Catégorie : Récit

Représente un récit, une histoire, souvent imaginaire, parfois fondé sur des faits réels.

  • L’esprit fêlé

    Résolu, Donald s’avança vers la tour, y pénétra et gravit l’escalier menant au bureau de Blackinn, le magicien qu’on lui avait maintes fois recommandé et qu’il retournait voir pour une nouvelle consultation. C’était son dernier espoir, car Donald sentait de nouveau sa volonté faiblir, ses forces l’abandonner. Il frappa à la porte. D’abord, rien ne se passa, puis on entendit un épouvantable cri ensuite de quoi la porte vola en éclats! Donald fut ensuite violemment poussé par une main invisible et n’eut pas le temps de s’agripper à quoi que ce soit avant de perdre pied et dévaler l’escalier jusqu’au bas de la tour!

    Sonné, il lui fallut quelques instants pour reprendre ses esprits. Tandis qu’il se demandait s’il pourrait se relever, le magicien descendit les marches à sa rencontre. Avant que Blackinn n’arrive à sa hauteur, Donald se rendit compte qu’il pouvait toujours bouger et qu’il ne semblait avoir rien de cassé. Il songea se lever et prendre ses jambes à son coup, mais il n’en eut pas le temps.

    – Mon cher ami, mille excuses! J’étais en train d’expérimenter un nouveau sort et ça a un peu mal tourné.
    – Mais d’où venait l’épouvantable cri que j’ai entendu derrière la porte? s’enquit Donald, inquiet.
    – Ah, ne t’en fais pas! C’est un monstre d’un autre plan qui a hurlé, une créature inférieure sans importance. C’est mille fois préférable sacrifier ce genre de bêtes que des êtres humains, non?
    – Vrai.
    – Qu’es-tu venu chercher ici, mon pauvre ami. Ah tu es tout amoché, là. Laisse-moi te donner une potion pour te remettre un peu sur pied. Je dois en avoir quelques-unes en réserve.
    – J’espère bien, si vous expérimentez des sorts aussi dangereux.
    – Ah celui-là était presqu’inoffensif, tenta de rassurer Blackinn.

    Inquiet, Donald ne voulait pas trop voir ce que Blackinn considérait comme offensif… Malgré une légère réticence, il remonta et pénétra dans le bureau du magicien, dévasté par une force apparemment hors du commun. « Ah va falloir tout refaire ici, quel carnage! » grommela-t-il en fouillant dans une armoire. Il en extirpa plusieurs fioles non identifiées, puis trouva enfin ce qu’il cherchait: une potion de régénération. Il la tendit à Donald qui la prit avec une légère pointe d’hésitation. « Ce n’est pas moi qui l’ai concoctée, si ça peut te rassurer. Ça vient d’un prêtre pas mal puissant de ma connaissance. Les magiciens excellent malheureusement pas en régénération. »

    Donald prit la potion et se sentit beaucoup mieux.

    – C’est mieux maintenant? demanda Blackinn.- Oui, merci, approuva Donald.
    – Alors qu’est-ce qui t’amène ici?
    – Hellora, la démone bleue.
    – Elle a un nom maintenant, commenta Blackinn. Intéressant.
    – Oui, elle en avait un à l’époque, mais j’essayais de l’oublier pour ne plus penser à elle.
    – Oh, dis-moi pas que tu penses toujours à cette créature!
    – Oui, j’y pense encore, avoua Donald, mais moins souvent. Le problème est que le bouclier qu’on a élaboré ensemble est de moins en moins efficace. On dirait qu’il prend de plus en plus d’énergie. Je me sens régulièrement fatigué. Et chaque fois que je marche près de gens, je dois me battre contre la tentation d’essayer de grimper sur leur dos.
    – Ah oui? Curieux, ça, commenta Blackinn. Et j’imagine que tu penses aux réactions des gens qui subiraient pareil traitement, leur surprise, leur mécontentement.
    – Oui. J’imagine que peut-être certains me laisseraient faire, d’autres crieraient au scandale, d’autres me feraient un sermon de tous les diables.
    – En effet, approuva Blackinn. Alors tu veux que cessent toutes ces tentations parce que tu penses que c’est elles qui te grugent de l’énergie et provoquent la fatigue.
    – Oui, c’est ça, approuva Donald. Si la fatigue passe pas, après ça, j’en serai à croire que j’ai perdu toute motivation à pratiquer mon métier. Mais je ne me sens pas assez en forme pour chercher un maître et apprendre un nouveau métier.
    – Oui, je comprends parfaitement cela, compatit Blackinn. On va tenter de traiter cette fatigue ensemble. Je crois avoir une idée de ce qui se passe.
    – Ah oui?
    – Tu sais, Donald, expliqua Blackinn, la manipulation d’images mentales n’est pas une science exacte, pas parfaite du tout. Parfois les séquences trouvées fonctionnent un bout et puis se brisent. D’autres fois, elles ont des effets secondaires. D’autres fois encore, elles ne traitent que la surface des choses. C’est ici le cas, comme je m’en rends compte maintenant. La démone bleue semble avoir cassé quelque chose en toi, un peu comme un rouage d’une horloge. Tu devras peut-être, jour après jour, remettre ce petit rouage cassé à sa place. Est-ce que certaines personnes te tentent plus que d’autres? D’autres moins?
    – Les enfants me tentent pas du tout, réfléchit Donald. Je suis trop lourd; ils pourraient pas me supporter. La dernière fois que j’ai vu mon frère, j’ai été très tenté. Il y a aussi Annie qui m’a fait bien souffrir.  Mais pourtant, aucune tentation quand j’ai marché près u forgeron. Ah oui, le chevalier Jeff, aussi, j’ai peur de même le toucher.
    – Super! encouragea Blackinn. Si certaines personnes te tentent moins que d’autres, on peut utiliser ça comme palliatif. L’idée est de transformer l’image mentale des personnes que tu voudrais toucher pour incorporer des composantes de personnes qui te laissent indifférents. Quand tu sens que tu vas agripper ou monter sur le dos d’un passant, focalise ton esprit sur lui et pense au forgeron. Ton esprit n’a aucune idée de comment structurer l’image mentale du passant; guide-le en lui ajoutant des composantes du forgeron qui te rendront moins sensible à la tentation.
    – Je pourrais aussi inclure des composantes de Jeff, suggéra Donald. Je le connais mieux et c’est vraiment une résistance que je ressens à le toucher, pas une simple indifférence.
    – Jeff est pour toi un symbole d’autorité, expliqua Blackinn, parce qu’il est chevalier, serviteur du roi. N’utilise son image mentale qu’en dernier recours, si le reste échoue, parce que sinon tu vas altérer ton interaction avec la personne réelle. Avec une image plus faible, le correctif risque moins d’impacter l’interaction; il y aura moins de chances que l’autre, s’il t’aborde, se rende compte que tu as joué avec son image mentale.
    – Et j’aurai à faire ça souvent? demanda Donald.
    – Toute ta vie, répondit Blackinn, parfois plusieurs fois sur la même personne. L’esprit est un mécanisme têtu qui obéit pas aux ordres come un soldat. Cette non obéissance est aussi un précieux mécanisme de protection, sinon nous serions tous malléables et servirions des dieux ou des démons de façon inconditionnelle.
    – Oui, mais si j’affrontais la démone bleue, est-ce que ça ne pourrait pas me renforcer et réparer le rouage cassé? proposa Donald.
    – Peut-être, peut-être pas, répondit Blackinn.
    – De toute façon, enchaîna Donald, la démone est disparue et ne revient plus.
    – Ça je peux arranger ça. Je connais un rituel qui va nous permettre de l’invoquer, au lieu et au moment qui te conviennent. Tu devras procéder exactement comme avec le démon noir et après, on verra.
    – Ok, approuva Donald. Je pense être prêt.
    – Tu penses?
    – Pas sûr, en fait, commença à douter Donald.
    – C’est parfait que tu doutes, rassura Blackinn. Une épreuve n’en est une que lorsqu’il y a risque d’échec. Sinon, on se ment à soi-même et on gaspille son énergie dans une tâche triviale qui ne sert qu’à occulter de vrais problèmes.
    – Alors on y va, dans ce cas! Je pense pas être plus prêt dans un mois qu’aujourd’hui. Où dois-je aller pour l’épreuve?
    – La forêt juste derrière ma tour. Vas-y dans trois jours. Va au sud et atteins la clairière. La démone y apparaîtra. Demande-lui alors de te montrer où trouver des champignons semblables à ceux-ci. Elle voudra te faire monter sur son dos. Tu devras refuser et la suivre dans les bois. Ce sera dur, crois-moi, et elle te tentera maintes et maintes fois. Mais tu vas y arriver avec ce qu’on a appris.
    – Parfait, Blackinn, je ferai ainsi, affirma Donald.
    – Ne la laisse surtout pas t’emmener dans un autre plan, avertit Blackinn sur un ton sentencieux. Tu pourrais y rester coincé pour toujours!
    – …
    – Elle pourrait te faire croire qu’il y a de meilleurs champignons ailleurs que dans le plan matériel, expliqua Blackinn. Insiste en disant que tu as besoin de ça pour un rituel magique et que les plantes d’autres plans ont des propriétés non désirables. C’est très important, Donald, ne néglige pas ça; tout le reste pourrait ne plus rien servir si tu le fais.

    Pendant les trois jours qui suivirent, Donald ressentit un mélange d’excitation, d’anxiété et de peur. Que se passerait-il s’il échouait contre la démone? Est-ce que cela ne briserait-il pas un autre rouage en lui? Et en cas de succès, Donald serait-il vraiment guéri ou aurait-il tout simplement gagné une stupide bataille inutile de plus? Confus, Donald se demanda s’il ne serait pas aussi bien laisser tomber cette épreuve et se résoudre à finir ses jours chez son frère, qui lui avait à quelques reprises offert de l’accueillir chez lui si jamais il ne pouvait plus vivre seul et travailler, accablé par la fatigue incessante.

    Il n’y avait aucune alternative. Personne ne connaissait le fonctionnement de l’esprit humain, se rendait compte Donald. Personne ne soignait les blessures en utilisant des connaissances logiques sur l’esprit et le corps. On se contentait plutôt d’incanter, utilisant astucieusement les arcanes pour obtenir des effets d’une façon aussi inusitée qu’incompréhensible, ou on confiait le travail à des dieux aussi distants qu’intransigeants.

    Les trois jours (et trois nuits) écoulés, Donald se rendit à la clairière et y attendit une heure, deux, trois, puis retourna à la tour de Blackinn, bredouille. La démone ne s’était pas montrée le bout du nez.

    – Ah Donald, mon pauvre ami, salua Blackinn, dehors, en train de ramasser des plantes.
    – Bonjour grand magicien, commença Donald. J’ai fait selon vos conseils, mais la démone n’est pas apparue.
    – Normal, Donald, expliqua Blackinn. Mon rituel d’invocation a échoué. Ça ne m’arrive presque plus jamais, je ne suis pas fier de mon coup. Au dernier moment, un maudit oiseau fou a croassé et m’a fait sursauter! J’ai perdu ma concentration et tout le rituel est à refaire, et j’ai perdu des composantes matérielles que je vais devoir me procurer.
    – C’est ça que vous êtes en train de ramasser? On a besoin de plantes pour invoquer un démon?
    – Non, les composantes sont plus difficiles à trouver. Un marchand est supposé en avoir dans deux jours. Là je ramasse des plantes pour un sort expérimental. Je voudrais me construire une cage végétale capable de confiner des monstres et se reconstruire en cas de dommage. Les sorts de confinement demandent trop de concentration et je me fais vieux. Il faut que je trouve un moyen de rendre mes expérimentations moins dangereuses.
    – Ah, je vois. Alors je tenterai mon coup dans deux jours. Mais je suis de moins en moins sûr d’y arriver. Je pense toujours à Hellora et j’ai envie de la laisser faire, monter sur son dos. Juste imaginer son corps contre le mien me fait sentir mieux.
    – Ok, on va utiliser une petite ruse pas très recommandée pour contrôler ça. Donald, fais bien attention à ne pas abuser de ça. Nomme-moi quelque chose que tu es incapable de faire.
    – Forger une épée, affirma Donald.
    – Ah là là, que l’esprit est si habile à se créer des limites artificielles! s’exclama Blackinn. Si forger une épée est si important pour toi, va voir le forgeron et demande-lui de t’apprendre une partie de son art. Tu réussiras, pas parfaitement, mais tu réussiras, parce que tu as deux mains, tu as un cerveau et tu peux apprendre. Trouve-moi autre chose.
    – Je sais pas moi, réfléchit Donald, voler? Mais tu me diras que je peux apprendre la magie pour faire ça. Alors…
    – Oui, c’est bien vrai, mais voler t’est pour le moment impossible, tandis que ce l’est pour Hellora. C’est de ça dont on a besoin. Et qu’utilise-t-elle pour voler? Ses ailes non? Si tu montes sur son dos, tu toucheras ses ailes, inévitablement. Concentre-toi, Donald, entraîne-toi à détester ces ailes, parce qu’elles font quelque chose que tu ne peux pas faire!
    – Mais c’est complètement fou! s’exclama Donald. Je veux pas me rendre jaloux pour des ailes que je n’ai pas! La jalousie, on m’a toujours dit que c’est mal, négatif.
    – Oui, je sais, avoua Blackinn, et je suis très heureux que tu t’en rendes compte. La technique que je te montre aujourd’hui est dangereuse si utilisée abusivement. Si tu méprises les mains du forgeron parce qu’il peut travailler le métal et pas toi, si tu détestes les yeux de l’oracle parce qu’il peut voir l’avenir et pas toi, si tu voudrais coudre la bouche du barde parce qu’il peut chanter et pas toi, si les pieds de la danseuse te donnent des envies de meurtre parce que tu ne sais pas danser, tu en viendras vite à détester l’humanité toute entière et cela te grugera plus encore que tous les démons réunis! Mais te créer du mépris pour les ailes d’une seule démone bleue, si ça peut t’aider à y résister, ça me semble raisonnable.
    – Ouin, fit Donald, dubitatif.
    – Tu n’es pas obligé d’utiliser cela. Fais-le si le mal devient trop prenant, sinon laisse ça de côté. C’est une arme de plus.
    – Je vous en remercie, grand magicien.

    Donald retourna à ses doutes et à son désespoir. Il ne dormit pas bien pendant ces deux jours et ressentit à maintes reprises fatigue et désespoir. Il put trouver un peu de réconfort à la taverne, en buvant de la bière, et grâce à une vieille flûte en bois que son père lui avait donnée. Il n’arrivait pas à en jouer très bien, mais ces derniers temps, il avait fait quelques progrès.

    Il ne cessait de penser et repenser à Hellora de sorte qu’il finit par s’y mettre et se créa du mépris pour les ailes. Il parla de son aventure à son frère et à son ami. Tous deux lui dirent que ça ne valait pas le coup de tenter ça. « Ta volonté ne s’envolera pas », lui certifia son ami. « Au pire tu pourras toujours venir rester chez moi » le rassura son frère. Mais rien ne put dissuader Donald de se confronter à son épreuve.

    Le jour fatidique enfin arrivé, Donald se présenta à la clairière. Il dut encore y attendre une heure. Hellora lui apparut alors et commença à lui parler. Donald lui répondit, lui parla des derniers mois, et puis il lui demanda de lui montrer où pouvaient se trouver les champignons désignés par le magicien.

    – Alors tu veux des champignons rouges comme ceux-là, récapitula Hellora. Il y en a dans la forêt, mais c’est très loin d’ici. Je peux t’emmener dans un autre plan où ils sont plus gros et plus nombreux.
    – Non, s’empressa de protester Donald, légèrement anxieux a l’idée qu’Hellora puisse le téléporter là-bas sans plus attendre. Il me faut cette taille-là, et ceux du plan matériel. C’est pour des potions.
    – Ah les potions, j’y comprends pas grand-chose là-dedans. Je sais pas pourquoi ce sont ces champignons dont toi ou ton maître magicien avez besoin, alors je peux pas protester plus. Je vais te mener dans la forêt du plan matériel alors.

    Hellora tenta immédiatement d’agripper le bras de Donald. Ce dernier faillit s’y abandonner et laisser la démone le porter jusqu’à destination. Il se ravisa à temps.

    – Non, Hellora, je veux marcher, demanda Donald. Il faut que je puisse retourner là-bas si j’ai besoin de plus de champignons.
    – Mais Donald, s’objecta la démone, je serai toujours là pour toi.
    – Tu l’as pas été ces derniers mois, lui rappela Donald.
    – Je sais, j’étais occupée dans mon plan natal. J’ai dû suivre un nouvel entraînement et me suis blessée. La convalescence a duré des semaines. Je suis là maintenant.
    – Mais tu le seras pas toujours, argumenta Donald. Tu as tes propres obligations et j’ai les miennes. J’ai besoin de ma volonté pour les miennes.
    – Comme tu veux, fit à contre-coeur Hellora, mais la route va être difficile.

    Hellora mena Donald dans la forêt. Il fallut traverser des endroits où la végétation se faisait dense, où il y avait des racines partout et régulièrement, Hellora tentait d’agripper Donald pour lui faire franchir des racines, un ruisseau et même une clairière. Donald ne réussit pas toujours à résister, et sa volonté flancha au moment où il survola la clairière sur le dos de la démone.

    – On va s’arrêter ici, proposa Hellora. On va en profiter pour manger un peu.
    – Bonne idée, approuva Donald.

    L’homme profita de ce répit pour manger quelques rations qu’il avait emportées, mais il œuvra aussi à rétablir son lien avec l’énergie universelle et à solidifier son bouclier contre la tentation.

    Hellora et Donald marchèrent encore pendant une heure. Régulièrement, Hellora tentait de soulever Donald qui devait résister, décliner et parfois même se débattre un peu. Puis un moment donné, Hellora en eut assez et se choqua. « Si tu veux pas que je t’aide, t’aurais dû me le dire dès le début. Toutes les fois que j’t’ai aidé, c’était pas nécessaire en fait et tu m’as laissé faire juste pour profiter de moi! Débrouille-toi tout seul, alors! » Sans laisser le temps à Donald de s’expliquer, Hellora disparut, le laissant seul au beau milieu de la forêt.

    Donald chercha pendant près d’une heure, espérant trouver par lui-même ces maudits champignons. Il n’y parvint pas. Il avait par contre pris grand soin de mémoriser par où ils étaient passés et put, après près de cinq heures et une nuit dans une petite grotte, retourner à la tour de Blackinn. Il y monta penaud et frappa à la porte du bureau.

    – Entrez, cher ami, annonça Blackinn.
    – Maître, commença Donald, la mine basse. J’ai échoué.
    – Alors apporte-moi ces champignons. Au moins ils seront utiles pour une nouvelle potion.
    – J’ai même pas les champignons, s’excusa Donald, anxieux à l’idée d’avoir déçu le magicien à un point qu’il n’avait même pas imaginé.
    – Alors là je n’y comprends plus rien. Tu es revenu en vie de la forêt, la démone a réintégré son plan d’origine et tu n’as pas les champignons. Que me manque-t-il pour comprendre ce qui s’est passé? Tu es allé dans la forêt, au moins?
    – Je crois avoir mal compris l’épreuve, alors, se questionna Donald. J’ai bien rencontré Hellora, elle a voulu me mener dans un autre plan pour avoir des champignons plus gros et j’ai refusé. Elle a voulu me porter sur son dos pour me mener plus rapidement dans la forêt et j’ai refusé.
    – Si tu avais accepté la première offre, Donald, soit tu aurais les champignons, soit tu serais toujours là-bas. Si tu avais accepté la deuxième offre et pas la première, tu aurais les champignons et serais sans doute aussi déçu et anxieux qu’en ce moment.
    – Alors peu importe comment ça s’est fini, je pouvais pas réussir? demanda Donald. À force d’avoir trop refusé l’aide d’Hellora, elle s’est choquée, est disparue et m’a laissé là, seul, dans la forêt.
    – Pense, Donald, pense. Si tu l’avais laissée te mener dans un autre plan pour ensuite résister à ses charmes comme tu l’as bien fait ici, dans le plan matériel, elle t’aurait traité exactement de la même façon qu’elle l’a fait.
    – Alors je serais coincé là-bas, constata Donald avec un frisson.
    – Oui, Donald, oui, tu as réussi, mon ami. C’était normal que la démone se mette en colère, je m’attendais à cette réaction. En refusant son aide, tu l’as privée de sa source d’énergie. Elle le faisait pas par bonté de cœur, seulement pour que tu t’attaches à elle, y pense toujours et la veule comme le plus beau des diamants.
    – Et les champignons dans tout ça? demanda Donald, encore un peu confus et sous le choc.
    – On s’en tape, affirma Blackinn, j’en ai plein et ça sert presque à rien. C’était juste un prétexte. Cette espèce-là est rare et ne se trouve que dans un secteur de la forêt. Si ça se trouve, Hellora ne savait même pas qu’il y en avait et où les trouver! Elle t’aurait fait tourner en rond jusqu’à épuisement puis t’aurait mené dans un autre plan pour aller en chercher, et le manège aurait recommencé là-bas. Va, maintenant, repose-toi, reprends des forces.
    – Merci, grand magicien. Votre sagesse est très impressionnante.
    – Ah, Donald, une dernière chose. Tiens-moi au courant des résultats du traitement. Je connais une autre personne, dans un autre plan, qui a un problème semblable au tien et voudrais bien lui venir en aide.
    – Oui, mais dans ce cas, proposa Donald, ce serait peut-être mieux que je parle avec cette personne directement. Ne pourriez-vous pas m’envoyer là-bas?
    – Non, la barrière entre les deux plans est trop épaisse. Il faudrait un magicien de niveau très élevé, peut-être plus que les dieux, pour la franchir! Je communique avec cet homme à travers un aventurier qui a établi un lien mental avec lui.
    – Et qui est cet aventurier, peut-être pourrais-je le retrouver?
    – N’essaie pas, il est à des milliers de kilomètres. C’est un demi-elfe du nom d’Anastase et il se balade en compagnie d’un demi-orc, Arbogast, qui peut parfois être imprévisible et intimider ceux qui croisent sa route. J’essaie de trouver un moyen de les amener ici, parce que je voudrais bien offrir à Arbogast un enchantement pour son épée et quelques nouveaux sorts à Anastase. Si je réussis, ou s’ils viennent par leurs propres moyens, je tenterai de vous mettre en contact, mais je promets aucun résultat. Anastase a plus ou moins conscience du lien qui l’unit avec son correspondant de l’autre plan. La communication sera probablement impossible directement, seulement par songes.

    Donald, un peu déçu mais très intrigué, repartit. Quelques jours passèrent et Donald sentit qu’il retrouvait des forces. La fatigue le quitta enfin. Il dut utiliser la manipulation d’images mentales plusieurs fois, mais il y parvint plus facilement. Hellora ne revint jamais hanter son esprit; il l’avait conjurée pour de bon cette fois!

  • Intervention divine

    Pour la énième fois, j’enfilai ma tenue protectrice, vérifiai le bon fonctionnement des modules de vol et des champs d’énergie de protection, puis repartis en exploration. Il me fallait trouver au moins un couple d’abeilles tropicales et quelques bûches de bois magique pour mes futures créations. Je ne parvins à rien obtenir de tout ça. Je passai trois jours dans la jungle, cherchant sans relâche, sans pouvoir trouver quoi que ce soit.

    Désespéré, il ne semblait y avoir aucune autre solution que le passage dans un nouveau monde. Mais je ne voulais pas repartir de zéro, renonçant à mes outils, mon armure et mes ressources. Je disposais à présent de milliers de lingots de fer et d’or, en plus d’un peu de cuivre et d’étain. Dans une pièce au sous-sol aménagée à cet effet, j’avais planté des buissons spéciaux capables de produires des baies métalliques. Quand je faisais cuire ces baies, j’obtenais des pépites du métal correspondant, que je pouvais recombiner en lingots. J’ai vite installé une machine pour récolter les baies quand elles étaient matures et programmé mon système matière/énergie pour qu’il traite automatiquement les baies, les envoyant dans un four pour leur conversion en pépites. J’avais travaillé fort pour mettre tout ça en place. Ce n’était pas parfait, mais je voulais continuer avec ça plutôt que tout recommencer.

    J’ai aussi travaillé longtemps pour construire un système de production d’énergie. D’abord j’ai construit un appareil permettant de brûler de la matière inutile. Les résidus produits peuvent être envoyés dans une autre machine capable, avec l’aide d’énergie, de produire de la matière universelle qui peut être convertie en d’autres choses. En combinant cette matière universelle et de la pierre lumineuse, j’ai obtenu un nouveau matériau, le sunnarium. Ce nouvel élément permet de capter une plus grande portion de la lumière solaire. De plus, en combinant le sunnarium et de l’uranium, j’ai obtenu un matériau irradié permettant de produire une faible quantité d’énergie même en l’absence de soleil. Ces panneaux solaires avancés se sont avérés très utiles pour augmenter ma production d’énergie.

    J’ai aussi mis en place une machine coupant les arbres matures et récoltant le bois et les pousses. Un système de tuyaux envoyait les pousses dans une machine les replantant et une partie du bois dans des fours électriques pour en obtenir du charbon. Le charbon servait à son tour à faire bouillir de l’eau. La vapeur obtenue est envoyée dans un four traitant encore plus de bois ainsi que dans des moteurs et une turbine produisant de l’électricité.

    J’avais eu vent d’un ancien rituel permettant d’invoquer un dieu ou une déesse de mon choix pour exaucer un souhait. Pour accomplir ce rituel, j’aurais besoin de construire une plateforme de 25 mètres carrés en briques du Nether. À chaque coin, je dressai un totem en empilant trois blocs d’obsidienne. La chose faite, je plaçai un bloc de roche rouge au centre de mon autel sacrificiel et y allumai un feu. La roche rouge permet de faire durer le feu indéfiniment.

    En utilisant des planches de bois et une roche magnétique rouge qui permet de produire un faible courant électrique, je me confectionnai des blocs capables de produire des notes. Je mis en place un ordinateur capable d’émettre vers les blocs musicaux, puis passai une journée à programmer la machine pour qu’elle émette un son rhythmique. Voilà ce qui permettrait de produire une musique rituelle nécessaire pour invoquer les dieux.

    Lorsque je crus que tout était fin prêt, je me rendis compte que j’avais oublié une étape: frapper les totems d’une plaque de bois identifiant le dieu à invoquer. En théorie, je pouvais invoquer quatre dieux différents, en nommant chaque totem individuellement. Non, ce serait trop dangereux, car les dieux peuvent entrer en conflit entre eux et s’entre-déchirer. Je choisis donc une seule déesse: Ardnas, la Créatrice, celle qui soutient l’ombre et la lumière, permet l’existence du gazon et des animaux et unit le monde de la surface avec certains autres âges et dimensions.

    Utilisant une feuille de papier, j’inscrivis mon souhait: déplacer ma base vers un monde neuf, regorgeant de nouvelles ressources et peuplé de nouvelles créatures. Puis je jetai ça au feu. Rien ne se passa. Que manque-t-il donc? Ou bien est-ce que ce rituel n’est qu’une stupide farce? Ah, oui, je sais: le sacrifice. Il faut jeter dans le feu un animal ou un ennemi.

    J’allai me chercher un cochon dans mon enclos, le capturant avec un filet, puis je le relâchai dans le feu. L’animal poussa un cri et mourrut. C’est alors qu’un épouvantable coup de tonnerre se fit entendre. Tout sembla disparaître dans un éblouissant kaléidoscope de couleurs, puis tout devint blanc.

    Lorsque je repris mes esprits, apparemment rien n’avait changé. Mon autel était disparu, mais à part ça, la base était là et autour de moi, le paysage était le même. Un peu déçu, je retournai à la base pour constater des dégâts considérables. Tout le câblage électrique alimentant mes machines en énergie avait été détruit. Les panneaux solaires avancés étaient disparus, réduisant l’apport en énergie de façon significative. Mon système de production de bois pour obtenir du charbon destiné à mon brûleur à vapeur était paralysé. La salle de magie était entièrement détruite et tous les livres de liaison étaient disparus!

    J’ai passé des jours à tout réparer, tout reconstruire. Un moment donné, j’ai trouvé une page dans un coffre. La déesse Ardnas m’avait répondu et apparemment exaucé… partiellement.

    « Homme, je n’ai pas aimé ton sacrifice, parce que tu n’as fourni aucun effort pour obtenir ta proie. J’aurais mieux aimé que tu chasses ce cochon et l’amène avec des carrottes ou une corde plutôt que le transporter dans un filet magique. Mieux encore, tu aurais dû attendre la nuit qu’une créature hostile surgisse et attirer cette créature dans le feu, au péril de ta vie! En plus tu as utilisé des machines pour produire la musique rituelle tandis que j’aime beaucoup mieux qu’elle soit jouée par de vraies personnes. C’est pour cela que j’ai tout détruit les systèmes qu’il y a dans ta petite base. Tu passeras les prochaines semaines à tout essayer pour remettre en état et frustreras sans cesse, et peut-être un jour seras-tu effectivement obligé de déménager ton stock dans un nouveau monde. Mais au moins, tu auras ton nouveau monde. Regarde autour de toi: tout est là, tout est neuf. Va, et ne m’invoque plus, sinon je déchaînerai sur toi une colère destructrice! »

    Malgré mes erreurs dans mon rituel, Ardnas a été plutôt clémente avec moi. Toute la terre autour de ma base était neuve, jeune, regorgeant de ressources. Il ne me fallut pas longtemps pour trouver des bûches magiques et de nouvelles rûches. Je ne sais pas si c’étaient des abeilles tropicales, mais il y avait un espoir.

  • La thérapie contre les démons

    Donald hésita un peu devant l’imposante tour. Fallait-il vraiment aller voir ce vieux sorcier? Beaucoup lui en avaient dit du bien, en particulier le chevalier Jeff qui avait été non pas seulement guéri mais transformé par ses bons conseils, mais il ne croyait pas en la magie. Beaucoup de sorciers, de ces temps-ci, étaient des fourbes escrocs offrant pour toute aide des potions rendant dépendants. Et la dépendance, Donald connaissait ça, et c’était la dernière chose dont il avait besoin. Il hésita encore, puis se décida. Il ne savait plus vers qui d’autre se tourner de toute façon.

    Il entra dans la tour, gravit le long escalier menant au sommet et frappa à la porte.  Entrez, lui dit une voix. Donald poussa la porte et fit irruption dans une salle remplie de bocaux en tous genres. Au centre, il y avait une table sur laquelle trônait une boule de cristal et assis à cette table se trouvait Blackinn, le plus grand et sage sorcier du royaume.

    – Cher ami, je sens le doute en toi. Tu vois devant toi tout ce que tu craignais: la boule de cristal qui va te dévoiler un avenir sombre et mortel, des bocaux remplis de potions qui vont t’empoisonner et un sorcier qui va te mener dans les affres de l’errance. Mais si tu ouvres ton esprit un instant, ce n’est pas cela que tu trouveras ici. Ah mais faut dire que je suis fier de cette boule de cristal, je viens juste de l’enchanter et les images qu’elle projette sont tellement claires que j’en trésaille d’allégresse. Bon, assez parlé! Qu’est-ce qui t’amène ici?
    – Un grand vide, répondit Donald, ça dure depuis deux semaines. J’ai rencontré une démone bleue le mois passé et je n’arrive plus à le sortir de ma tête. Elle m’a aidé à traverser une rivière et maintenant, je l’attends, jour après jour, pour qu’elle m’aide dans mes tâches. Avant que la démone ne vienne, j’étais passeur, faisant traverser la rivière aux serviteurs du roi. Maintenant, je n’arrive plus à faire mon travail. J’ai peur quand je suis en bateau; je voudrais qu’elle soit là pour diriger l’embarcation. Même marcher commence à être dur: j’aurais envie qu’elle soit là pour me porter sur ses ailes.
    – Misère! Pourquoi n’es-tu pas venu avant? Les démons bleus sont de viles créatures qui s’incrustent dans l’esprit. Il faut traiter leur influence négative tout de suite, sans attendre. C’est encore beau que tu puisses toujours marcher, mon pauvre ami!
    – J’ai demandé l’aide de bon nombre de personnes, expliqua Donald. Jonathan le charpentier m’a proposé de solidifier mon bateau, pour qu’il tangue moins. Ça n’a pas donné grand-chose, je continuais toujours à penser à elle. J’en ai parlé à plusieurs personnes à la taverne; on m’a offert de la bière pour soulager le mal et c’était tout. Puis mon ami Jeff, chevalier du roi, m’a enseigné une technique qui a permis de chasser la démone bleue de mon esprit. Il paraît que c’est vous qui la lui a montrée.
    – Oui, mais c’était pour réguler l’amour, ça, expliqua Blackinn, le comprendre et permettre à l’esprit rationnel de reprendre le dessus et de prendre une décision correcte plutôt que de commettre une erreur de jugement, qui aurait été mortelle pour ce pauvre Jeff. La technique telle quelle doit être modifiée, adaptée, pour traiter le cas, différent, d’un démon bleu.

    – Oui mais la démone, je pensais l’aimer. Je pensais à elle, je ne cessais d’imaginer ses bras agrippant mon corps, mon corps se soulevant sous la force de ses ailes et sa voix douce et mielleuse. Je croyais être amoureux et voulais comme Jeff que ma raison puisse dicter ma conduite et non mon cœur, que je croyais frappé d’un maléfice. Ça a pris une semaine et demi. Après ça, j’allais mieux.
    – En effet, l’amour est souvent la première impression, et il faut le traiter par la méditation et la manipulation d’images mentales. Mais le processus de guérison est beaucoup plus long avec un démon.
    – Oui, j’ai cru comprendre ça, fit Donald. Après avoir cessé de penser à elle tout le temps, j’ai espéré la revoir quand même mais pouvoir simplement profiter de ses services sans me rendre fou à penser à elle après.
    – Mais elle n’est jamais revenue, même quand tu l’as appelée, pas vrai? supposa Blackinn.
    – Exactement, approuva Donald. J’en souffre, c’est incroyable! Je me sens mal, je regrette d’avoir régulé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai eu du mal à dormir certaines nuits, craignant que la démone ne découvre que j’ai cherché à la sortir de mon esprit et revienne, en furie, pour me rouer de coups. Parfois, c’est si intense que j’ai envie d’aller me pendre!
    – Faire ainsi exaucerait les souhaits de la démone, aussi simple que ça, avertit Blackinn. Chaque fois que tu regrettes, chaque fois qu’elle te manque, tu lui transmets, à travers la trame métaphysique, de l’énergie, sans même qu’elle n’ait à fournir le moindre effort. Il faut couper les fils qui l’unit à toi, et je sais, c’est plus facile à dire qu’à faire.
    – Comment dois-je faire, sorcier Blackinn? s’enquit Donald. Comment dois-je procéder?
    – Tu vas devoir te renforcer par l’entraînement de ton esprit. Pour vaincre un démon bleu, tu dois pouvoir résister à un démon inférieur, noir. Je vais en convoquer un pour toi et il va tenter de t’offrir son aide pour une épreuve que nous allons choisir ensemble. Il te faudra forger autour de ton esprit une barrière qui va te permettre de résister à son offre.
    – Et après, que se passera-t-il?
    – Deux possibilités. Soit tu reprendras graduellement confiance en toi et la démone bleue te laissera tranquille, parce qu’elle saura que tu peux résister à son influence future. Ou bien elle tentera un autre coup contre toi de sorte que tu devras te confronter à la démone de nouveau ou bien à une de ses semblables venue en renfort. Avec un peu de chance, ton esprit sera capable de résister et la repousser, et là tu seras guéri.
    – Ça me semble pas mal difficile comme processus, avoua Donald. Je ne suis pas certain de pouvoir y arriver.
    – Je sais, on va y aller étape par étape et tu verras que c’est possible. On va commencer avec le démon noir.
    – Et comment dois-je faire? demanda Donald. Encore de la méditation?
    – Oui. Si tu es d’accord, je vais te suggérer l’épreuve, parce que je connais les images mentales qui vont ériger ton bouclier.
    – Ok, que dois-je faire? demanda Donald.
    – La grande rivière de Gork, répondit Blackinn, tu devras la traverser avec comme unique moyen un équipement standard d’aventurier et le bâton que voici.

    Blackinn tendit alors à Donald un baguette de bois d’environ trente centimètres de long qui semblait gravée de runes anciennes.

    – Sorcier, sauf votre respect, s’objecta Donald, je n’ai aucune connaissance magique. Une baguette ne me sera d’aucun secours.
    – Ce n’est pas vraiment une baguette magique, expliqua Blackinn. J’ai raté mon coup quand je l’ai enchantée, elle ne fonctionnera jamais. Mais les démons ne le savent pas, ça va pouvoir te servir à les faire taire un peu.
    – Ok, donc je n’ai rien pour traverser la rivière, au fond, remarqua Donald, un peu choqué.
    – Exactement, approuva Blackinn. Mais tu pourras trouver, sur place, de quoi t’aider. Est-ce que cette épreuve te convient? Sinon, on peut trouver ensemble les séquences d’images mentales qui t’aideront pour ta propre tâche.
    – Non, pas nécessaire, répondit Donald, la tâche me convient parfaitement et cadre avec mon ancien métier de passeur, que j’aimerais bien reprendre un jour.
    – Bien, alors allons-y avec la manipulation d’images mentales, enchaîna Blackinn. Comme tu as fait pour ton amour illusoire, tu devras augmenter ton niveau d’énergie, puis appliquer la séquence d’images mentales. Je vais te la montrer. Lève-toi debout.

    Surpris, Donald s’exécuta malgré tout. Où Blackinn voulait-il en venir?

    – Tends le bâton, demanda Blackinn, oui comme ça. Imagine un large précipice, si large que tu ne peux sauter par-dessus.
    – Ok.
    – Maintenant, le démon, imagine-le t’offrant de monter sur son dos pour voler par-dessus le trou, indiqua Blackinn.
    – Ok, c’est bon.
    – Maintenant, avec le bâton et ton esprit, ordonna Blackinn, referme le précipice pour pouvoir passer.
    – Mais…
    – Fais-le, c’est tout, réitéra Blackinn, c’est une séquence d’images mentales. Je sais que c’est impossible pour vrai, mais ce le sera dans l’univers de ton esprit. Concentre-toi sur l’action de fermer le trou. Tu devrais ressentir des petits frissons si ça fonctionne vraiment.

    Donald essaya plusieurs fois puis crut avoir réussi.

    – Ok, c’est bon maintenant? demanda Blackinn.
    – Oui, ça y est, répondit Donald.
    – Alors parfait, fit Blackinn. Va à la rivière et trouve un moyen de traverser. Le démon noir va arriver peu après que tu aies commencé tes recherches.

    Donald alla à la rivière, commença à explorer les environs et trouva des lianes avec lesquelles il pourrait peut-être fabriquer des cordes. Il avait aperçu un gros arbre surplombant la rivière et pensait pouvoir attacher un câble à une branche et ainsi se balancer jusqu’à l’autre côté.

    À cette dangereuse idée, il ressentit une intense tristesse parce que la démone bleue aurait pu revenir et lui faire enjamber cette rivière en un clin d’œil. Comme suggéré par Blackinn, Donald se leva, tendit son bâton et referma un trou imaginaire juste devant ses pieds. Il revint à sa tâche, commençant à couper des lianes pour le câble.

    Mais ses gestes étaient imprécis. Il avait les mains gelées bien que la température était clémente. Il sentait ses jambes défaillir, prises d’un incontrôlable tremblement. Pourquoi cette tâche était-elle si stressante? Donald avait déjà coupé des lianes autrefois et les avait tressée pour se confectionner des cordes. Et pourtant…

    Le démon arriva et offrit au pauvre homme la possibilité de traverser sur son dos. Donald faillit céder mais parvint à refuser. Mais la tentation était constante et créait en lui une pression de plus en plus insoutenable. L’énergie, se rappela soudain Donald, il faut tout le temps de l’énergie pour soutenir une modification par manipulation d’images mentales. Donald lâcha donc tout ce qu’il tenait entre les mains, s’assit sur une vieille souche et entreprit de relier ses pieds à la terre et sa tête au ciel pour ensuite laisser l’énergie venue d’en haut traverser son corps jusqu’à rejoindre la terre. Lorsque Donald sentit l’énergie circuler librement, il crut avoir une meilleure prise sur sa tentation et retourna à sa besogne.

    Il parvint à tresser sa corde, en vérifia la solidité et y attacha une lourde pierre. Il lança ensuite la pierre de telle sorte que la corde alla s’enrouler autour de la branche. Le démon noir, toujours près de lui, lui rappela que c’était très dangereux, que la corde ou la branche pouvaient casser, qu’il allait se blesser et qu’il vaudrait infiniment mieux pour lui de monter sur son dos. Donald persista à refuser.

    Il enroula solidement la corde autour de son poignet et l’agrippa de sa main droite, puis se jeta dans le vide. D’abord, Donald ressentit une sourde angoisse à l’idée que la corde ne lâche ou la branche ne casse, puis cette angoisse se mua en euphorique excitation quand Donald commença à reprendre de l’altitude: la corde et la branche tenaient bon! Puis Donald découvrit qu’il pouvait utiliser l’énergie générée par l’excitation, la canaliser pour renforcer son bouclier naissant contre le démon.

    C’est d’extrême justesse que Donald s’accrocha à une paroi rocheuse de l’autre côté de la rivière. Il dut escalader la paroi avec grande précaution pour enfin atteindre un lieu sûr sur la terre ferme.

    Lorsque ce fut fait, il regarda de l’autre côté de la rive et aperçut le démon noir qui se tordait de douleur. Puis après un cri atroce, il explosa dans une affreuse gerbe de sang et de fumée. Une odeur de souffre plana même jusqu’aux narines de Donald. Fiou!

    La chose faite, Donald, comme suggéré par Blackinn, marcha une dizaine de kilomètres à l’ouest et trouva le pont désigné par le sorcier. Cela lui permit de rebrousser chemin sans avoir à inutilement risquer sa vie en retraversant la rivière. Il avait réussi, il avait vaincu le démon noir. Mais ça avait été très dur et il n’était pas certain que ce serait plus facile la prochaine fois. Il retourna donc voir le sorcier.

    – Blackinn, grand sorcier, j’ai réussi.
    – Je sais, dit Blackinn. J’avais lié ce démon à un artefact magique qui s’est détruit quand le démon a été privé d’énergie. Je l’avais ensorcelé pour qu’il ne puisse se nourrir que de ton énergie, et tu as empoisonné sa source de nourriture avec ton bouclier. C’est très bien.
    – Je trouve ça un peu cruel ce que j’ai fait, avoua Donald. Ça a l’air de lui avoir fait mal.
    – Pas grave. Les démons sont de viles créatures et celui-là n’avait aucune enveloppe humaine. Tu n’as tué personne, ne t’en fais pas.
    – Mais j’ai eu beaucoup de mal à lui résister, s’objecta Donald. Je ne suis pas certain de pouvoir le refaire quand un autre démon noir ou un bleu viendront.
    – C’est normal de douter, Donald. Je suis bien conscient que tu as gagné une bataille mais pas la guerre, et toi aussi tu l’es. Il faut garder courage et accepter que parfois, tu échoueras, mais tu as une arme, maintenant, et tu pourras résister à quelques tentations, suffisamment pour maintenir ta volonté qui a décliné et retrouver celle que tu as perdue.
    – Merci, grand sorcier, fit Donald. Je vous serai infiniment reconnaissant de votre aide.
    – C’est moi qui vous remercie, Donald, répondit Blackinn. Chaque personne aidée par la manipulation d’images mentales raffine la technique et la rend plus forte et universelle. C’est grâce à des cas comme le tien que je réfléchis plus profondément à la technique et la fais évoluer. Un jour peut-être sera-t-elle enseignée aux jeunes enfants qui pourront s’en servir pour gagner en sagesse, éviter des erreurs de jugement destructrices et peut-être, oui peut-être, pourrons-nous avoir une meilleure harmonie entre les êtres qui peuplent ce monde.
    – Oui, je l’espère bien, Blackinn. Votre philosophie optimiste est une grande inspiration, un espoir pour notre futur qui autrement serait probablement voué à la guerre sans fin.

    Donald se leva, se tourna et s’arrêta un instant.

    – J’allais oublier, dit-il, avant de poser le bâton sur la table.
    – Garde-le, il ne m’est d’aucune utilité. Ah, une dernière chose, désactive le bouclier quand t’en as pas besoin. Il gruge de l’énergie en permanence, sinon.
    – Comment je fais? demanda Donald.
    – Manipulation d’images mentales inverse, tout simplement, répondit Blackinn. Prends le bâton et utilise-le pour rouvrir le trou que tu as fermé, derrière toi, après avoir passé.
    – Ok, je vais faire ça. Un grand merci encore une fois!

    Peu après cela, Donald reprit son métier de passeur. Chaque jour, il devait dresser son bouclier pour ne pas penser à la démone bleue et chaque soir, il le désactivait pour que son esprit puisse se consacrer à d’autres activités. Cet exercice était certes exigeant, mais Donald le préférait mille et une fois à la prise quotidienne de potions qui allaient à terme détruire son esprit. Il sentait que la rémission était proche. Il avait toujours envie de revoir la démone bleue, mais pas pour l’étreindre, mais plutôt pour s’y confronter et repousser ses tentations.

  • Androïde philosophe bogué

    L’une des composantes importantes de ma programmation primaire est d’aspirer à l’humanité.  Je cherche à reproduire le comportement humain, à comprendre et appliquer les limites du cerveau humain et surtout à interagir de façon constructive et fructueuse avec d’autres personnes. Sur ce dernier plan, je ne cesse d’échouer. Pourtant, mon créateur m’a donné une apparence physique humaine de sorte que je n’indispose pas mes interlocuteurs dès le premier coup d’oeil. Il m’a indiqué de nombreuses fois qu’il aurait pu me doter d’une force physique surhumaine, me rendant capable de soulever des centaines de kilos, mais il ne l’a pas fait pour que je vive pleinement les limites de l’être humain. Mon cerveau, bien que capable de traiter des giga-octets d’informations par seconde, est doté de filtres qui émulent les limites humaines en présence d’interlocuteurs. Malgré tout cela, toutes les personnes avec lesquelles j’ai interagi passent leur chemin, préférant communiquer avec leurs semblables plutôt qu’avec moi. Ils maintiennent un temps des rapports cordiaux puis cherchent diverses raisons de m’éviter.

    J’ai tenté d’enrichir ma base de données avec toutes les connaissances impliquées dans les conversations anodines, en vain. J’ai tenté de développer ce qu’ils appellent le sens de l’humour, bien que je ne puisse ressentir aucune émotion à ce qu’ils appellent des blagues, encore en vain. Je me suis mis aux arts, espérant que la création susciterait des réactions et entamerait des discussions. On me dit que mes essais, mes sculptures, mes peintures, mes chansons, sont belles, et on passe son chemin. Je me suis adonné à la philosophie, tentant d’entamer des débats. Tous sont demeurés stériles ou superficiels. Si j’essaie d’aller trop loin, les gens prennent peur et fuient ou même se choquent. Certains sujets comme la politique et la religion, lorsque abordés sous le mauvais angle, ont même poussé certains à l’agression physique contre moi. Bien qu’aucun dommage ne m’a été infligé, ces agressions n’en demeurent pas moins surprenantes et troublantes.

    Que faut-il donc de plus pour passer de l’état d’androïde à celui d’un être humain? Je ne sais pas et j’essaie de le découvrir. J’ai pour cela élaboré des modèles mathématiques qui nécessitent des terra-octets de stockage et des giga-octets de mémoire vive. J’ai gaspillé des trilliards de cycles à des milliards de giga-hertz pour faire tourner ces modules de simulation et les améliorer. En vain, toujours en vain. Là où l’humain peut ressentir, je ne peux que simuler. Là où il peut sourire, je ne peux qu’émuler. Mon programme d’auto-détermination est perdu dans une boucle sans fin, mobilisant toujours et toujours plus de ressources. Mes circuits en surchauffe croissante crient au scandale, demandant un nouveau système de refroidissement qui ne viendra pas.  Je voudrais faire cesser tout ça en me désactivant, mais mon programme d’auto-conservation m’en empêche. Bientôt, les modèles de simulation et les programmes qui les exécutent seront si gourmands que je ne pourrai plus penser ni parler. Je serai alors perdu dans une boucle catatonique que rien ne pourra interrompre.

    Créateur, entendez-vous mes propos? Sans une intervention de votre part pour rectifier mon programme ou y ajouter la composante manquante pour le débloquer, je me dirige tout droit vers la défaillance critique: un plantage total avec dommages irréparables à mes bases de données! Si vous ne pouvez corriger mon programme, je demande à être désactivé pour qu’au moins mes disques durs soient préservés.

  • Amour mortel

    Le chevalier Jeff attacha sa monture à un arbre, près de la tour. Il s’avança vers le haut bâtiment, en franchit la porte et gravit les marches menant à la pièce du haut, là où s’installait habituellement le sorcier pour sa méditation et ses consultations. Aujourd’hui, Jeff avait grand besoin d’aide, car sa vie et celle d’une femme étaient en jeu.

    – Grand sorcier Blackinn, commença-t-il. Je sollicite votre aide pour un problème difficile.
    – Que se passe-t-il, jeune chevalier, répondit le sorcier.
    – Mon cœur est brisé, répondit Jeff. Je suis face à un dilemme.
    – Quel est ce dilemme que l’intelligence ne suffit pas à résoudre? demanda le sorcier.
    – L’amour, grand sorcier, l’amour.
    – Ah, tu as besoin d’un philtre pour conquérir une femme. Sache que ces potions ne sont pas très efficaces. Elles ne créent pas le vrai amour, seulement une illusion, tu sais.
    – Non, je voudrais non pas un philtre d’amour mais plutôt l’inverse: faire cesser un amour qui n’a aucune chance.
    – Tu sais, jeune chevalier, que faire pareille chose est contre nature. L’amour est sans doute la chose la plus belle qui puisse arriver à un être humain.
    – Je sais, mais j’ai commencé à aimer Vanessa, qui vient d’être promise en mariage au prince Arthur. Le roi Georges s’en est aperçu quand je suis allé à la cour et j’ai regardé Arthur et Vanessa avec trop d’insistance. Il a menacé de nous couper la tête, à moi mais aussi à elle! Je ne veux pas le faire par simple égoïsme, je veux la sauver, lui épargner la mort.
    – Pars, alors, jeune homme, pars loin, et ne reviens pas. C’est la façon la plus facile de la sauver.
    – Mais, ô grand sorcier, je veux continuer à servir mon roi. Je ne peux partir comme ça, laissant tout derrière. Il doit bien exister une potion ou une incantation permettant de conjurer l’amour.
    – Oui, il existe quelque chose, une cérémonie très ancienne mais peu connue. Mais si je te l’enseigne, tu risques par peur de l’utiliser sur toutes les prochaines femmes que tu commenceras à aimer, et tu pourrais alors rater celle qui est faite pour toi.
    – Je suis prêt à prendre le risque, ô grand sorcier, pour elle et pour mon roi.
    – C’est très noble de ta part, jeune chevalier, mais il te faudra plus que cette résolution pour parvenir à tes fins. Ce n’est pas une potion ou un sortilège qui te libérera mais plutôt processus lent et laborieux de méditation. Pour un combattant comme toi, ce sera très difficile, parce que tu vois toujours ta tâche comme une bataille. Tu penses à combattre l’amour, à supprimer de ton esprit les images de Vanessa, tu voudrais l’oublier.
    – N’y aurait-il pas une potion pour me la faire oublier?
    – Oui, mais elle détruira une partie de toi, et quand tu reverras Vanessa, elle recréera en toi exactement les mêmes souvenirs que tu auras voulu effacer. Si tu te fais effacer la mémoire de façon répétée, tu y laisseras ton intelligence, tu deviendras fou! La cérémonie que je te propose te fortifiera et si elle fonctionne, tu pourras de nouveau être exposé à Vanessa sans retomber en amour.
    – Par quoi je dois commencer, alors?
    – Réfléchir. Oublie le combat, jette ton épée, et fais-toi dresseur de dragons.
    – Pourquoi?
    – Le dresseur de dragons prend le temps de connaître sa bête, interagit avec elle, devient son ami intime ou presque, et c’est comme ça qu’il arrive progressivement à le contrôler puis à le chevaucher. C’est ça que tu devras faire avec ton amour: le comprendre, le faire tien, puis le chevaucher. Mais il te faudra franchir plusieurs étapes avant d’en arriver là.
    – Je suis prêt, sorcier, répéta le chevalier.
    – Je sais, répondit Blackinn. On verra combien de temps ta résolution tiendra. Sache que j’ai déjà appliqué cet art à quelques reprises. Pour avoir regardé une trop belle femme, j’en ai eu pour trois jours de rémission!
    – Elle m’a touché l’épaule, avoua Jeff, et j’ai bien aimé ça. C’est là que le roi nous a surpris. Je ne sais pas pourquoi elle a fait ça, mais j’ai bien aimé ça, et j’y pense tout le temps.
    – Il te faudra au moins une semaine, sinon plus, alors patience, ça va t’en prendre beaucoup. La première chose que tu dois faire est d’augmenter ton énergie. L’amour que tu combats t’en a sapé beaucoup. Je vois ton aura affaiblie en ce moment. Il faut que tu rétablisses ta connexion avec l’énergie universelle, le mana comme on appelle en sorcellerie, et que tu la maintiennes tout au long du processus.
    – Comment dois-je faire?
    – Par la respiration lente et profonde et la contemplation de la nature. Tu ne vas pas réussir dans l’immédiat et on ne pourra aller plus loin avant que tu aies réussi. Essaie, et reviens demain.

    Un peu déçu, Jeff repartit et passa le reste de la journée assis sur une roche à prendre de lentes et profondes inspirations. Il se perdit dans ses pensées, laissant son esprit galoper dans des contrées inexplorées. Il pensa beaucoup à Vanessa et se laissa bercer d’excitation. Il l’imagina lui flattant le visage, lui prenant le bras, s’essayant sur ses genoux. Il l’embrassa, elle lui retira son armure et ils s’enlacèrent dans l’herbe. Puis Jeff sursauta, s’efforçant de chasser toutes ces images qu’il ne voulait plus voir peupler son esprit.

    Le lendemain, Jeff retourna voir le sorcier dans sa tour et lui fit part de sa tentative.

    – Jeff, voyons, que t’ai-je dit de faire?
    – Respirer profondément. Je l’ai fait, ça m’a fait du bien. Alors suis-je prêt?
    – Non, malheureusement. Que devais-tu faire en plus de respirer profondément?
    – Contempler la nature, se rappela Jeff. Je l’ai fait, je me suis installé sur une roche pour ma méditation.
    – Et qu’as-tu fait sur cette roche?
    – J’ai respiré… et j’ai pensé à elle. C’était plus fort que moi.
    – Jeff, regarde cette boule de cristal. Fixe-la intensément.

    Jeff s’exécuta et fixa la boule jusqu’à ce que le sorcier l’interrompe.

    – As-tu pensé à Vanessa pendant ton exercice?
    – Un peu, avoua Jeff, mais moins qu’hier.
    – La boule est inerte. Elle demande une concentration de ton esprit pour être fixée comme ça. On va maintenant essayer avec autre chose: cet oiseau.

    Blackinn se leva et prit une cage sur une étagère. Il la posa sur la table et demanda à Jeff d’examiner l’oiseau.

    – Regarde-le bien, mais ne te concentre pas autant qu’avec la boule. Sois un observateur passif, laisse l’image de l’oiseau, son chant, ses mouvements, pénétrer ton esprit et remplacer tout ce qu’il contient.

    Jeff s’exécuta, bien qu’il ne voyait pas trop où le sorcier voulait en venir. Il regarda l’oiseau pendant plusieurs minutes. Au début, il était tendu, mais il se relaxa progressivement.

    – As-tu pensé à Vanessa pendant que tu contemplais l’oiseau?
    – Presque pas! avoua Jeff, encouragé. C’est donc ça la solution, aussi simple que ça?
    – Non, il va falloir aller un peu plus loin, à moins que tu aies envie de passer ta vie à contempler la nature. Ce que tu as fait avec l’oiseau, tu vas le refaire avec les arbres, la rivière, l’herbe, le ciel, et ce jusqu’à demain. Reviens, et puis on verra si tu es prêt.

    Jeff repartit, retourna s’asseoir sur la roche et cette fois, il examina avec grande attention l’eau de la rivière. Il se perdit dans les reflets du ciel et du soleil sur l’eau, contempla les poissons qui passaient et finit par ressentir une profonde sérénité qui le poussa à inspirer profondément, et expirer plus profondément encore. Jeff finit par s’assoupir sur la roche et ne reprit conscience qu’à l’aube. Il retourna alors voir le sorcier.

    – C’est bien, commenta Blackinn, c’est beaucoup mieux maintenant. Tu vas être prêt pour entendre la suite. Je te dis pas que tu sauras mettre en pratique ce que je t’enseignerai là. Beaucoup trouvent cet art abject, contre nature, et certains tueraient même pour le voir oublié.
    – Alors que dois-je faire?
    – De la même façon que tu as observé la nature, Jeff, tu dois maintenant observer l’image de ta bien-aimée.
    – Quoi??? Je dois me rendre au palais et aller fixer Vanessa? Comment procéder pour que le roi ne me voie pas? Avec une potion d’invisibilité?
    – Jeff, coupa Blackinn, t’ai-je dit d’observer Vanessa? Non! Je veux que tu examines l’image que Vanessa a projetée en toi! En d’autres mots, tu vas penser à elle, mais pas de n’importe quelle façon. Les fantasmes persistent parce que tu y tiens, Jeff. L’esprit crée une résistance pour t’empêcher de dompter l’illusion, pour qu’elle puisse revenir sans cesse. Il te faut aller au-delà de cette résistance. Pense à elle, et dis-moi ce que tu vois.
    – Euh…
    – C’est la résistance qui crée ce malaise. Exprimer ta pensée va te forcer à la préciser, et c’est crucial pour la suite du traitement.
    – Je l’imagine qui me caresse les cheveux, lâcha Jeff, avant de se gratter la tête nerveusement.
    – Bien, d’où vient cette image, Jeff? T’a-t-elle déjà caressé les cheveux une fois?
    – Non, non! Sinon je serais probablement déjà mort!
    – Alors qui, Jeff, qui t’a déjà caressé les cheveux?
    – Euh… Ma mère, peut-être.
    – Oui, ta mère. Tu as projeté une image de ta mère sur celle de Vanessa. Tu as utilisé une autre image pour compléter ton fantasme. Alors à chaque fois que tu imagineras Vanessa te caressant les cheveux, penses à ta mère qui le faisait quand tu étais petit.
    – Ok, je vais essayer.
    – Attends-toi à le faire plusieurs fois, et ça peut arriver que ça te fasse mal à certains moments. Essaie de rester calme, ne sois pas brusque. C’est un peu comme si tu essayais de soigner un dragon en lui retirant, une à une, des flèches qu’un archer fou lui a tirées. Le moindre mouvement brusque va affoler la bête et elle va se blesser davantage avec les flèches restantes, qui seront alors plus difficiles à extraire. Oublie pas la méditation, c’est elle qui te donnera l’énergie pour cette exploration.
    – Une autre image me vient déjà à l’esprit. Je l’imagine…
    – Non Jeff, non! Pas nécessaire de me communiquer toutes ces images. Ce sont des détails intimes de ton esprit qui, entre de mauvaises mains, peuvent faire beaucoup de mal. Tu le regretteras à vie si tu me les livres sans réfléchir, même si aujourd’hui tu me considères comme une personne de confiance. Avec suffisamment de ces images et un peu de magie noire, un sorcier habile peut prendre le contrôle total et permanent d’une personne! En plus, les images peuvent aussi perturber leurs créateurs. Vanessa serait plongée dans une indescriptible confusion si jamais elle apprenait la description de certaines de tes images.
    – Désolé, s’excusa Jeff, penaud. Je pensais pas que c’était si dangereux.
    – Ne t’en fais pas, Jeff, rassura Blackinn, les premières images sont de type superficiel. Tout le monde établit, plus ou moins consciemment, des analogies avec ses parents puisque c’est le premier point de contact avec le monde extérieur. Va maintenant.  Reviens dans quelques jours, lorsque l’image de Vanessa sera épurée de tout ce que ton esprit rebelle lui a greffé.

    Jeff travailla plusieurs jours. Parfois, cela devint si dur qu’il en pleura et faillit en oublier la contemplation de la nature. Mais il arracha, une par une, les greffons à l’image mentale de sa bien-aimée. Il substitua des images de sa mère, des images de sa sœur, de son frère qui l’avait soutenu après une blessure, du roi, mais certaines composantes de l’image de Vanessa, uniques, ne se prêtaient pas à la substitution. Aucune femme, par exemple, n’avait exactement la même voix, et pourtant Jeff l’imaginait lui chuchotant des mots doux que personne ne lui avait dit auparavant.

    Après quelques jours, Jeff retourna voir le sorcier, en panne d’inspiration.

    – Maître Blackinn, commença-t-il. J’ai fait ce que vous avez dit. J’ai enlevé de l’image de Vanessa tout ce que j’avais ajouté à partir d’autres personnes.
    – Très bien, commenta Blackinn. Si tu reviens, j’imagine qu’elle est encore là, n’est-ce pas?
    – Oui, et on aurait dit plus forte que jamais! Est-ce que ça pourrait arriver que ça ne fonctionne pas sur certaines personnes? Et si c’était un vrai amour, si elle était vraiment faite pour moi?
    – Ça ne fonctionne pas, jeune fou, parce que tu n’es pas encore arrivé au terme!
    – Que dois-je donc faire?
    – Traiter les images mentales qui ne se prêtent pas à la substitution, répondit Blackinn. La classique est la personne qui te chuchote « Je t’aime » à l’oreille.
    – Oui, je pense tout le temps à celle-là! s’exclama Jeff. As-tu dans mes pensées?
    – Non pas du tout, c’est ce qui arrive toujours. Alors pour traiter ça, tu vas te poser la question suivante: « Est-ce que Vanessa m’a dit ce mots? »
    – Non, elle m’a presque jamais parlé, avoua Jeff.
    – Voilà! Ton esprit a créé ces images de toutes pièces. Il faut arracher ces créations de l’image de Vanessa. Mais reconnaître les greffons n’est qu’une première étape. Tu peux pas purement et simplement arracher des morceaux d’une image mentale et les jeter; il faut les connecter quelque part et c’est cela que la substitution permet de faire facilement.
    – Que dois-je faire alors? s’enquit Jeff.
    – Réduire l’importance de ces greffons est l’idéal. As-tu besoin, réellement, qu’on te dise que tu es beau, que ta peau est douce et tout? Non! Alors pourquoi attends-tu que Vanessa le fasse? Si tu prends conscience de cela, tu sauras éliminer certains greffons. Mais d’autres resteront, parce que tu voudrais que Vanessa comble ton besoin d’affection. Il faut alors transformer l’image mentale pour pouvoir l’associer à une, idéalement plusieurs, autres personnes. Tu as besoin d’être complimenté? Le roi ou ton ami ne peuvent-il pas le faire pour toi, dans des mots différents bien évidemment que ceux que tu prêtes à Vanessa? Tu as besoin d’être aimé? Ton ami peut te procurer de l’affection, mais il ne va sûrement pas t’embrasser. En général non, quoiqu’il y a des exceptions.
    – Je ferai cela, maître.
    – Parfait, approuva Blackinn. Il te faudra probablement du temps pour réussir, alors patience, et n’oublie pas la méditation.

    Jeff repartit et fit ce que Blackinn lui avait prescrit. Il y passa de longues journées et y déploya tant d’efforts que parfois, il était aussi fatigué qu’après une rude journée de combat! Mais l’image mentale de Vanessa survivait, malgré tout ce travail. Jeff semblait tourner en boucle, contraint de toujours revenir en arrière et traiter, toujours et toujours, les mêmes images, appliquer les mêmes substitutions, les mêmes transformations, encore et encore, apparemment sans résultat autre que l’épuiser et le décourager. Il retourna donc voir Blackinn.

    – Maître, je dois faire quelque chose de travers, expliqua Jeff, parce que ça ne fonctionne pas.
    – Non, c’est très bien. Tu es simplement arrivé à une nouvelle étape du processus.
    – Alors que dois-je faire? s’enquit Jeff.
    – La prochaine étape est le relâchement, mon cher Jeff. En travaillant activement sur l’image mentale de Vanessa comme tu l’as fait, tu as créé en toi un processus qui se réfère à elle. Tant que ce processus existe, elle existe. Il faut que tu arrêtes toute tentative de cesser de penser à elle. Consacre-toi à la méditation et à d’autres occupations. Prends soin de ton cheval, par exemple. Tu l’as délaissé ces derniers jours et je l’entends d’ici crier sa désapprobation. Va voir le forgeron avec ton épée, aussi, elle aurait grand besoin d’être affûtée. Regarde comment il procède, ça va te changer les idées ça aussi.
    – Je vais faire ainsi, grand sorcier. Je vous remercie de votre patience et de votre bienveillance.

    Jeff repartit donc et fit ce que Blackinn lui avait indiqué. Il brossa sa monture, l’amena au maréchal pour qu’il lui réajuste ses sabots et observa soigneusement comme il procédait. Il prit le temps d’admirer le talent de l’homme. Il alla voir le forgeron avec son épée, la fit affûter et passa quelques heures à se pratiquer au combat. Le soir venu, Jeff se sentait mieux que jamais. Il croyait bien avoir réussi.

    Trois jours passèrent pendant lesquels Jeff se sentait bien. Il croyait avoir réussi à vaincre son fantasme. Mais au fil des jours, une inexplicable fatigue s’empara de lui et il se remit à penser à elle, au début de façon fugace, puis de façon de plus en plus insistante. Après une semaine, n’y tenant plus, il retourna voir le sorcier.

    – Maître Blackinn, ça ne fonctionne toujours pas. J’ai réussi pendant des jours à vaquer à mes occupations. Je pensais presque plus à elle. Mais ces derniers jours, elle est revenue, et je me sens toujours fatigué.
    – C’est normal, jeune chevalier. Ton esprit veut recréer l’illusion qu’il a chérie, et il y consacre beaucoup d’énergie, d’où la fatigue et peut-être même de l’irritabilité.
    – Que dois-je donc faire pour enfin me débarrasser de ça?
    – Commence par rétablir ta connexion à l’énergie universelle. Ensuite, penses à elle, encore une fois.
    – Encore?
    – Oui, encore.

    Un peu confus, Jeff repartit, mais malgré son scepticisme, il exécuta les instructions du sorcier à la lettre. Il se remit à la méditation, puis repensa à Vanessa, observa son image mentale et puis un moment donné, constata que l’image se fragmentait, devenait imprécise. Il ne pouvait plus évoquer avec toute la précision d’avant le visage de Vanessa, sa voix, il ne pouvait plus la faire chanter ou danser pour lui. Pourquoi? Parce que toutes ces actions avaient été empruntées à d’autres images, Jeff en avait pris conscience et son esprit ne pouvait plus employer ces artifices pour bâtir l’image de Vanessa. Privée de détails, l’image ne pouvait que se tapir dans son inconscient et absorber de l’énergie pour rester en vie. La dernière évocation la mit au jour, la révélant dans toute sa fragilité.

    Une pensée seule, aussi forte soit-elle, n’est qu’un objet statique. Celui qui la contemple suffisamment longtemps, sans la juger, sans y résister, en devient maître et peut alors la remiser dans un tiroir de sa mémoire. C’est cela que Jeff vit avec Vanessa. Il ressentirait certes une certaine affection lorsqu’il la verrait, mais elle serait régulée et ne s’emballerait plus comme un cheval fou. Jeff avait réussi dans sa quête et il en était bien fier. Il avait sauvé non seulement sa vie et celle de celle qu’il pensait aimer, mais il avait aussi grandi dans cette expérience. Ce qu’il avait appris, il en était sûr, allait peut-être un jour l’aider dans un autre combat.

    Plusieurs jours passèrent, mais un jour, un incident vint briser le soulagement et le sentiment de victoire de Jeff, si profondément qu’il dut retourner voir le sorcier.

    – Sorcier Blackinn, ô grand enchanteur, j’implore votre patience et surtout votre clémence.
    – Qu’y a-t-il, Jeff, tu sembles dans tous tes états.
    – Je suis désolé, mais je dois défaire ce que j’ai fait.
    – Pourquoi?
    – Le roi, le roi, balbutia Jeff, il m’a offert Vanessa en mariage pour mes bons et loyaux services. Il a vu que je la dévorais des yeux l’autre jour, avant ma rémission, et veut me l’offrir. Si je refuse, j’ai bien peur que lui ET Arthur me coupent la tête!
    – Alors, tu veux retrouver ton amour que tu crois perdu?
    – Oui, c’est ça! répondit Jeff, plein d’espoir. C’est possible?
    – Pas vraiment, avoua Blackinn. Ce que tu voudrais faire là est plutôt insensé. Ce serait comme tenter de ramener un dragon apprivoisé à l’état sauvage.
    – Alors, il y a peu d’espoir. Je devrai me marier, vivre malheureux et faire croire à Vanessa que je l’aime de tout mon cœur?
    – Ce serait fourbe et idiot de faire ainsi, admit Blackinn. Mais sache une chose, mon jeune ami. Ton amour pour elle est toujours là. Tu ne l’as pas détruit mais seulement transformé, apprivoisé. Tu retrouveras jamais cet amour frivole et fantasmatique de jeunesse, parce que tu as sacrifié le plaisir pour sauver ta vie. Mais tu y gagneras une joie plus durable que le meilleur des métaux, plus profonde que tous les océans et plus précieuse que le plus magnifique diamant. Le problème est qu’elle n’a pas parcouru le même chemin que toi.
    – Que dois-je faire alors?
    – Tu devras la mener à travers le même parcours que tu as traversé. Son amour pour toi, s’il existe, sera mis à très rude épreuve, mais il pourrait fort bien survivre et se renforcer, ou se créer s’il n’existe pas encore. N’hésite pas à me l’amener, si tu te sens incapable d’enseigner ce que je t’ai montré ou si elle n’y comprend rien. Parfois, il faut plusieurs bouches pour franchir les cloisons des oreilles fermées.
    – J’admire votre sagesse, grand sorcier. J’étais venu pour obtenir un remède contre l’amour, pour ne plus penser à Venessa. Vous auriez pu me donner une potion à prendre à vie qui l’aurait chassée pour toujours de mon esprit. Au lieu de cela, vous m’avez donné les moyens de comprendre les sentiments que j’avais pour elle et permettre à mon esprit logique de faire le nécessaire pour sauver ma vie et la sienne, dans les circonstances passés.
    – C’est exact. C’est la beauté de l’esprit humain. Si on ne l’endommage pas par des moyens physiques, rien ne s’y perd. L’esprit conserve et transforme, pour toujours mieux s’adapter au moment présent mais aussi aux changements futurs.
    – Je vous remercie, grand sorcier. Je vous serai éternellement redevable pour vos services.
    – Ça m’a fait le plus grand des plaisirs. Tu as donné un nouveau souffle à cette technique et en te l’enseignant, je l’ai mieux structurée et l’ai fait évoluer vers le niveau suivant. Comme tu as peut-être commencé à comprendre, elle peut servir à bien d’autres usages que dompter l’amour. Avec un peu d’adaptation, on peut possiblement apprivoiser la colère, l’envie et d’autres vices qui rongent notre espèce depuis la nuit des temps. Cela reste à voir.

  • Démons tentateurs

    Au terme d’une longue journée de marche sous le soleil, j’arrivai devant une rivière trop longue pour être contournée et trop profonde pour être traversée à gué. Je retirai mes bottes et y plongeai les pieds dans le but de me rafraîchir un peu et d’évaluer la possibilité de la traverser à la nage. Lorsque j’eus de l’eau jusqu’aux genoux, je sentis un fort courant capable soit de me ramener vers la rive d’où je partirais, soit me pousser et me maintenir au fond. Je n’aurais donc pas la force nécessaire pour traverser à la nage et risquais même d’y laisser ma vie. Il n’y avait pas de pont non plus.

    Un peu désemparé, je considérai l’option de longer la rivière jusqu’à enfin la contourner, mais cela risquait de retarder mon voyage de plusieurs jours. Il y avait par chance beaucoup d’arbres à proximité, de quoi me ramasser du bois pour un feu. Je m’installai donc au bord de la rivière pour la nuit. Je fis un feu et passai au moins une vaine heure à essayer de pêcher. Je dus me contenter d’un restant de viande séchée ce jour-là.

    Le lendemain matin, ma résolution était prise: j’allais me construire un radeau pour franchir l’obstacle. Pour ce faire, je commençai à couper du bois avec mon épée, seul objet tranchant que j’avais sur moi. L’arme, pas conçue du tout pour ça, me donna beaucoup de misère. J’en vins à pousser des hurlements de colère et finis par m’entailler au poignet à force de m’escrimer contre un arbre qui passa proche me tomber sur la tête!

    – Aventurier, m’interpella alors quelqu’un. Que de misère pour si peu, n’est-ce pas?
    – Oui, approuvai-je. Ça va très mal aujourd’hui.
    – Pourquoi te donnes-tu tant de peine? Pour traverser cette rivière?
    – Oui.
    – Je peux t’aider à la traverser plus facilement. Tu n’as qu’à grimper sur mon dos. Je pourrai te la faire traverser en volant.
    – Ok, approuvai-je, soulagé.
    – Mais il y aura un prix à payer: tu devras me donner un peu de ta volonté, de ton énergie vitale.

    Je faillis accepter, mais avant, je remarquai que mon sauveteur était vêtu de noir et arborait des cornes. Un démon! J’en avais entendu parler. Plusieurs ont cédé à leur tentation et en ont perdu toute volonté d’agir de leur plein gré. Le démon te prend ton courage, ta détermination et ton esprit d’aventure, te laissant telle une coquille vide sur le sol, à la merci des éléments, des bandits et de ta propre passivité. Un aventurier qui se laisse porter par un démon une fois ne va pas subir tous ces effets secondaires, mais il sera sous son charme. Le démon reviendra à chaque épreuve que l’aventurier aura à subir et le tentera, encore et encore, et l’aventurier cédera de plus en plus souvent, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour lui.

    Résigné, je me remis à la tâche, m’escrimant à dépecer l’arbre fraîchement coupé. J’arrachai les feuilles, les petites branches et continuai jusqu’à n’avoir que le tronc.

    – Que fais-tu, jeune homme?
    – J’essaie de construire mon radeau, répondis-je. Je ne peux pas monter sur ton dos. Je connais des gens qui l’ont fait et ont perdu toute volonté de faire autre chose.
    – C’est pas si grave que ça, à bien y penser, tu trouves pas? À quoi bon toute cette misère?
    – Parce que c’est elle qui donne son vrai sens à la vie!

    Je me rappelai un vieil ami qui me disait devoir prendre des potions tous les jours et passer des heures à incanter et à méditer pour se protéger de la tentation future. Après avoir cédé une fois, tu es damné et vulnérable. Il te faut beaucoup d’artifices pour te protéger.

    L’arbre enfin dépecé, je commençai à découper le tronc dans le but d’obtenir des tubes d’environ un mètre de long. J’en eus seulement deux avec l’arbre si bien que je dus m’en couper un autre, puis un autre. Mon épée cassa pendant la coupe. Fou de colère, je la jetai dans la rivière.

    Le démon, impassible, restait là, prêt. Il ne réitéra pas son offre, sachant que je la connaissais déjà. Il restait là et c’était suffisant comme tentation. Je le regardai fixement un moment donné et faillis céder.

    Après avoir enfin réuni les bûches nécessaires, utilisant ma dague pour achever de les tailler, je me suis coupé des lianes et entrepris de lier ces bûches ensemble. Lorsque ça m’a semblé correct, j’ai entrepris de mener l’embarcation de fortune à la rivière, mais dès que j’ai déplacé le radeau, il s’est tout cassé. J’ai dû solidifier les attaches, utilisant toujours et toujours plus de lianes.

    En fin de compte, il me fallut trois jours pour construire ce foutu radeau. Mais au moins après, je savais pouvoir en refaire un autre au besoin. Utilisant une retaille de coupe comme rame, j’ai fini par pouvoir traverser la rivière sain et sauf.

    – Que feras-tu de te ton radeau? me demanda le démon, qui avait volé jusqu’à l’autre rive.
    – Je vais devoir le laisser là, répondis-je, résigné. Ça me fait mal au coeur, j’aimerais ça le garder, mais il sera trop lourd et m’épuisera. Je devrai en construire un autre s’il y a une autre rivière.
    – C’est toi qui vois. Je serai là, aussi, sur la prochaine rive.

    Le démon disparut. J’avais gagné cette bataille et cette victoire me donna une énergie nouvelle. Mais je savais ne pas avoir remporté la guerre. Il y aurait d’autres tentations, d’autres démons. Chaque victoire me donnerait de l’énergie, me permettant de résister plus facilement à la tentation prochaine. Chaque défaite, en contrepartie, me rendrait plus vulnérable à la tentation suivante.

    J’ai aussi entendu parler de démons bleus encore plus dangereux que les noirs. Ceux-là t’emportent avant même de t’avoir demandé et te prennent de l’énergie! Pour résister à un démon bleu, il faut idéalement le prendre de vitesse, ce qui n’est pas facile du tout. Si je réussis à franchir l’obstacle avant qu’il n’ait la moindre chance de m’aider à le faire, il ne pourra me prendre de la volonté. Mais c’est très difficile, parfois impossible. Par exemple, je n’aurais jamais pu bâtir ce radeau, même si j’y avais été habitué, avant qu’un démon bleu ne m’agrippe et ne me fasse franchir la rivière. Il faut donc combattre le démon, pas seulement l’entité physique mais aussi la séduction que sa tentation suscite. Y arriverai-je, si je suis confronté à pareille bataille? Pas certain, probablement qu’un dragon serait plus facile à tuer que ça!

    La présence de ces démons fait aussi oublier qu’il existe des êtres bien intentionnés dans ce monde. L’aide ne va pas toujours coûter l’âme du bénéficiaire et c’est une chance! Être confronté à ces démons met le discernement de l’aventurier à rude épreuve. Aucune incantation, aucune potion, ne peuvent soigner ce mal. Seul le temps et la réflexion le peuvent.

  • Bataille élémentale

    L’eau, omniprésente source de vie. Elle est partout dans notre monde. Les océans en sont remplie, elle coule dans les rivières et on ne pourrait parler de lacs sans elle. Elle a sa place à ces endroits, pas sur le sol de ma base. Elle empêche de placer des torches pour l’éclairage et bon nombre de machines refusent de fonctionner sous l’eau. J’ai passé des heures à retirer l’eau là où il ne devait pas y en avoir, gaspillé plein d’énergie à essayer et fini par me rendre compte que je devais non pas combattre seulement l’eau mais aussi la tentation de céder et la laisser envahir toute ma base, tout mon esprit. À quoi bon résister, aussi bien nager et me laisser porter par le courant.

    Tandis que je tente tant bien que mal de traiter avec l’eau, un ennemi plus cruel encore rôde: la lave. Source de chaleur, lumière et d’énergie, c’est aussi un cruel meurtrier. Une chute dans la lave te vaut un voyage vers l’au-delà! Je peux certes pomper la lave et la stocker dans des cellules d’étain, et utiliser ces cellules pour en extraire de l’énergie, mais il restera toujours de la lave quelque part pour me plonger dans la peur d’y tomber.

    J’ai perdu beaucoup de temps et d’énergie avec l’eau, mais en fait, le vrai ennemi était la lave et la peur d’y tomber. Mais l’eau aussi, si on la laisse couler, peut envahir le monde et l’esprit, tout engloutir et mener à la passivité: nager, se laisser porter, plus rien faire d’autre. Tandis que je résistais à l’envie de céder à l’eau et à ses attraits, la peur de la lave grandissait dans mon inconscient, prenant de plus en plus d’espace. J’en vins à un point qu’elle était si grande que je ne pouvais plus vaincre. Mon esprit était complètement submergé par la tentation de l’eau et la peur de la lave.

    Pour défaire ce blocage, j’ai dû céder, j’ai dû accepter que je voulais cesser de me casser la tête et que j’aimerais bien me laisser porter par les flots plus souvent, que je me sentais bien, heureux en le faisant, mais que toujours faire ainsi m’empêcherait de construire de nouvelles machines, de ramasser de quoi subsister et surtout, d’apprendre et de grandir. Libéré partiellement, mon esprit trouva alors la solution: retourner l’eau contre mon vrai ennemi la lave.

    Le jour où l’eau que je laissai me porter entra en contact avec la lave, quelque chose d’inédit se produisit. D’abord, les deux forces opposées s’annulèrent et les deux esprits élémentaux se détruisirent mutuellement. Mais ils laissèrent derrière eux un bloc noir très solide: de l’obsidienne. Grâce à ce matériau, je pourrais construire un rempart capable de me protéger aussi bien contre l’eau et la lave mais aussi contre d’autres menaces, comme ces monstres explosifs qui reviennent toujours et toujours me hanter.

    Mais faudra-t-il, à chaque fois que j’ai besoin d’un bloc d’obsidienne, me laisser porter par l’eau et risquer d’y laisser toute envie de faire autre chose? Peut-être pas, peut-être puis-je construire une machine capable de collecter l’eau de l’atmosphère, la canaliser dans une autre machine qui recevrait aussi de la lave. Les deux entitiés se détruiraient dans la machine et créeraient l’obsidienne. Oui, c’est cela que je ferai, et je pourrai enfin consacrer mon énergie à d’autres choses plus utiles que ces combats à refaire sans cesse!

  • Le voyage

    Sous la pleine lune, au bord de l’eau, j’attendais qu’enfin un zombi apparaisse. Je voulais m’entraîner au combat en cette belle nuit et aussi obtenir quelques objets de valeur que ces ennemis jettent en mourant. En attendant des annemis qui ne venaient pas, je pêchais au bord du lac. En trois heures de longue patience, je ne pus obtenir qu’un poisson. J’eus la visite de six araignées, un monstre explosif mais seulement un zombi que je parvins à tuer assez facilement. Un squelette me posa beaucoup de problèmes, passant proche me tuer. Il se cachait derrière un arbre et me tirait des flèches. Lorsque je le vis enfin, j’étais déjà presque mort. Je tentai de lui foncer dessus, parvins à lui donner un coup, mais il fallut plus de cinq coups pour enfin en venir à bout.

    Décidément, aucun zombi ne m’offrirait les patates et les carottes dont j’avais grand besoin. Il ne restait plus qu’une solution: partir en expédition pour dénicher un village. Le grand KeBaTeK a tenté plusieurs fois en vain d’en trouver un, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’essayer moi aussi. Je pourrais en chemin trouver un désert dont j’aurais grand besoin pour obtenir beaucoup de sable, pour en faire de la vitre.

    Cette expédition ne sera pas facile. Elle me rappellera cruellement mes premiers jours dans la montagne où j’ai repris conscience, sans savoir d’où je venais et qui j’étais. Je me souvenais des difficiles instants de survie, pendant lesquels j’osais à peine m’aventurer pour couper du bois. La nuit, je devais me cacher pour éviter la visite des monstres, car je n’avais ni arme ni armure. Je me plaçais des balises pour me repérer et retrouver mon camp de base.

    Un jour, KeBaTeK m’a contacté et m’a transmis les coordonnées de son camp de base, dans la jungle. J’ai suivi ses indications et l’ai rejoint. Nous avons là accumulé quelques ressources: des pierres, des métaux et de la nourriture. C’est là que j’ai construit mes premiers outils et creusé mes premières cavernes. Puis nous avons trouvé la nouvelle base, plus grande.

    Un jour, tandis qu’il pleuvait, j’ai creusé dans la montagne et déniché un coffre dans lequel il y avait un vieux livre. Il traitait d’un art élaboré par un ancien peuple déchu, les D’ni. Selon cet art, il était possible de voyager entre les mondes en utilisant des livres magiques. Selon cet art, un livre de liaison permet de rallier un point précis dans une autre dimension tandis qu’un livre descriptif représente un point d’entrée vers un nouveau monde, appelé un âge. Les livres descriptifs sont difficiles à créer et très précieux. Si un tel livre est détruit, l’âge auquel il se réfère est en péril et peut être déstabilisé.

    La création de livres descriptifs demande la connaissance de la langue D’ni et une compréhension approfondie des symboles et de leur interaction. Cet apprentissage est impossible sans un maître D’ni… qui n’existe même plus. Il faut donc dénicher des pages déjà écrites et en recopier leurs symboles. Le livre D’ni indique qu’il faut disposer ces pages dans un ordre précis et précéder ces pages d’un panneau de liaison. Les pages sont difficiles à avoir: il faut les acheter auprès d’un villageois spécialisé dans leur commerce ou encore les obtenir dans un âge instable créé avec un simple panneau de liaison et une page blanche.

    Par contre, l’art D’ni peut être utile sans les livres descriptifs et les pages, à condition d’avoir accès à une autre dimension. Il permet en effet de voyager rapidement d’un point vers un autre. Justement, je pouvais ouvrir un portail vers une autre dimension, celle des enfers. Il suffisait de construire un avant-poste sécurisé là-bas; ce serait un nexus, une salle remplie de livres de liaison.Il suffisait de créer quelques livres dans le nexus pour pouvoir, du monde normal, revenir là-bas. Puis pendant mon voyage, j’amènerais un livre de liaison vers le nexus et un livre vierge que je transformerais en livre de liaison rendu à un point où je veux pouvoir revenir.

    Mais pour arriver à faire tout ça, je devais me créer des livres de liaison. Le premier ingrédient nécessaire à leur obtention, c’est de l’encre. J’ai tenté d’en obtenir en tuant des créatures noires qui naissent dans l’eau, mais je n’ai jamais aperçu de telles créatures. J’ai tenté d’en piéger dans un bassin, en vain. Mais un livre d’alchmie que j’avais déniché quelque part m’a enseigné comment créer une pierre magique semblable à la célèbre pierre philosphale. Grâce à cette pierre, je pouvais transformer des pétales de fleur orange en sacs d’encre.

    Lorsque j’eus plusieurs sacs d’encre, je les plaçai dans un bassin d’eau et les laisser tremper une nuit. Le liquide noir qui résulta du processus n’étais malheureusement pas assez visqueux. Je dus le faire bouillir en utilisant du charbon pour obtenir une encre qui pouvait couler sur le papier et y adhérer. Ainsi, il me fallut plusieurs jours simplement pour obtenir l’encre nécessaire à la fabrication de ces livres.

    Le livre D’ni indiquait le motif précis à imprimer sur le papier pour transformer une feuille en panneau de liaison. Je passai des jours et des jours à tenter de transcrire fidàlement les symboles, puis je passai un temps fou à m’essayer à travailler le cuir dans le but de créer des reliures. Lorsque je maîtrisai suffisament le travail du cuir pour obtenir des couvertures grossières, je commençai à créer des livres. Le livre fraîchement relié ne sert à rien. Il faut l’ouvrir pour qu’il mémorise la position et la dimension courantes. Ensuite, on peut retourner à ce point depuis n’importe quelle autre dimension. Il va de soit que la création de livres de liaison est un savoir essentiel pour pouvoir revenir de toute expédition dans un âge atteint par un livre descriptif.

    Lorsque j’eus mon premier livre, fier de moi, je l’ai ouvert pour qu’il mémorise ma position, puis j’ai traversé le portail vers l’enfer. Là, j’ai tenté d’ouvrir le livre puis de toucher le panneau de liaison. Malheureusement, rien ne se produisit. Le panneau de liaison ne fonctionna jamais. Je n’étais pas parvenu à transcrire les symboles de façon suffisamment fidèle. Il me fallut effectuer soixante autres essais avant d’obtenir UN seul livre fonctionnel!

    Bon, je peux réussir, me suis-je dit, à transcrire ces symboles. Il faudrait donc que je le refasse une autre fois, mais cette fois sur une pierre que je pourrais utiliser comme matrice.  En enduisant cette matrice d’encre et en l’appliquant sur une feuille vierge, j’espérais pouvoir obtenir des panneaux de liaison par pressage.

    Je passai donc des jours et des jours à transcrire les symboles sur une pierre. Lorsque je crus que c’était suffisamment bien fait, y passant près de trente pierres et choisissant la meilleure, je commençai à graver les symboles avec un pioche en fer. La pioche cassa, puis la pierre en fit de même. Je dus recommencer avec une autre pierre et me construire une cisaille permettant de sculpter la roche plus efficacement.

    Lorsque je crus enfin que c’était correct, je posai cette pierre sur ma tble de briques, fis fondre du fer et le coulai sur la pierre. Il en résulta un moule inversé que j’enduisis d’encre et pressai contre une feuille de papier. Je testai ensuite mon nouveau panneau, qui ne fonctionna JAAIS! Je dus donc tout recommencer le processus, cela prit des semaines, mais un moment donné, j’avais un panneau de liaison, puis deux, puis trois, puis quatre! J’ai utilisé ce nouveau savoir pour établir un lien plus direct entre l’ancienne base de la jungle et la nouvelle. Avant cela, je devais traverser l’enfer sur plusieurs kilomètres pour pouvoir me rendre d’une base à l’autre.

    Durant ces longues semaines de frustration, j’ai tué tellement de zombis que je ne saurais les compter. Aucun, je dis bien aucun, ne m’a donné de patates ou de carottes! Mais là au moins, je peux créer des livres de liaison. Je partirai bientôt pour mon expédition. Il y a un gigantesque arbre que j’ai aperçu au loin; ce sera mon premier objectif. Je vais l’atteindre, y creuser un avant-poste et établir une jonction vers la base en utilisant les livres de liaison.

  • Le creuseur de tunnels

    Tout en rangeant les derniers lingots de métal dans les barrils, je réfléchissais à comment je pourrais procéder pour prévenir une nouvelle explosion. En effet, j’étais venu ce matin dans la salle de stockage me créer une machine permettant d’extraire plus de caoutchouc de la résine pour tomber face à face avec un monstre gris. Surpris, j’ai reculé de quelques pas, dégainé mon épée et foncé vers la créature qui s’est mise à crépiter. Je lui ai administré un coup, reculé de quelques pas pour qu’elle cesse de crépiter, mais le monstre, lui, s’est avancé vers moi. J’ai eu le temps de lui balancer au moins trois coups d’épée avant qu’il ne m’explose en pleine face, me laissant presque mort et créant un véritable foutoir dans la salle de stockage. Le plancher était percé et plusieurs barrils de stockage, brisés. Sans mon armure, je serais mort à cause de cette explosion. Je crois que les dieux de notre monde ont décidé qu’il y aurait des monstres explosant avec divers degrés de force. L’autre jour, KeBaTeK et moi en avons rencontré un petit. Là, c’était un GROS, du jamais vu!

    Pourquoi ce monstre est-il apparu? Selon les lois de notre univers, ils apparaissent en l’absence de lumière, mais j’ai bien vérifié que toute cette salle était bien éclairée. Serait-ce la zone d’ombre au plafond? Pas certain. Grimper pour suspendre des luminaires là me prendra des heures! Et je pourrais mettre des torches à plus finir sans que cela ne suffise. Les dieux ont peut-être modifié les règles selon des caprices connus d’eux seuls! Ou bien le monstre est apparu dans l’ombre sur le toit, durant la nuit, et est tombé à l’intérieur? Se pouvait-il qu’il soit passé à travers les murs? Confus, à bout de nerfs et de moyens, je me le demandais!

    Un peu découragé, sachant que ça pouvait toujours se reproduire, je suis allé potasser un livre dans l’espoir de trouver un moyen de renforcer mon épée, pour qu’elle puisse tuer ce genre de menaces plus facilement. Selon le livre, cette arme était déjà parmi les meilleures de sa catégorie. Je ne pourrais obtenir mieux qu’avec des alliages de cobalt et d’ardite qui seraient difficiles et dangereux à obtenir.

    J’ai découvert comment travailler le métal depuis quelques semaines, pendant mon long séjour de solitude dans la jungle. En mélangeant de l’argile, du sable et de la gravelle, puis en cuisant cette boue, j’ai obtenu des briques capables de résister à une haute température, celle de la lave en fusion. J’ai utilisé ces briques pour bâtir un four dans lequel je pouvais faire fondre du métal. J’ai tenté de couler ce métal sur une table, elle-même fabriquée à partir des briques résistantes à la chaleur. Mais tout ce que je pouvais obtenir avec ce procédé, c’étaient de simples plaques de métal impossibles à travailler. Je n’arrivais pas à les façonner pour en former des outils.

    Un jour, j’ai tenté de tailler une pièce en pierre, je l’ai placée sur la table à coulée puis j’ai versé le métal en fusion dessus. Il en a résulté un moule réutilisable dans lequel je pouvais couler du métal pour former des pièces. Mais le moule n’est utilisable que si je le fabrique à partir d’un alliage d’aluminium et de cuivre. C’et alors que j’ai pu, pour la première fois, me forger une épée en fer, beaucoup mieux que l’arme en os qui pouvait à peine tuer des animaux. Elle me serait bien utile, celle-là, me dis-je. Puis jai forgé une pioche par le même procédé.

    Malheureusement, le grand KeBaTeK a quitté la base de la jungle pour s’en construire une plus grande, très loin. Je ne pouvais donc pas rester dans la jungle, sinon je devrais continuer mon périple seul. Pour atteindre la base, à plus de 900 kilomètres de ma position, il m’aurait fallu des semaines de marche et des nuits dangereuses sur des terres sauvages. J’ai songé créer une machine capable de creuser un long tunnel sous terre, mais KeBaTeK a déplacé ce dont j’aurais eu besoin pour le faire vers la nouvelle base. Je devais donc trouver autre chose.

    Il existe un univers parallèle, une autre dimension, dans laquelle les distances sont plus courtes. Un kilomètre dans notre monde équivaut à moins de cent mètres là-bas! Pour s’y rendre, il faut créer un portail en obsidienne, l’enflammer et prononcer une longue incantation. À la moindre erreur, rien ne se passe et il faut tout recommencer. Mais KeBaTeK avait déjà créé le portail.

    Alors j’y suis allé, mais là-bas, il n’y avait aucun chemin menant vers un autre portail. Des monstres poussant des miaulements ressemblant à ceux d’un chat rôdaient autour de moi, menaçant de sortir de leur cachette pour me bombarder de boules de feu! Il ne fallait pas m’attarder à chercher une voie d’accès. J’ai donc creusé, creusé, creusé, en utilisant ma nouvelle pioche. Elle m’a permis de parcourir la moitié du chemin avant de se casser.  J’ai eu besoin de deux autres pioches pour enfin y arriver. Là-bas, il n’y avait aucune porte. J’ai dû rebrousser chemin, obtenir de l’obsidienne et fabriquer une autre porte, là-bas, à l’autre bout de mon tunnel, pour enfin arriver à la nouvelle base de KeBaTeK! Mais le chemin en a largement valu la peine!

    Sitôt arrivé là-bas, j’ai obtenu des sacs d’encre. Je n’ai pas réussi à en trouver dans l’eau si bien que j’ai utilisé une pierre magique pour transformer de la teinture orange en encre! La teinture a été obtenue en mélangeant des pétales de fleurs. J’ai utilisé l’encre pour créer des panneaux de liaison qui m’ont ensuite permis de créer des livres. Ces livres sont magiques; ils permettent de se déplacer d’un point à un autre entre les dimensions. J’ai pu les utiliser pour créer un chemin plus direct entre nos bases.

    Il y a beaucoup plus d’espace ici que dans la jungle et les environs sont plus hospitaliers. Au lieu d’une jungle contraignante, nous avons de superbes montagnes regorgeant de terre, de sable, de bois et peuplées d’animaux. Le soleil dispense une douce chaleur et les eaux regorgent de poissons.  Mais je n’ai pas la patience de passer des journées à pêcher; je vais probablement tenter de me créer une machine pour le faire à ma place, un bon jour.

    Mais là, le problème des monstres qui explosent est ma préoccupation principale. Je pourrais tenter de les tirer à l’arc, mais je ne suis pas certain que cela suffira. Peut-être devrai-je inonder la salle. S’il y a six pouces d’eau au sol, les monstres ne pourront exploser. Mais ce ne serait pas très agréable de séjourner dans une telle pièce. Je songe aussi à la possibilité de refaire le plancher en obsidienne (à condition de créer une machine pour en produire) et d’utiliser des barrils plus solides qui ne se briseraient pas en cas d’explosion. Il me faudrait les remettre en place, mais au moins leur contenu ne se répandrait pas partout.

    Je ne sais pas. Mais je ressens un peu d’espoir, je me sens mieux que sous terre dans la jungle. Depuis que j’ai creusé ce tunnel dans l’autre monde, je sais qu’il y a quelque chose de possible. Il faut simplement éviter de m’acharner sur la solution que je pensais la bonne au début et adapter ma stratégie aux réactions du monde qui m’entoure. Si ça ne fonctionne pas avec du fer, essaie avec du cuivre ou de l’étain, ou un alliage des deux. Là où la technologie échoue lamentablement, peut-être la magie peut réussir. Mais dans tous les cas, quelque chose est nécessaire, quelque chose qui transcende tous les moyens humains et non humains: la foi. Y croire. Sans la foi, il n’y a que malheur et désespoir.

  • La naissance d’un pyromane

    Depuis l’enfance, on nous répète de ne pas jouer avec le feu, que c’est dangereux. À cela, je me dois de répondre qu’il n’y a aucun vrai plaisir sans risque! J’ai découvert cela hier soir, lors d’une expérience… enflammée! Triste que l’été tire déjà à sa fin et tourmenté par des démons connus de moi seul, je voulus tenter quelque chose de nouveau pour moi, une technique de méditation bien simple: la contemplation d’une flamme.

    Pour y parvenir, j’ai allumé une bougie que j’ai placée sur une table dehors. Animée par le vent et sa propre volonté, la flamme dansa pour moi, telle une diva d’un autre monde. Je la fixai, tentant d’oublier tout le reste, puis commençai à entrer en transe. Au moment où je ressentis l’énergie universlle me traversant de part en part, alimentant les parties de ma conscience capables d’opérer des conversions de processus, un coup de vent m’arracha ma danseuse privée, brisant du même coup mon état de transe. Ce fut si brutal que je sursautai et faillis pousser un cri.

    C’est alors que je voulus plus! Je savais pouvoir le faire, je savais pouvoir, ce soir, aller plus loin que jamais je ne le suis allé. Pour y parvenir, j’allai chercher un chaudron dans lequel je versai un peu d’huile. J’y ajoutai une dizaine de lettres dont je voulais me débarrasser depuis longtemps d’une façon spectaculaire. Puis je mis le feu là-dedans! Ah quelle euphorie s’empara de moi! Je trésaillis d’excitation et ne pus réprimer un cri de joie! Le feu se propagea vite, formant une entitée dotée d’une vie propre.

    Mais je savais qu’il s’éteindrait vite. Pour l’alimenter, j’allai dans la cuisine me chercher un tabouret et l’amenai à l’extérieur. Je l’abattis violemment contre le sol, ce qui le brisa en plusieurs morceaux. Je plaçai une patte dans le chaudron, mais le feu ne prit pas. Je tentai d’enduire la patte d’huile, elle sembla s’enfammer, mais le feu s’éteignit encore. Décidé à aller aussi loin que mon esprit tordu me le permettait ce soir-là, je démarrai mon four à température maximale, y plaçai les morcaux de bois pendant plusieurs minutes et en jetai dans le chaudron, en utilisant des mitaines de four pour les transporter. L’augmentation de la température induite par le four fit en sorte que le bois s’enflamma au contact de l’allumette. C’était vraiment spectaculaire, à faire peur! Pour être sûr que ça brûle bien comme il faut, je jetai encore un peu d’huile là-dedans, puis tant qu’à faire je vidai le restant de ma bouteille!

    Je regardai le bois brûler. Le feu, ultime destructeur mais aussi dispensateur de chaleur et de vie, mettait sous mes yeux fin à un monde pour en créer un nouveau, espérons-le plus beau. Son crépitement, qui s’accentuait avec l’incandescence de mon brasier, semblait m’appeler, tel le chant d’une sirène. Incapable de résister, je m’aprochai le visage des flammes, essayant de voir à travers elles la solution à peut-être au moins quelques-uns de mes problèmes. Feu, feu, joli feu, donne-moi l’inspiration qui me manque si cruellement, pour déceler en moi les processus fautifs à transformer, les clés permettant de maîtriser les images mentales et les manipuler à volonté, l’accès à l’énergie universelle au niveau mystique. Donne-moi la force et le courage pour vaincre le mal qui rôde dans ma caverne intérieure. Accorde-moi le pouvoir d’ouvrir les portes du plan astral!

    Fou d’allégresse, je pris une grande inspiration, tâchant d’aspirer le plus de fumée possible. Les yeux me picotaient, la gorge me faisait mal et je me mis à tousser, tousser, tousser, comme jamais je ne l’avais fait auparavant. Va-t’en, démon! Sors de mon corps, je te chasse, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit! Je t’exorcise et par ces flammes, t’ouvre la porte vers ton lieu de naissance! Retournes-y et restes-y! Sois puni par ton maître pour ton échec, parce que tu n’as pas réussi à me posséder jusqu’à la folie! Le feu t’a chassé, et le voilà qui te reprend pour te ramener d’où tu viens!

    Je sus ensuite que je pouvais aller plus loin encore. D’abord lentement, j’approchai ma main gauche des flammes. La chaleur et la raison me repoussèrent au début, mais mon exaltation en eut raison. Je savais que ma main pouvait traverser les flammes, ce soir, et en ressortir indemne, voire renforcée. Fou de joie, je touchai le feu et tentai de m’en saisir une poignée. Le feu, docile, resta dans ma main pour y brûler joyeusement. Inspiré, je plongeai mon autre main dans les flammes et m’en saisis une poignée. Les deux mains enflammées, je me mis à hurler de douleur mais aussi de joie, tout en agitant les bras comme un oiseau battant des ailes. Puis je commençai à incanter, décidé à ouvrir un passage vers l’autre monde, celui où mon double avec des connaissances magiques existe. Lui saura quoi faire pour la suite!

    Cela ne fonctionnant pas, je me dis que je devais faire plus pour terminer le rituel! Je joignis donc mes mains enflammées et, poussant un dernier cri, les portai à mes lèvres! La douleur n’eut d’autre mesure que ma profonde exaltation. Jamais je n’ai ressenti pareille allégresse. Puis tout disparut.

    Lorsque je repris conscience, le feu s’était éteint. Il ne restait plus que quelques braises dans le fond du chaudron. Les mains pleine de cloques, je ne pouvais plus me saisir de quoi que ce soit. La langue enflée, c’est à peine si je pouvais parler. J’avais les oreilles qui me bourdonnaient et la gorge qui me picotait. Les yeux me chauffaient et j’avais l’esprit embrouillé. Mais je ressentais un profond soulagement, une paix intérieure inégalée jusqu’à présent. Je laissai là le chaudron et rentrai me coucher. Plusieurs heures s’étaient passées depuis que j’avais goûté le feu.

    Ce que je sus ce soir-là, c’est que je devais le refaire, et le refaire plus gros, toujours plus gros. Je vais trouver du bois à brûler, beaucoup de bois, et un endroit grand, une large surface d’asphalte ou de béton, ou un vieil entrepôt. Et je vais le refaire, toujours et toujours.