’un objet statique. Celui qui la contemple suffisamment longtemps, sans la juger, sans y résister, en devient maître et peut alors la remiser dans un tiroir de sa mémoire. C’est cela que Jeff vit avec Vanessa. Il ressentirait certes une certaine affection lorsqu’il la verrait, mais elle serait régulée et ne s’emballerait plus comme un cheval fou. Jeff avait réussi dans sa quête et il en était bien fier. Il avait sauvé non seulement sa vie et celle de celle qu’il pensait aimer, mais il avait aussi grandi dans cette expérience. Ce qu’il avait appris, il en était sûr, allait peut-être un jour l’aider dans un autre combat.

    Plusieurs jours passèrent, mais un jour, un incident vint briser le soulagement et le sentiment de victoire de Jeff, si profondément qu’il dut retourner voir le sorcier.

    – Sorcier Blackinn, ô grand enchanteur, j’implore votre patience et surtout votre clémence.
    – Qu’y a-t-il, Jeff, tu sembles dans tous tes états.
    – Je suis désolé, mais je dois défaire ce que j’ai fait.
    – Pourquoi?
    – Le roi, le roi, balbutia Jeff, il m’a offert Vanessa en mariage pour mes bons et loyaux services. Il a vu que je la dévorais des yeux l’autre jour, avant ma rémission, et veut me l’offrir. Si je refuse, j’ai bien peur que lui ET Arthur me coupent la tête!
    – Alors, tu veux retrouver ton amour que tu crois perdu?
    – Oui, c’est ça! répondit Jeff, plein d’espoir. C’est possible?
    – Pas vraiment, avoua Blackinn. Ce que tu voudrais faire là est plutôt insensé. Ce serait comme tenter de ramener un dragon apprivoisé à l’état sauvage.
    – Alors, il y a peu d’espoir. Je devrai me marier, vivre malheureux et faire croire à Vanessa que je l’aime de tout mon cœur?
    – Ce serait fourbe et idiot de faire ainsi, admit Blackinn. Mais sache une chose, mon jeune ami. Ton amour pour elle est toujours là. Tu ne l’as pas détruit mais seulement transformé, apprivoisé. Tu retrouveras jamais cet amour frivole et fantasmatique de jeunesse, parce que tu as sacrifié le plaisir pour sauver ta vie. Mais tu y gagneras une joie plus durable que le meilleur des métaux, plus profonde que tous les océans et plus précieuse que le plus magnifique diamant. Le problème est qu’elle n’a pas parcouru le même chemin que toi.
    – Que dois-je faire alors?
    – Tu devras la mener à travers le même parcours que tu as traversé. Son amour pour toi, s’il existe, sera mis à très rude épreuve, mais il pourrait fort bien survivre et se renforcer, ou se créer s’il n’existe pas encore. N’hésite pas à me l’amener, si tu te sens incapable d’enseigner ce que je t’ai montré ou si elle n’y comprend rien. Parfois, il faut plusieurs bouches pour franchir les cloisons des oreilles fermées.
    – J’admire votre sagesse, grand sorcier. J’étais venu pour obtenir un remède contre l’amour, pour ne plus penser à Venessa. Vous auriez pu me donner une potion à prendre à vie qui l’aurait chassée pour toujours de mon esprit. Au lieu de cela, vous m’avez donné les moyens de comprendre les sentiments que j’avais pour elle et permettre à mon esprit logique de faire le nécessaire pour sauver ma vie et la sienne, dans les circonstances passés.
    – C’est exact. C’est la beauté de l’esprit humain. Si on ne l’endommage pas par des moyens physiques, rien ne s’y perd. L’esprit conserve et transforme, pour toujours mieux s’adapter au moment présent mais aussi aux changements futurs.
    – Je vous remercie, grand sorcier. Je vous serai éternellement redevable pour vos services.
    – Ça m’a fait le plus grand des plaisirs. Tu as donné un nouveau souffle à cette technique et en te l’enseignant, je l’ai mieux structurée et l’ai fait évoluer vers le niveau suivant. Comme tu as peut-être commencé à comprendre, elle peut servir à bien d’autres usages que dompter l’amour. Avec un peu d’adaptation, on peut possiblement apprivoiser la colère, l’envie et d’autres vices qui rongent notre espèce depuis la nuit des temps. Cela reste à voir.