Auteur/autrice : buisteric

  • Une visite « inattendue »

    Jocelyn et Aline jasaient dans la balançoire, dans la cour, à propos de trucs divers dont des travaux à faire chez leur fille, le banc de parc pour leur garçon qui n’était pas au goût d’Aline qui voulait lui refaire une couche de vernis tandis que Jocelyn prétextait qu’il était bien beau comme ça et que ça ne valait pas la peine de racheter du vernis pour ça. Jocelyn argumenta que les enfants vont grafigner le banc anyway, alors à quoi bon faire ça parfait? Aline capitula, fit mine d’être découragée, mais en fait, elle aimait ça s’obstiner pour rien avec son mari. Elle savait qu’il ne changerait pas d’idée, mais voulait s’amuser à essayer, comme certains hommes solitaires s’amusent parfois à évoquer une image féminine, la renforcer avec une quantité d’énergie avec laquelle ils ne peuvent pas se permettre de jouer, puis s’escriminer à détruire l’image. Fabriquer une oeuvre pour la détruire, créer un système pour le laisser se déstabiliser de lui-même, c’est presque comme lancer une balle et la voir retomber.

    Alors Jocelyn et Aline discutaient bien tranquilles dans la balançoire quand un étrange bougre fit irruption dans la cour. Ah non, se dit Aline, quand elle vit le bonhomme. JIMMY! Dans la COUR! Mais pourquoi??????

    • Hello, commença le jeune homme, en descendant de son vélo vert. J’suis v’nu voir… euh… voir Marc.
    • Yest même pas là! s’exclama Jocelyn, éberlué.
    • Ah, fit innocemment le nouveau venu, j’pensais qu’yétait resté… euh… resté chez v… v… v.. vous. Y m’a écrit, y m’a écrit qu’y qu’y aurait mieux euh… mieux aimé rester chez ses parents depuis des années euh… parce que euh… parce qu’il est en train de devenir fou. Y répondait plus faque j’me suis dit qu’yétait revenu vivre ici. Hum hum hum! Atchoum! Crisse vous avez ben du pollen ici! Atchoum! Vous auriez dû attendre qu’y s’trouve une blonde avant d’lui d’mander d’partir. Sur ce, Jimmy toussa et cracha par terre, plusieurs fois.
    • Ben non! confirma Jocelyn, le père de Marc, yest pas ici.
    • Pis c’est lui qui a décidé de s’en aller, corrigea Aline, un peu choquée, on n’a jamais fait d’pression.
    • Hé! T’as des belles plantes Aline, enchaîna Jimmy, passant du coq à l’âne. Tu devrais p… p… prendre plus de basilic, yen a trop, y va mourir si on le prend pas.

    Joignant le geste à la parole, Jimmy se mit à arracher du basilic.

    • AYE NON! s’exclama Aline, presque au bord de la panique, arraches-en pus là!
    • Y va mourir, insista Jimmy, amusé par la réaction plutôt excessive d’Aline parce qu’il avait arraché plusieurs grosses branches du plan de basilic « mourant », laissant là juste de toutes petites feuilles, et il s’apprêtait à en arracher d’autres.
    • Touches-y pus! ordonna Aline.
    • Capote pas, conseilla Jimmy. Y va mourir si on en prend pas.
    • Grrrr, s’énerva encore Aline. Laisse-moi m’occuper d’mes plantes.

    Dans le reste du texte, nous n’allons pas reproduire les balbutiements, répétitions et intenses quintes de toux de Jimmy, mais sachez qu’elles sont là, et contribuent à taper sur les nerfs juste à écouter ce bougre. Mais ce qu’il dit, en plus, choque, froisse, blesse, mais comme il dit, ce n’est pas grave. Dehors, Jimmy crache partout, aussi bien directement au sol que dans un bac à fleurs ou une fontaine. À l’intérieur, il fait un effort raisonnable pour se rendre au lavabo, mais parfois, il crache sur la table et jure de ramasser puis oublie.

    Jimmy retourna vers la balançoire, toisa les parents de son ami du regard et, par défi ou juste par inconscience totale, il s’alluma un joint. Oui oui, en plein dans leur face!

    • Aye boucanne-nous pas dans face là! se plaignit Aline.
    • Y faut vraiment que j’voie Marc, là, supplia Jimmy, faisant fi de la demande d’Aline. J’l’appelle pis ça va dans la boîte vocale, y répond plus sur Facebook, j’suis allé chez lui, cinq fois, pis yest pas là, peut-être que si vous l’appelez y va répondre?
    • J’te mettrai pas en contact avec lui certain, rétorqua Aline de plus en plus agacée.
    • C’est normal qu’il veuille plus rien savoir de toi, ajouta Jocelyn. T’as essayé d’sacrer l’feu chez lui!
    • J’étais choqué quand j’ai fait ça, pis j’ai pas fait exprès, tenta maladroitement de se justifier Jimmy.
    • Ben là! protesta Jocelyn. T’avais tu d’affaire à allumer ton briquet à l’intérieur? Marc voulait pas qu’on fume en-dedans, il te l’avait dit, pis en plus t’as juste allumé ton briquet pour rien.
    • Proche des rideaux en plus! ajouta Aline, accusatrice.
    • J’fais ça souvent chez moi, expliqua Jimmy, pis ça dérange pas. J’avais pas vu qu’il y avait des rideaux.
    • Peuah! fit Aline, pas convaincue du tout par cette boiteuse explication.
    • Mais là faut vraiment qu’y m’pardonne! supplia Jimmy. J’suis allé chez lui, cinq fois, cinq fois, j’suis allé chez lui cinq fois, cinq, pis yest pas là. Yest peut-être parti, mort, vous devriez l’appeler pis j’pourrais lui parler en même temps.
    • Non! répondit Aline, agacée.
    • J’suis prêt à l’héberger chez moi le temps des travaux chez lui. Ça pourrait être pour tout le temps, aussi, si y veut, mais juste si y veut, mais ce serait le fun, pour lui et pour moi. Mais juste si y veut. Marc serait plus heureux chez moi que seul chez lui ou chez vous, vous seriez moins inquiets pis tout le monde y gagnerait. Parce que vous l’avez toujours rendu malheureux en lui laissant pas fumer du pot dans la cour. R’gardez, juste sortir un joint pis vous m’regardez méchant. Lui osera pas.
    • Tu devrais t’en aller, là, demanda Jocelyn, sur un ton légèrement menaçant. T’es pas l’bienvenu ici, après c’que mon gars m’a dit d’toi.
    • Ben voyons là! s’exclama Jimmy, feignant la surprise. Qu’est-ce que j’ai fait? Marc a pas l’esprit clair. C’est à cause de ça que j’ai mis le feu. Il est en train de devenir fou et ça m’a rendu fou, ce soir-là. Mais là je jure, je promets, que je le ferai plus, et je sais comment l’aider! Je sais comment l’aider, mais y veut pus d’moi. Faut vraiment que vous lui parliez en ma faveur, sinon y va devenir fou. C’est une question de vie ou de mort!
    • Tu t’imagines des choses, là, assura Jocelyn. Tu penses que ça va aider Marc de v’nir vivre chez toi, mais ça va LE rendre fou s’il ne l’est pas déjà.
    • Tit puff? offrit Jimmy, en tendant son joint à Aline.
    • Euh non merci là! déclina cette dernière, un peu offusquée. Après tout, Jimmy devait savoir qu’elle ne prenait pas de cannabis.
    • Non merci, déclina Jocelyn à son tour quand Jimmy lui tendit le joint allumé, tison vers le haut.
    • Je sais comment l’aider, répéta Jimmy. Y faut juste que Marc vienne vivre chez moi, avec moi, quelques jours, quelques semaines. Ça sent mauvais chez lui à cause du feu, y devrait pas vivre là, surtout pas seul.
    • On le sait! s’exclama Aline. Mais y veut rien entendre. Maudite tête de mûle.
    • Mais c’est pas nécessairement fou, nuança Jocelyn. Faut que quelqu’un reste pour surveiller si les travaux se passent bien.
    • Mais j’pourrais y aller, voir, de temps en temps, essaya Jimmy. Ça me ferait moins mal de voir l’appartement détruit que lui. Pour lui ce serait un deuil, mais pour moi ce serait d’assister à la construction de quelque chose de nouveau.
    • Mais pourquoi tu veux tant qu’ça l’aider? demanda Aline.
    • Parce qu’yest riche, expliqua Jimmy, pis si y m’aime parce que grâce à moi il est guéri de la folie, y va m’aider à payer mon loyer et peut-être même m’acheter un char.
    • Ah mon doux!!! fit Jocelyn.
    • Tit puff? tenta à nouveau Jimmy. Tous deux déclinèrent, poliment mais d’un ton un peu agacé.
    • On aime les mêmes choses, ajouta Jimmy. J’sais comment rendre votre gars heureux. Sans moi y va virer fou. Faut vraiment que vous lui parliez en ma faveur.
    • J’pense pas que Marc soit si malheureux que ça, contra Aline, incrédule. La dernière fois qu’on l’a vu il avait l’air bien correct.
    • Il est stressé un peu, ajouta Jocelyn, mais pas en train de devenir fou! Pis là compte-toi chanceux d’pas être arrêté pour incendie criminel. C’est Marc qui a tenu à ce qu’il y ait pas d’plainte. J’pense que c’est déjà l’mieux que tu vas pouvoir avoir de lui!
    • T’as pas vu la vidéo? demanda Jimmy.
    • Quelle vidéo? demanda Aline.
    • Ah y vous a pas montré ça, la vidéo, taquina Jimmy, énigmatique et fier de son coup. Yest tannant. J’vais vous la montrer, vous allez voir. Tit puff? Encore! Les parents de Marc déclinèrent à nouveau.

    Espérant qu’il parte enfin, Aline et Jocelyn décidèrent de le laisser montrer sa vidéo. Ce qu’ils virent là était aussi surprenant que choquant. Marc, en intense furie, tapait avec un marteau sur un tabouret posé sur le balcon. Jimmy, qui filmait avec son téléphone, riait derrière la caméra. Tout en démolissant le tabouret, Marc s’époumonnait comme si on était en train d’essayer de l’égorger comme un cochon.

    • Ben voyons! s’exclama Aline, éberluée. C’est pas lui ça!
    • Ben oui, c’est votre Marc. Il est en train de devenir fou, y veut juste pas se l’avouer. Moi j’peux l’aider, je sais comment, mais il faut que vous l’convainquiez d’accepter ce que j’ai à lui offrir.
    • Là tu vas laisser mon gars tranquille! hurla Aline, pensant possiblement à quelque chose de différent de ce qui était dans la tête de Jimmy, mais peut-être pas non plus. Y va finir par virer crack pot à cause de toi. Pis nous autres aussi!!! Aline renifla quelques fois, sur le bord de fondre en larmes.
    • Ben non, pleure pas là, ya juste besoin de moi. C’en fut trop pour Aline qui le giffla!!! Oui oui! Jimmy, loin de se laisser démonter, éclata de rire, se frotta un peu le visage, aspira dans son joint et puis… Tit puff? Oui oui, encore, il n’avait pas compris.

    C’est alors que Jocelyn prit le joint, Jimmy fit Oh oh oh oh…. plein d’espoir. Croyait-il vraiment que Jocelyn allait fumer du pot pour la première fois là, dehors, dans la cour, aspirer dans le joint de Jimmy? Faut être naïf un peu pour penser une seconde que ça pourrait arriver! Mais lui, on aurait dit, croyait que oui, ou bien savait que non et voulait juste picosser pour se faire crisser dehors à coups de pied et puis se plaindre après que tout le monde le détestait. Au lieu de prendre un puff comme Jimmy espérait voir, un sourire de victoire peint sur les lèvres, Jocelyn se leva, jeta le joint par terre sur le patio, le piétina plusieurs fois, le sourire de Jimmy s’effaça, Jocelyn se baissa, reprit le joint et le jeta au loin.

    • C’est tu assez clair ça? explosa Jocelyn à son tour. Là j’veux qu’tu crisses le camp d’icitte sinon j’appelle la police!
    • Ben voyons! fit Jimmy, avant d’éclater de rire, pas besoin d’la police pour ça!

    Il fit mine de rester sur place, puis se dirigea vers la sortie de la cour, qui menait en avant de la maison.

    Puis il lança ceci:

    • Votre Marc aurait besoin d’un animal en attendant d’avoir une blonde, ou un homme. Un chien, un chat. Vous devriez pas l’empêcher d’avoir un chien, il aime ça les chiens, il en parle tout l’temps.
    • Aye! riposta Aline, choquée. Jamais on n’a empêché Marc d’avoir un chien! C’est lui qui veut pas!
    • Laisse-le faire, conseilla Jocelyn, y comprend pas c’qu’on dit.

    Résigné, Jimmy s’en alla enfin. Le regard noir de Jocelyn et son geste vers le téléphone sans fil posé sur la table de la balançoire y furent certes pour quelque chose. Mais rendu près d’en avant de la maison, Jimmy baissa ses culottes et PISSA par terre!!!!!! Oui oui. Puis il dirigea le jet vers les fleurs et puis remonta pour en pisser un bon coup direct sur la maison! De l’urine entra même par les moustiquaires jusqu’à l’intérieur! Jocelyn, en furie, se leva d’un bond, s’approcha, toisant Jimmy d’un regard méchant. Jimmy recula d’un pas, sentant que cette fois il était peut-être allé trop loin et risquais de se faire passer un méchant sapin. Mais au lieu de s’excuser, il en rajouta avec ceci:

    • Tant qu’à être barré m’a être barré, justifia Jimmy en finissant son pipi.
    • Ben t’es barré ben net! confirma Jocelyn. Puis il enchaîna avec ceci: t’es une nuisance publique, une plaie, un parasite, une peste! T’arrives quequ’ part, pis tu fous l’chien, pis en plus tu pisses partout? Même les animaux y font pas ça! Si j’étais ton père, j’aurais honte de toi! Si j’avais pas d’femme pis d’enfants, j’te tuerais, dret là! Ça m’dérang’rait pas d’aller en prison après avoir débarrassé l’monde d’une gangrène de cancer comme toi! Asteur décalisse pis j’veux pus JAMAIS t’voir! T’as compris?

    Jimmy, apparemment ébranlé, fit signe que oui, puis remonta en scelle, partit en ligne droite et roula sur les plantes d’Aline pour atteindre le trottoir. Fiou! soupirèrent les parents de Marc, quel moineau.

    Ce soir, ils durent se faire une salade avec tout le basilic que Jimmy avait arraché pour rien. Ils étaient bien surpris et choqués de sa visite mais aussi inquiets à l’idée que Marc aille beaucoup moins bien qu’il ne leur laissait croire. Ah si seulement il pouvait se décider et revenir habiter à la maison. Marc chez nous et Jimmy chez son frère, ce serait le best, pour un tit bout. Mais ça n’arrivera pas, ils sont trop tous deux têtes de pioche pour ça. Ils vont finir par se battre et s’entre-tuer, c’est ça qu’on a bien peur.

    Aline avait honte d’elle-même.

    • Aye j’ai jamais gifflé quelqu’un d’même. J’étais vraiment choquée, là.
    • Fais-toi en pas avec ça, rassura Jocelyn. C’est juste comme ça qu’il pouvait comprendre, et encore. Si j’m’étais pas retenu, j’lui aurais sacré une bonne volée moi aussi.
  • Un klaxon qui induit en erreur

    Ceci n’est pas une histoire vraie.

    Un sage qui, cette fois, a fait ce qu’il fallait

    Je marchais sur Adam en direction est. Il faisait beau et chaud, ce qui était plus que bienvenue après plusieurs jours de grisaille et parfois de pluie qui commençaient à me faire regretter d’avoir pris mes vacances cette semaine plutôt que la suivante. Mais sans cette pause, j’estimais que j’allais craquer à la mi-juin, voire avant. L’air extérieur et la lumière du soleil apaisèrent un peu mon moral plutôt bas suite à plusieurs petits problèmes bénins qui ne cessent de s’accumuler: une banque qui impose des frais d’inactivité sans offrir la moindre option pour fermer le compte désormais inactif, la ville qui régulièrement ne ramasse pas les sacs de compost dans mon bac au point où faudra bientôt envisager d’autres solutions je ne sais pas lesquelles, la télécommande de mon système d’alarme qui cesse de fonctionner bien que j’aie changé la pile voilà deux mois même pas et tous mes plans de vacances tombent à l’eau parce qu’il pleut tout le temps.

    Lorsque j’arrivai à la hauteur de Pie-IX, une voiture se mit à klaxonner avec insistance. J’avais l’impression que le conducteur essayait de me dire que je pouvais passer, mais je n’étais pas certain. Pour confirmer ça, je tentai de chercher le feu de circulation, ne parvenais pas à le localiser, tandis que le klaxon ne cessait jamais! Je n’entendais ni ne voyais de voiture sur la rue Pie-IX.

    Stressé par le klaxon insistant, je me suis engagé. J’étais à peu près au milieu de la rue quand j’entendis une voiture arriver. Apeuré, je fonçai vers le terre-plein, mais il était trop tard. Le conducteur tenta de freiner, mais cela ne suffit pas. Lorsque je sentis que la voiture allait me percuter, je lâchai ma canne, me mis en posture de combat pour essayer d’abaisser mon centre de gravité, attendis une seconde même pas le temps que le véhicule approche, posai ma main sur le capot et tentai de me servir de l’énergie cinétique de la voiture pour me pousser hors de sa trajectoire. Cela aurait presque pu fonctionner… dans un film de super-héros. En réalité, ce que cela fit, c’est une vive douleur dans mon poignet et me projeter en avant plutôt que sur le côté. Je pus à peine ralentir ma chute avec mes coudes, ma tête percuta quand même le sol violemment et j’eus les deux coudes écorchés jusqu’au sang. J’étais à moitié conscient de ce qui se passait quand le conducteur réussit à arrêter sa voiture juste avant que les roues avant ne m’écrasent les pieds!

    Je tentai de me relever, pour au moins me déplacer vers le terre-plein et ne pas obstruer la rue, mais dès que je m’assis, je me sentis étourdi proche de perdre connaissance. Le conducteur me conseilla de rester là, on a appelé le 911 et attendu l’ambulance ensemble. Ce sont les policiers qui sont arrivés en premier. Deux autos de police, qui ont bloqué la rue, pour pas qu’on se fasse foncer dedans par une autre voiture. C’était incroyable tout le déploiement, pour un si bête accident. Un policier fit un bref examen de la situation et suggéra de me transporter à l’hôpital plutôt que faire venir une ambulance.

    Rendu à l’hôpital, ils m’ont fait passer un scan qui a révélé une petite commotion cérébrale et des radiographies pour mon poignet qui par miracle n’était pas cassé. Mais plusieurs tendons avaient été étirés dedans alors ça ferait mal pendant des semaines, il allait falloir anti-inflammatoires et traitements de physio. Pour la commotion cérébrale, plusieurs jours de repos complet seraient de mise, probablement le reste de mes vacances. Palpitant n’est-ce pas?


    Tout ceci aurait pu être évité, et l’a été dans la réalité. Il a suffi de m’engager sur le trottoir de Pie-IX, faisant mine d’aller vers La Fontaine. Si le conducteur klaxonnait pour me dire de passer, il aurait cessé, croyant que je n’avais pas l’intention de traverser Pie-IX finalement. Après quelques pas, j’ai cherché encore et localisé le feu de circulation. Rouge. Et comme de fait, peu après, des voitures se sont mises à passer. Soulagé, j’ai pu attendre que ce soit vert et passer! Fiou! Mes stratégies de validation, mises à l’épreuve par ce petit incident, avaient été suffisantes pour passer!

    Va bientôt me falloir un équipement de protection pour prendre des marches dans Hochelaga!

  • Conflit intérieur

    Décidément, chaque fois que je pense bien faire, ça se retourne contre moi. J’ai suivi les conseils de ma blonde qui me suggérait de couper les ponts avec Joël et voilà que j’ai passé la dernière année triste et seul. Ma blonde Valérie, j’ai fait ça pour elle à la base en plus, m’a quand même laissé, supposément parce que c’est compliqué et on s’est perdu de vue, bien qu’on se voyait tous les jours! Et voilà que le dernier espoir de peut-être donner un sens à toute cette bataille futile vient de partir en fumée.

    Tout a commencé voilà un an et demi. Nous étions nous quatre: Joël, sa blonde Anne, mon ex Valérie et moi. Nous avions eu un agréable souper de pizza maison parce que Joël s’est acheté un nouveau four et était fier de le montrer. Ah elle était bonne la pizza là-dedans, ça m’a tenté d’acheter un four à pizzas moi aussi, mais je trouve que ça va m’inciter à trop en manger. Alors nous étions là, chez Joël et Anne, avions bien du plaisir, mais nous avons bu, beaucoup trop, et Joël est devenu comme un peu fou. Il a proposé qu’on fasse un échange le temps d’une soirée: j’allais faire l’amour avec Anne sa blonde et lui, et je cite dans ses mots, allait se taper Valérie. Ça faisait plusieurs fois qu’il proposait ça, mais là il est allé plus loin. Il s’est déshabillé devant nous et pour nous montrer qu’il était prêt a fièrement sorti son sexe de ses culottes!!! Ma blonde était outrée, choquée au bord d’appeler la police. J’ai réussi à la calmer, mais tout ce que j’ai obtenu, c’est qu’elle n’appelle pas la police. Elle a voulu partir aussitôt après et je sentais que si j’étais resté, j’aurais eu droit à une scène de tous les diables. Alors je suis parti avec elle.

    Rendu à la maison, elle a voulu se coucher et attendre au lendemain pour qu’on reparle de ça à tête reposée. Ça a été rude comme discussion, car j’ai voulu être honnête. Ça m’a tenté, un instant, faire son expérience, ne serait-ce pour qu’il arrête enfin d’en parler! Un instant, bref, mais trop long pour Valérie qui était en beau maudit. Elle ne comprenait pas pourquoi, même une seule seconde, j’ai sincèrement voulu faire cette expérience dingue suggérée par Joël. Choquée, elle m’a demandé ce que j’aurais fait si, après que j’aie fait l’amour avec Anne, Joël m’avait demandé de faire l’amour avec lui. Valérie a exigé que je la regarde droit dans les yeux et lui dise que non, je n’aurais pas fait l’amour avec Joël, mais mon regard ne fut pas assez convainquant pour elle. Elle avait des doutes!

    La seule façon qu’on a trouvée de m’acheter la paix, c’était que je coupe tout contact avec Joël. Valérie n’a rien dit pour Anne, mais je me doutais qu’elle aurait préféré que je la bloque sur les réseaux sociaux elle aussi. Mais je n’en fis rien. Je ne sais pas si elle le sait ou pas. J’ai honte de ne pas avoir mis cartes sur table avec ça aussi, ça aurait peut-être fait encore de la merde mais peut-être sauvé notre couple, on ne saura jamais. En plus je n’écrivais pas souvent à Anne et elle souvent ne me répondait pas.

    De temps en temps, je recevais des lettres par la poste de Joël qui s’excusait pour son comportement inacceptable et aurait bien aimé qu’on recommence à se voir. Il me conseillait de ne pas écouter Valérie qui lui semblait une germaine. Cette femme lui semblait froide et me rendait malheureux, selon lui. Au pire, il serait prêt à partager Anne avec moi! Certains seraient outrés de lire ou entendre de tels propos. Pour ma part, je trouvais ça étrange pas mal et n’avais pas trop envie de m’embarquer dans ce genre de triangle amoureux. Mais il m’arrivait parfois, et la fréquence augmenta au fil des mois, d’avoir envie d’essayer, ne serait-ce que pour le trip de faire une fascinante expérience scientifique. Est-ce que le toucher de Anne sera plus magique que celui de Valérie, moins magique ou semblable? Son corps est-il plus chaud, moins chaud, semblable? Est-ce la même sensation entrer en elle?

    Le désir se disputait en moi avec la logique qui criait non, de ne pas le faire. J’avais déjà une blonde qui aurait dû combler tous mes besoins et voilà qu’une partie de moi cherchait ailleurs. Mais pourquoi? La logique me disait de demeurer fidèle et j’y tins, parce que c’est la logique qui m’a le plus servi. Chaque fois que j’ai écouté mon cœur dans le passé, ça ne m’a attiré que des ennuis. Quand c’est allé jusqu’au point où une femme que j’ai essayé de séduire, avant de rencontrer Valérie, s’est tellement choquée qu’on aurait dit qu’elle était pour appeler la police, je me suis dit ok, la logique doit garder le contrôle. Et c’est cela que j’ai fait pour gérer ce conflit intérieur.

    Mais le désir revenait toujours, comme si mon cœur criait depuis la prison dans laquelle ma tête l’a jeté depuis belle lurette. « Écoute-moi, me disait une voix intérieure. Reprends contact avec Joël. N’oublie pas tous les beaux moments que tu as vécus avec lui. Valérie comprendra, si tu lui expliques clairement et calmement. Sinon, tu seras toujours malheureux. »

    Et cette voix, elle avait bien raison. Depuis ce conflit, j’étais de plus en plus triste et chaque petit incident mineur m’affectait plus qu’avant. Je me levais souvent fatigué, échappais une cuiller par terre et ça me faisait grommeler, ma poignée de porte qui resta coincée me fit crier de rage tandis que jamais je n’avais explosé de même avant, etc. Je tâchai de demeurer calme et patient avec Valérie, mais malgré tout, cela ne suffit pas. Elle s’absenta de plus en plus souvent pour le travail disait-elle, mais un moment donné, elle m’annonça qu’elle avait rencontré quelqu’un et ça avait cliqué. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’est être désolée et me souhaiter bonne chance pour la suite.

    Ayant ainsi perdu ma principale raison de ne pas recontacter Joël, je dus travailler d’arrache-pied pour observer les tentations en moi de lui écrire, de le débloquer sur les réseaux sociaux et voir ce qui se passerait, de l’inviter à venir prendre un café, lui montrer mon petit chat que j’ai eu peu après ma rupture, et à chaque fois, je disais non, non et encore non. Je tentai de me distraire avec des jeux vidéo, de la lecture, de l’écriture, des séries télé, j’allai voir ds spectacles, je commençai la méditation, poursuivis les exercices physiques quotidiens, en vain. Le désir de recontacter Joël revenait toujours. Toujours.

    Un bon soir, n’y tenant plus, après une journée de travail vraiment stressante et une annulation de dernière minute d’un ami avec qui j’étais supposé prendre un verre depuis deux semaines, je me suis dit que c’en était trop. Si tout le monde me laisse tomber, je ne vais pas rester seul à attendre. Alors j’ai débloqué Joël et lui ai écrit pour lui donner des nouvelles.

    Eh bien le soir même, il m’a écrit qu’il était content de savoir que j’allais bien (parce que je ne lui ai pas écrit à quel poit j’étais déprimé) mais qu’il était passé à autre chose. Il me trouvait hypocrite d’avoir ainsi cédé aux caprices de Valérie, trahissant pour elle notre amitié. La façon que j’ai agi montre que ce qu’on a vécu ensemble n’était rien et pourtant, ça avait l’air de vouloir dire quelque chose pour moi de la façon que je lui parlais. Il préférait dès lors se tenir loin de moi. Il ajouta que j’allais sans doute échouer dans la vie, au moins sur le plan social, et que je serais aussi bien ne pas entrer en contact avec qui que ce soit tant qu’à être une personne aussi malhonnête. Puis il me bloqua à son tour sur les réseaux sociaux. Voilà. C’est là que j’ai craqué, envoyé un dernier post sur les réseaux sociaux reprochant aux gens de bloquer les autres parce qu’ils ne pensent pas comme eux, ajoutant que je n’allais pas accepter de passer ma vie en thérapie à me faire aider pour essayer d’être plus standard, et puis me décidai à conclure le message par « Fuck you all! ». J’envoyai, puis supprimai mon compte, tous mes comptes, sur tous les réseaux sociaux. Voilà.

    J’eus beau me dire que ce gars-là dit parfois, souvent en fait, n’importe quoi, que je ne devrais pas tenir compte de ses propos, mais les projectiles firent mouche, et je ne pus cesser de les ruminer encore, encore et encore. Ça a fini que n’y tenant plus, j’ai appelé ma mère, seule personne qui me restait encore, et c’est là que tout a éclaté. Je n’ai pas été capable d’arrêter de pleurer. Cela a fini que je suis parti vivre chez elle et vais sans doute y passer quelques semaines, voire quelques mois.

    Est-ce que cette fois, ça aurait été mieux d’écouter mon cœur plutôt que ma tête? Est-ce que ça aurait été mieux de sacrifier ma relation avec Valérie pour sauver celle avec Joël? Avoir su qu’elle était pour me laisser, peut-être, mais encore. Je ne sais pas comment faire mieux, et pourtant il faudrait faire mieux, sinon je serai toujours triste et malheureux. Alors que faire?

  • Le paladin de la lumière

    Étienne était triste, déçu par l’inconhérance des décisions des dirigeants. Ils allaient le faire, pas mal certain. D’un côté, le gouvernement et les municipalités encouragent le transport en commun, mais là voilà qu’ils vont devoir couper dans les coûts et n’ont rien trouvé de mieux, pour palier à la pénurie de personnel, que réduire les heures de service. On en parle sur toutes les lèvres depuis des mois, mais on annonce que ce sera chose faite sous peu. Finies les soirées de poker, les match de hockey au Centre Bell à moins d’être prêt à partir avant la fin pour ne pas manquer le dernier métro à 23h. Fini tout ça, à moins d’acheter une voiture ou appeler un taxi à chaque fois.

    On espère un jour une automatisation complète, où plus aucun employé ne serait nécessaire pour entrer dans le métro, payer son passage, les trains circuleraient sans chauffeur, des robots nettoieraient tout et les gens soit seraient civilisés soit auraient affaire à des robots les escortant (de force, en les portant) vers la sortie la plus proche. Il y aura toujours besoin d’intervention humaine pour pallier aux défaillances (du ah ma carte ne passe pas jusqu’au robot-nettoyeur tombé sur les rails). On arrivait toujours à des coûts élevés pour mettre en place l’automatisation, souvent équivalent à dix ans de salaires des employés actuels.

    Étienne, ne pouvant résoudre le problème de la pénurie de main-d’œuvre, décida de s’attaquer à la source: les chevaliers de l’enfer. Ces usagers abusifs du métro errent de station en station, s’y installant pour squatter et disparaissant avant de trop attirer l’attention. On entre dans une station avec du stock dans un sac, en attendant le métro on se shoote une première fois, on part pour une autre station, on descend pour s’en shooter une autre shot, et on peut faire ça un bon bout si on ne revient pas trop souvent au même endroit, et personne ne s’en rend compte. Sauf qu’un moment donné la drogue commence à faire effet et le stratégie de profil bas commence à prendre le bord. Ces gens errants en viennent à perturber le service, faisant peur aux gens, confrontant les employés, mettant en danger les autres en laissant sur place des seringues usées, il y en a parfois de ceux-là qui sautent sur la voie, etc.

    Un jour, l’un d’eux, complètement batté, se fit interpeller par un agent du métro.

    • C’est quoi ton nom?
    • J’suis chevalier de l’enfer, a répondu le gars, très sérieusement, comme si c’était son vrai nom.
    • Bon, j’vais t’appeler chevalier.

    Ces gens qui perturbent le service en étant là pour faire du métro un gite pour sans-abris et idéalement un réseau de centres d’injection supervisée au grand dam des autres, tous, ce sont les chevaliers de l’enfer. Parce que leur job est rendue plus compliquée et dangereuse, les employés en veulent plus: meilleur salaire, meilleurs avantages sociaux surtout pour les soins en cas de blessure plus probable déjà ça.

    Alors ce qu’il faut faire, se dit Étienne, c’est devenir le paladin de la lumière! Cela veut dire partir, inspecter les métros, déceler les chevaliers de l’enfer et les en faire sortir, à tout prix. Étienne a maintes fois essayé de les aider. Il leur a offert de l’argent: ils en demandaient plus, toujours plus, mais restaient là. Il a songé offrir à un, qu’il voyait souvent, de passer une nuit chez lui, sur son divan, le temps de se refaire et partir à neuf, à condition de ne rien consommer. Mais le toxico ne tiendra pas parole ou amènera d’autres toxicos et fera de chez Étienne une zone de guerre! Par chance, notre héros a pensé à tout ça!

    Il ne lui restait qu’une solution: sortir les chevaliers de l’enfer par l’autorité et par la force. Il s’y essaya un bon soir, localisant un gars couché sur un banc, apparemment bien gelé.

    • Monsieur, commença Étienne, est-ce vous prenez le métro?
    • Hmmm…
    • Monsieur?
    • Hmmmmm..
    • Si vous m’répondez pas, j’vais devoir considérer que vous prenez pas le métro et vous escorter vers la sortie.
    • Hmm quoi?

    Étienne a alors dû mettre sa menace à exécution, entreprenant de sortir de force l’itinérant drogué qui dormait sur le banc. Il y a eu bagarre et tous deux furent emmenés par la police, interrogés puis relâchés sous promesse de comparaître. Ils durent en plus être hospitalisés et eurent besoin de points de suture.

    Pendant des mois, Étienne pour ne pas retourner en prison dut cesser d’être paladin de la lumière. Au lieu de simplement attendre, il décida de partir un podcast. Pendant des semaines, il fit la promotion du mouvement des paladins de la lumière.

    « Tous, je vous appelle. Quand vous voyez quelqu’un dans le métro, ou même ailleurs, qui fait juste squatter, surtout s’il s’est shooté avec de quoi et est complètement pété, tu lui demandes s’il prend le métro, et si oui tu le laisses tranquille mais vérifie qu’il va bien s’en aller. Et s’il ne prend pas le métro, il faut qu’il sorte, à tout prix, au péril de vos vies, de vos réputations, même si ça veut dire faire de la prison! Il ne faut pas que le métro ferme à 23h à cause des chevaliers de l’enfer! Ça va, combiné avec la pandémie dont on observe encore les traces, défigurer le night life, qui ne sera plus jamais tel qu’on le connaît en ce moment. »

    Des gens entendirent. Des gens lurent parce qu’il y avait un blog aussi. Des gens n’en firent rien. Beaucoup n’en firent rien. La police fit de quoi, forçant Étienne à tout supprimer le contenu sous peine d’être emprisonné, et malgré qu’il obtempéra, on ajouta tout de même des accusations de trouble de l’ordre public et incitation à la violence.

    Mais d’autres entendirent et décidèrent d’agir. En une semaine, chaque station avait deux sinon trois paladins de la lumière qui se relayaient pendant toutes les heures d’ouverture. Il y eut des itinérants qui se firent blesser, un même jeté sur les rails, il y eut beaucoup d’innocents entre la vie et la mort, des hospitalisations inutiles qui alourdirent le système de santé, il y eut beaucoup de sang à ramasser, et bon nombre d’arrestations. Mais les chevaliers de l’enfer, eux, aussi perdirent des partisans. Les gens osaient de moins en moins aller se shooter dans le métro.

    Mais les coûts sauvés furent largement compensés par l’énorme fardeau financier que fut de faire les procès de tous ces gens qui devinrent paladins de la lumière, même pour un soir. On fit certes porter le chapeau à Étienne, qui écopa de plusieurs années de prison et bien entendu un beau dossier criminel, mais il fallut quand même juger les autres, on ne pouvait pas laisser passer ça. Il y avait eu des actes graves, y compris un paladin qui a crevé un œil d’un itinérant avec sa seringue usée, quelques nez et poignets cassés et une douzaine de coups à la tête.

    Alors ainsi, les actions d’Étienne ne changèrent rien. La fermeture à 23h, finalement, ne suffira pas. On en viendrait à fermer le métro à 20h certains soirs de semaine, puis tout le temps, puis des fois on serait obligé de le laisser ouvert juste les heures de pointe. Quelle horreur tout ça n’est-ce pas?

    Mais Étienne, lui, aura essayé, tandis que les autres n’ont rien fait. En tout cas, il en était persuadé, le répéta encore et encore lors de son témoignage durant le procès et à ses codétenus. C’est cela qui le maintenait en vie, qui allait il le pensait réparer son âme cassée par tout le mal qu’il avait dû faire pour servir sa cause.

  • La clé des champs

    Ceci est un récit imaginaire qui n’a jamais eu lieu. Mais qui sait, ça pourrait arriver.

    Un sage qui entend plutôt que regarder

    Je sortais pour lire dehors, me disant que j’avais le temps d’ouvrir ma porte patio, poser un verre d’eau, rentrer chercher mon laptop sans refermer moustiquaire et porte patio, ressortir et bien fermer derrière moi. Mon chat devait dormir à cette heure, je ne l’avais pas entendu marcher depuis le début de l’après-midi.

    Mais minou était bien là, couché cette fois sur ma table de travail à côté de mon Push 3. Tandis que je ressortais avec mon laptop, il s’élança! J’eus à peine le temps d’entendre ses pas, faire « Oh non! » d’une voix affolée qui lui fit sans doute peur et courir encore plus vite, qu’il était déjà dehors sur mon balcon! Il prit même le temps de miauler avant de se retourner et partir. Je sortis, il resta dans les marches, miaula pour me signaler qu’il était là, je ne bougeai pas, il sembla faire mine de remonter, puis se retourna et s’enfuit! Oui oui, j’avais perdu mon chat, comme ça d’un coup. Pas de collier, tout noir, alors aucun signe distinctif, quelle joie ce sera à retrouver.

    Ne sachant que faire d’autre, je suis rentré chercher des jouets et les ai agités régulièrement le temps que je passai dehors. J’espérais qu’ainsi il reviendrait, mais non. Il m’a fallu attendre la nuit, une autre journée, encore une nuit, et pendant cette nuit j’entendis beaucoup de miaulements. Chaque fois, j’allais voir, et il n’y était pas.

    C’est seulement le matin que je découvris un chat miaulant sur mon balcon avant, pourtant impossible à atteindre puisque pas d’escaliers. Tout portait à croire que mon chat avait grimpé dans l’arbre, et puis sauté jusqu’au balcon! C’était tout aussi invraisemblable qu’impressionnant.

    Je tentai de vérifier si c’était bien lui, avec la micro-puce, mais il fallait un lecteur spécial pour ça. L’intuition me dit que ce sont des puces RFID et avec la bonne application, un téléphone pourrait lire la puce. Ben non! Pas dans ce monde, peut-être dans d’autres univers c’est comme ça, mais pas ici. Mais mon chat noir pas de collier réagissait comme mon ancien chat noir pas de collier, alors je me dis que si ça marche comme mon chat, ça miaule comme lui, ça se chamaille comme lui, ce doit être lui. Mais là va falloir lui mettre un collier puisqu’il a commencé à se sauver, mais ce sera pour un autre jour.

  • Sur appel

    Quand j’ai entendu parler de ça, je n’ai pas pu y croire. Mon ami avec qui je suis allé passer une soirée au bar proche de chez lui, a reçu un appel sur un téléphone jetable. Subitement, il est devenu tendu. « Faut que j’y aille! La job! Grosse urgence! Désolé, finis ma bière si tu veux, paye pour nous deux, j’vais t’rembourser plus tard. » Ben voyons! Je me suis demandé si j’avais fait quelque chose et il m’a plus tard certifié que non.

    Le lendemain, il m’a expliqué. « Je suis sur appel, je ne sais pas c’est qui mes patrons. Ils peuvent m’appeler à toute heure du jour ou de la nuit et si je ne fais pas ce qu’ils disent dans le temps donné, ils menacent de me tuer, moi, pis toute ma famille. Ils m’ont expliqué qu’ils allaient tuer toute ma descendance et toute celle de ma femme. Ils vont tuer mes enfants et mes petits enfants. Je dis à mon ami de prévenir la police, que ça n’avait pas d’allure d’accepter ça, mais lui avait trop peur.

    Mais un jour, n’y tenant plus, il s’est décidé. Eh bien il est mort, lui et sa famille. Ils l’ont vraiment fait. On ne sait pas qui sont ces gens. Ils ont commencé par les petits-enfants. Il leur est arrivé des accidents en revenant de l’école, heurtés par des chauffards. Puis ça a été le tour des enfants, et ensuite de la femme de mon ami, puis mon ami y est passé. Les enquêtes n’ont rien révélé. Je me demande si elles n’ont pas été bâclées. Se pourrait-il qu’ils aient eu l’ordre d’en haut, de très haut, de clore les enquêtes prématurément. Je me le demande. Ça fait bien peur tout ça.

    Quelques jours plus tard, j’ai reçu un colis: un téléphone jetable, très similaire à celui de mon ami. Dès que je l’ai déballé, fébrile et inquiet, le téléphone a sonné. On m’a expliqué que j’avais été engagé pour travailler sur appel. On m’a dit, avec une voix modifiée, que je devais conserver ce téléphone sur moi en tout temps et m’assurer qu’il demeurait chargé. « Quand ça sonne, tu réponds. Si tu réponds pas, peu importe pourquoi, on te tue, toi pis toute ta famille. T’es une personne seule faque on remonte à ton ancêtre le plus loin, ta grand-mère, et on tue son conjoint, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Même s’ils sont à l’étranger, on peut les trouver. On va te tuer en dernier, tu vas voir tous ces gens mourir et les avoir sur la conscience. N’essaie pas de prévenir la police, ça va juste t’empêcher de terminer les jobs qu’on va te demander ou recevoir les appels, et on va procéder à la sentence, tuer toute ta famille. Reste aussi proche de chez toi que possible, parce que si on t’appelle, tu auras un temps limité pour faire ce qu’on va te demander de faire et on a calculé ça considérant que tu pars de chez toi. Tu dois travailler seul. Il y aura des conséquences pour toi et toute personne à qui tu demanderas de l’aide. Par précaution, ne parle de cela à personne. Et, encore, surtout, pas de police, c’est bien important pas de police, parce que si tu impliques la police, seul importera que tu réussisses ta tâche ou pas, à temps. »

    On ne m’a pas expliqué ce que j’allais devoir faire, on m’a laissé attendre comme ça un mois. Régulièrement, je regardais ce téléphone, tout d’un coup ça a sonné et je ne l’ai pas entendu. Si je ne réponds pas, ils tuent toute ma famille, moi y compris, ne cessai-je de me répéter. Le téléphone resta près de moi, toujours chargé, prêt. J’étais nerveux quand je prenais ma douche: tout d’un coup ça sonne. J’étais nerveux quand je me brossais les dents: tout d’un coup ça sonne. J’avais du mal à dormir: tout d’un coup ça sonne et jet ne l’entends pas. Je pouvais à peine travailler, je me sentais tout le temps nerveux. Une vibration se faisait entendre et je croyais que c’était le maudit téléphone qui sonnait. Un petit objet tombait au sol et je sursautais: un appel? Ben non!

    C’est quand je crus que tout ceci était une farce que le fameux téléphone sonna, un bon soir. J’étais parti chez un ami, on a bu un verre ensemble. Et là, le téléphone a sonné. « Tu vas te rendre au 429 rue Desaulnier, entrer et tuer la personne qu’il y a là. S’il y a plusieurs personnes, faut les tuer toutes. Tu as jusqu’à minuit pour faire ça, puis ensuite jusqu’à l’aube pour te débarrasser des corps à ta convenance. » Et ça raccrocha! Affolé, je ne pouvais croire que c’était sérieux, mais oui ce l’était!

    • Désolé, faut que j’y aille, annonçai-je à mon ami. Une urgence au travail.
    • My god! Un samedi soir, yest proche de minuit!
    • Ah mon Dieu, ah non! 22h45! Juste me rendre chez moi y va être 23h30 sinon plus tard, et ça va me prendre une bonne demi-heure me rendre où on m’a demandé d’aller, après! Y m’ont dit qu’y faut que ce soit fait pour minuit! Je capote!
    • Capote pas comme ça, on peut s’arranger. Tu peux pas appeler un taxi?
    • Oui, c’est vrai, on y va avec ça.

    Le taxi mit déjà quinze minutes pour arriver, mais il me permit d’arriver à destination à 23h15. Rendu là, je me heurtai à une porte close. J’avais bien compris, il fallait entrer, coûte que coûte. Alors je frappai à la porte, on m’ouvrit, j’entrai de force et vargeai sur l’occupant à coups de poing et à coups de pied, jusqu’à temps qu’il ne bouge plus. La chose faite, je l’étranglai pour la forme, vérifiai que son cœur ne battait plus et qu’il ne respirait plus, puis entrepris de mettre le corps dans un grand sac poubelle que je trouvai là sur les lieux. Je traînai le corps jusqu’à dehors, rappelai un taxi, demandai à me faire conduire au bord de l’eau, attendis que le taxi soit parti et jetai le corps à l’eau, puis rentrai chez moi à pied. C’est là que je constatai la gravité de ce que j’avais fait pour sauver ma peau et celle de mes proches, et je vomis et pleurai.

    À peine eus-je le temps de me remettre du choc initial que le petit téléphone jetable sonna à nouveau. « Tu dois te rendre au 525 rue des Hôtels, entrer coûte que coûte et tuer tous les occupants. Tu as jusqu’à 4h30 du matin et jusqu’à midi pour te débarrasser des corps. » Estimant avoir le temps de marcher, je me rendis là-bas, très inquiet. Je trouvai là le chauffeur du taxi qui m’avait mené de chez mon ami, sa femme et sa fille, que je dus tuer. J’emmenai ensuite de peine et de misère les corps au fleuve où je les jetai.

    On m’appela encore: c’était le deuxième chauffeur de taxi, celui qui m’avait mené avec le corps de chez ma première victime au fleuve! Oui oui, on me faisait tuer toute personne que j’avais impliquée dans le premier meurtre! C’est là que je compris: mon ami, pour m’avoir parlé de ses appels, avait reçu la mission de me tuer, a craqué, et est allé voir la police. Ça lui a coûté la vie, et là parce qu’il s’est sacrifié pour moi, c’est moi qui hérite de son boulot! Quelle galère!

    Ensuite, le téléphone se tut pour une semaine, puis on me demanda de tuer une autre personne, et encore une autre. Je ne comprends pas pourquoi la police n’enquête pas plus que ça. Je porte des gants lors des meurtres, je me suis doté d’un couteau depuis, ça va mieux, je ne laisse jamais rien derrière sur les lieux, mais il me semble que je devrais en faire plus pour masquer mes traces. Peut-être ces gens-là contrôlent la police? Ils ont menacé des personnes clé. « Tu dois cesser l’enquête sinon on tue toute famille, puis toi après que tu aies été témoin de toutes ces morts! »

    Je constatai vite que l’anxiété de me faire appeler était si grande que je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais plus travailler, car je devais être prêt à tout moment de laisser ce que je faisais et partir tuer. Je ne pouvais plus aller nulle part à plus de quelques kilomètres de chez moi, craignant me faire appeler pour une urgente mission. Même si je possédais une voiture, estimai-je, ça ne changerait rien; on m’enverrait faire des missions plus loin de sorte que j’aurais toujours du mal à m’y rendre si je ne partais pas de chez moi. Je n’osais plus parler à personne, de peur d’en dire trop et qu’on me demande de tuer cette personne, après. Je me rendis compte que le confinement durant la pandémie, c’était une partie de plaisir à côté de ce que je vivais là!

    Ne pouvant gagner ma vie autrement, quand j’entrais dans une maison pour tuer ses occupants, je la fouillais rapidement et récupérais des objets de valeur que je revendais. Une fois même, je trouvais cette femme que j’avais à tuer de mon goût, alors j’ai tué son mari et ses enfants, puis je l’ai violée, pour ensuite la tuer. Je me suis rendu compte que ça faisait le plus grand bien et que ça m’aidait à supporter l’attente d’un prochain appel.

    Je ne sais pas combien d’autres sont dans la même situation que moi. Se pourrait-il que cette organisation de l’ombre ait commencé petit, obligeant des personnes à tuer sans pouvoir mettre leurs menaces à exécution. Un jour, par contre, il fallait bien le faire, montrer qu’ils étaient capables de le faire, et rendu là ils pouvaient possiblement influencer des personnalités publiques: la police, le gouvernement. Mais il faudrait faire chanter la police ou être un expert en hacking pour accéder aux informations permettant de retrouver tous les membres de la famille à tuer, même à l’étranger! Peut-être une intelligence artificielle balayant les réseaux sociaux pourrait réussir? Toujours est-il qu’il fallait une grande puissance, quasi divine, pour mettre ces menaces à exécution, et pourtant ils avaient montré pouvoir le faire!

    Personne ne sait qui ils sont. J’ai plusieurs fois songé me présenter au poste de police pour porter plainte, mais ils vont simplement me prendre le téléphone pour analyse. Si le téléphone sonne et n’est plus en ma possession, le sauront-ils? Ça n’a pas d’importance, ai-je compris. Tout ce qui importera, c’est que j’aurai failli à ma mission, peu importe pourquoi, et ils tueront toute ma famille!

    Je crois que seul le suicide me libérerait de cette hantise constante, et encore, peut-être après ma mort, ils tueraient toute ma famille quand même! Je ne peux ni en finir avec tout ça, ni abandonner les missions, ni aller voir la police. Je ne peux qu’attendre et quand ça sonne, peu importe je fais quoi, peu importe l’heure, répondre, et faire ce qu’on me dit, dans le temps imparti. Sinon, c’est fini pour moi et bien d’autres. Alors ma vie se résume à attendre, surveiller le téléphone, le brancher quand il commence à décharger, et répondre, surtout répondre, quand on appelle. Je ne dois rien faire, juste conserver mon énergie pour quand c’est le temps de répondre et aller tuer. C’est maintenant tout ce qui importe.

  • L’appel de Dieu

    Hésitante, elle craignait que son interrogation soit inappropriée, soulève des doutes. « Je suis déçu, mon enfant. J’aurais cru que ta foi avait atteint un degré suffisant de maturité pour comprendre ces choses-là et prendre les bonnes décisions. » Inquiète de se faire juger, Dominique n’avait pu se résoudre à entrer en contact avec Philippe, le prête de sa paroisse, quelqu’un en qui elle avait confiance et qui saurait peut-être la guider dans cette épreuve qu’elle traversait.

    C’était allé de mal en pis la semaine dernière. Dominique avait du mal à dormir, se sentait irritable, faillit même lancer une spatule dans la fenêtre par colère comme son ancien conjoint savait si bien le faire. Le soir où elle craqua, c’est quand elle fut atteinte de la certitude absolue que Dieu, si Dominique ne sauvait pas son ex Alain, allait la transformer de sorte qu’elle soit comme lui. Elle aurait bientôt les mêmes accès de colère incontrôlable, les gens ont déjà commencé à la bouder et s’éloigner d’elle, ce sera pire, elle sera seule, il ne restera plus qu’Alain qui pourrait même rendu là ne plus vouloir d’elle parce qu’elle l’aura fait trop attendre. Dominique sentait que comme son ex, elle recevrait éventuellement la visite des policiers et devra même, un bon jour, passer quelques jours à l’hôpital en isolement le temps de trouver une médication qu’elle cessera, comme Alain, de prendre. Avant qu’elle ne s’en soit rendue compte, elle s’était rejouée la scène dans laquelle son amie, qui l’avait maintes fois conseillé de laisser Alain et qui a presque voulu faire une fête quand elle l’a enfin laissé, soit si déçue si Dominique reprenait avec Alain qu’elle cesse de lui parler pour toujours. C’est là qu’elle a éclaté en sanglots, puis s’est saisie de son crucifix accroché au mur, qu’elle avait eu à sa première communion, et l’a fracassé contre le mur. Quand le Petit Jésus est tombé de sa croix, c’est là que Dominique a compris qu’elle était allée trop loin, et irait peut-être bien en enfer.

    Elle sentait qu’elle devait faire quelque chose pour réparer l’acte de colère qu’elle venait de commettre. Même si personne n’a été blessé, elle a quand même commis un péché capital, et contre un symbole représentant le Seigneur en plus. Elle ne savait que faire ni penser, son esprit lui criait que la seule solution était de recontacter Alain pour lui dire qu’elle voulait retourner avec lui. Pour le moment, elle avait juré de ne pas appeler la police s’il ne la recontactait pas, et ils en étaient restés là. Mais avant de faire ainsi, Dominique se dit que peut-être un prêtre pourrait l’aider.

    Après la messe du dimanche, elle alla donc trouver Philippe pour lui demander si elle pourrait avoir un entretien avec lui. « C’est à propos d’une faute que j’ai commise. Je crois que c’est grave, je pourrais aller en enfer si je ne fais rien pour réparer ma faute. » Dominique a lancé ça dans un flot impétueux de paroles, à toute vitesse, craignant que la peur ne lui cloue le bec et ne l’empêche de finir. Ensuite, à bout de souffle, elle se prit la tête entre les mains et fondit en larmes, comme ça, devant le prêtre.

    Philippe, un peu désemparé, la prit par le bras et l’emmena au presbytère. En chemin, Dominique réussit à se calmer un peu. « Ok, j’ai l’impression que ça a l’air gros cette affaire-là, et tu auras besoin de calme et de l’aide de Dieu pour en dire plus. J’ai de la paperasse à remplir alors je te suggère de t’asseoir ici, je vais te donner un chapelet et tu vas prier. » Dominique faillit demander combien de fois il fallait faire le chapelet, puis elle comprit que ce serait à l’infini, simplement jusqu’à temps que Philippe retourne dans la pièce.

    Alors Dominique s’y mit, récitant un « Je vous salue Marie », un autre, puis un autre, puis encore un autre, puis un « Notre père » et ainsi de suite. Il y avait des moments où elle priait machinalement, d’un ton ferme et décidé, se tenant bien droite presque comme un soldat, et d’autres où les larmes l’empêchaient de bien articuler, elle s’effondrait par en avant, et reprenait. Quand Philippe revint dans la pièce, Dominique se sentait calme.

    • Dominique, demanda Philippe, qu’est-ce que tu viens de faire là?
    • J’ai fait des chapelets, mais je ne sais plus combien. Je suis désolée, il doit falloir que j’en fasse un certain nombre pour réparer ma faute.
    • Non non Dominique, fais-toi-en pas avec ça. Regarde maintenant quelle heure il est rendu?
    • Oh non! 14h45!
    • Oui. Ce que tu as fait Dominique, c’est pénitence. Tu as donné une plus grande partie de ta journée que tu croyais à ta guérison, et c’est ça qui importe pour le Seigneur. La prière et la pénitence sont les deux composantes les plus importantes de l’absolution.
    • La troisième, c’est le partage, alors faut que j’aille lui dire tout ça?
    • Tu m’as même pas dit quelle était ta faute! s’exclama Philippe.
    • C’est vrai.
    • Alors quelle est cette faute?
    • J’ai cédé à la colère, un péché capital, et ça m’a fait briser un objet sacré, déclara Dominique, en sortant de sa sacoche le crucifix abîmé.
    • Oh non, mais pourquoi t’as fait ça?
    • J’étais choquée, j’pensais que Dieu m’avait imposé une épreuve impossible, et j’ai perdu les pédales un soir. J’ai honte de moi depuis ce temps-là. Ma meilleure aime dit qu’on pourrait le coller, mais ça changerait rien j’ai l’impression, ça réparerait pas ce qui est en moi.
    • Non pas collé! s’exclama. Faut pas coller! Est-ce que Jésus était collé sur la croix?
    • Ben non!
    • J’connais un endroit où ils peuvent réparer ça, avec des petits clous, ça paraîtra quasiment pas. C’est pas ça le vrai problème. C’est plutôt de réparer ce qui est cassé en toi, qui t’a mené à faire ça.
    • J’ai, euh, j’avais un conjoint agressif et parfois violent. Il me frappait souvent, mais un soir, ça a été trop et je suis partie. Je le regrette parce que je l’aime et il m’a toujours semblé que Dieu m’avait donné pour mission de le sauver de lui-même.
    • Le sauver pour quoi? Pourquoi toi?
    • Parce qu’Alain me fait confiance, il m’aime, en tout cas il dit qu’il m’aime. Il le montre à sa façon, en me traitant de grosse torche, en me frottant vigoureusement mais des fois ça fait un bien fou, mais il est là pour moi, tandis que mes amies ne peuvent jamais, mon père est mort, ma mère fait du Parkinson pis de l’Alzheimer et se souvient plus de moi, puis mes frères et moi on se parle plus depuis des années.
    • Ah c’est bien triste ça. Alors tu te dis qu’Alain, c’est tout ce qu’il te reste.
    • Oui. Mais pourtant, il me frappe de plus en plus souvent, pis un soir il a sorti son lighter pis a essayé de me brûler les seins. Au début il faisait semblant, puis rangeait le lighter et disait que c’était pour rire, mais là il m’a pogné la peau avec et voulait le refaire. Y fait n’importe quoi quand il est choqué, mais j’aime mieux qu’y s’défoule sur moi plutôt que fesser dans les murs. Sans moi, il crie, frappe partout, ça fait des trous dans les murs et dans les portes, les voisins entendent le bruit et appellent la police. Alain aime pas les policiers, il essaie à chaque fois de se battre pour pas qu’on l’amène.
    • Ah pauvre toi! C’est vraiment triste que tu aies à vivre tout ça. Mais n’oublie pas, la mission de Dieu n’est pas toujours facile. Si Dieu te rappelle avec insistance que tu dois sauver Alain, peut-être faut-il écouter l’appel. Souviens-toi du prophète Samuel, que Dieu a appelé trois fois durant son sommeil, avant que l’enfant ne comprenne que c’était le Seigneur qui l’appelait.
    • Mais Alain me fait du mal, argumenta Dominique.
    • Si quelqu’un te frappe au visage, répondit Philippe, Jésus ne te dit-il pas de tendre l’autre joue?
    • Oui.
    • Et de pardonner 70 fois 7 fois?
    • Oui, répondit simplement Dominique, avant de croire comprendre ce qu’elle devait faire. Dominique esquissa le geste de se lever.
    • Non attends Dominique, je connais pas toute ta situation. Seul le Seigneur peut tout comprendre.
    • Mais pourtant, rétorqua Dominique, je lui ai demandé, plusieurs fois, et c’est toujours ça qui revient. Et voilà que toi, mon père, tu me le confirmes.
    • Dieu ne lit pas dans les pensées, expliqua Philippe. Il lit dans le cœur. Tu dois ressentir ce qu’Alain te fait sentir en la présence de Dieu. Confie-lui ta peur, ta colère, mais aussi ton amour pour Alain, et laisse émerger en toi ce qu’il veut que tu fasses.
    • Merci mon père, je vais essayer ça.
    • Pourquoi pas maintenant? suggéra Philippe. J’ai encore quelques paperasses à remplir, je suis pas pressé.

    Ainsi, Dominique retourna à sa prière. Au début, elle s’agenouilla en silence, puis évoqua les souvenirs avec Alain, heureux comme malheureux. Elle fondit en larmes plusieurs fois, puis finit par atteindre un état serein. Là, elle se saisit du chapelet laissé sur la table et pria à nouveau.

    Après un certain temps, Philippe retourna dans la pièce.

    • Eh puis Dominique?
    • Je crois que j’ai compris, mais il y a plusieurs interprétations possibles.
    • Vas-y, explique-moi, s’enquit Philippe.
    • Peut-être que j’ai tellement aimé Alain, ou peut-être juste j’ai tellement passé de temps avec lui, que j’en ai développé l’impression qu’il n’y avait plus que lui au monde.
    • Même les gens de la paroisse n’étaient plus là? Même tes amies?
    • Ces personnes étaient là, et sont toujours là, mais c’est comme si elles n’avait plus d’importance. Tout ce qui importait, c’était Alain et son bien-être. Sa présence, même si un peu désagréable, était plus présente que celle des autres que je côtoyais. Quelqu’un qui est là pour moi sans être vraiment là, c’est mieux que pas personne du tout, qui sont juste loin, se disent être là, mais dans les fait ne sont jamais là.
    • Mais pourtant, tu as tes amies, tu as la paroisse, tes collègues au travail aussi?
    • Oui, je sais, mais c’est comme si Alain me les fait tous oublier. J’ai passé tellement de temps avec lui.
    • Dominique, quand tu étais avec lui, chez toi ou chez lui, penses-tu que tu aurais pu partir ou lui demander de partir?
    • Non. J’ai déjà essayé. Il se fâche dans ce temps-là. C’est comme.. si j’étais… enfermée… avec lui!
    • Voilà Dominique, c’est comme ça que le mal s’est incrusté. Tu as créé en toi une copie de Alain, pour essayer de le comprendre, prévoir ses actions, pour te protéger ou le protéger de lui-même, mais maintenant, ton clone d’Alain est tellement convainquant qu’il essaie, comme Alain le ferait, de te ramener à lui!
    • My god! s’exclama Dominque, estomaquée par la vérité de tout cela. Oh, désolée, se reprit-elle, craignant avoir juré devant le prêtre.
    • Pas de problème. Ça peut être surprenant tout ça.
    • Mais que faire si c’est ça? demanda Dominique. Comment faire taire la réplique d’Alain que je me suis créée?
    • Tu ne le peux pas, certifia Philippe. Plus tu vas essayer de faire taire Alain, plus il va parler. Il faut simplement le laisser parler et ne plus porter attention à ce qu’il dit. Un jour, tu comprendras que tu n’as plus besoin de cette réplique, et là, il se taira. Mais tu m’avais dit qu’il y avait d’autres interprétations?
    • Oui oui, c’est vrai, se rappela Dominique. Peut-être que le Seigneur m’a dit de faire une tentative de le sauver et qu’à un certain moment, ça ne vaut plus la peine d’essayer. Quand Jésus a envoyé ses apôtres en mission, il leur a dit que dans une ville où ils sont accueillis, de rester, manger ce qu’on leur offre, dormir où on leur offre de dormir et guérir des malades, chasser des esprits mauvais et tout. Dans une ville où ils ne sont accueillis avec hostilité, ils devraient repartir en secouant la poussière de leurs sandales. Peut-être est-ce cela avec Alain? Il n’a pas compris le message de paix que Dieu m’a demandé de lui livrer, est resté avec sa colère tandis que notre relation aurait pu, s’il s’était suffisamment ouvert, le guérir. Je savais pas pouvoir le changer, j’étais prête à vivre avec quelques colères, mais ça a juste empiré, et les coups ont commencé.
    • Oui c’est un excellent point de vue. Certains ne veulent ou ne peuvent comprendre la parole de Dieu, et tenter de s’accrocher à eux peut nous perdre. Imagine si les femmes prévoyantes avaient partagé leur huile avec les insensées? Probablement que personne n’aurait été là à l’arrivée du maître de la maison.
    • Oui c’est vrai. Si je gaspille toute mon énergie à sauver quelqu’un, je vais perdre la chance d’en sauver d’autres, et ne pourrai peut-être même pas me sauver moi-même, si je me rends malade avec tout ça.
    • Mais que t’apportait Alain, à toi? Il doit bien y avoir quelque chose! Tu ne le supportais pas juste par don total au Seigneur.
    • Alain me faisait du bien. Quand j’étais avec lui, je me sentais bien, jusqu’à ce qu’il se fâche et me fasse du mal. Mais parfois, je me demande si ce ne sont pas les moments après qu’Alain soit parti que j’appréciais le plus. Quand la peur cessait, quand la douleur cessait, le soulagement, la gratitude, de ne plus souffrir, engloutissait tout. Mais ça ne dure pas, et l’ennui revient, la solitude, il faut que je revoie Alain pour ressentir à nouveau cette souffrance, puis ce soulagement de l’absence de souffrance.
    • Mais peut-être peux-tu ressentir cette gratitude sans la souffrance, Dominique. Rends grâce au Seigneur, chaque moment que faire se peut. Laisse ton esprit se poser sur ce qui se trouve autour. N’enlève pas d’espace à ta réplique mentale d’Alain, donne simplement de l’espace aux autres choses qu’il y a dans dans ta tête et surtout dans ton cœur, et encore plus important autour de toi! Si les voix de ton cœur te disent, apparemment à l’unisson, de pardonner à Alain, ne les fais pas taire, fais seulement parler les autres voix, celles qui te veulent du bien. Si tu écoutes ton cœur, écoute-le en entier, pas juste la partie qui veut revoir Alain. Et là, tu sauras faire le bon choix.
    • Oui, il faut que je pense à tous ceux qui sont là pour moi, et pour qui je peux être là plutôt que l’être pour Alain. Mais après ça, je me dis que sans moi, Alain va être de plus en plus en colère, se faire du mal à lui-même et peut-être aux autres. Il parlait souvent que la prochaine fois que la police viendrait pour lui, il leur casserait une bouteille sur la tête et leur crierait dans les oreilles jusqu’à les rendre sourds! J’suis inquiet pour lui.
    • Peut-être c’est quelqu’un d’autre qui peut le sauver, et que ton seul rôle, c’était d’aider Alain à trouver cette personne-là.
    • Oui c’est vrai. Merci mon père!
    • De rien. Sur ce, que le Seigneur te pardonne tes fautes, et que tu reçoives l’absolution pour tes pêchés. Ah oui, une dernière chose, appelle là pour faire réparer ton crucifix, enchaîna Philippe avant de tendre une petite carte à Dominique, qui la mit dans sa sacoche avec l’objet cassé.
    • Merci. Bonne fin de journée.

    Dominique, à moitié soulagée, à moitié troublée, quitta le presbytère. Elle ne savait pas quoi faire pour la suite, à long terme, mais elle savait pour le moment. Elle se dirigea tout droit vers le poste de police, entra, et demanda à porter plainte pour une agression.


    Est-ce que mon ami de l’autre monde existe? Celui qui a évité de se blesser au pied l’été passé, celui qui a évité l’arrêt de travail, la dépression et tout? Sait-il que son ami, c’est possible que ce soit à un autre de le sauver, ou à une autre, que son rôle était simplement de permettre à cette personne salvatrice de revenir à lui, après une mauvaise passe? Sait-il qu’il peut lâcher prise, faire taire son clone mental qui répète qu’il doit le sauver, que c’est quand il est avec lui qu’il le sauve? J’aimerais tant pouvoir lui parler, lui dire tout ça, mais tout ce que je peux espérer, c’est que nos univers soient encore suffisamment liés pour qu’il aboutisse au même récit que moi.

    Je ne dis pas qu’appeler la police est toujours la bonne solution! Parfois il n’y a pas de crime aux yeux de la loi. On peut frôler la ligne rouge sans la franchir, ou la franchir sans laisser suffisamment de traces pour aboutir à une preuve recevable en cour. L’important est non pas de faire taire le clone mental mais plutôt de donner la paroles aux autres membres de l’esprit et du cœur, pour que chacun puisse participer à l’évolution, la croissance et l’adaptation.

  • Un système bancal et corrompu

    Ronald était à bout de nerfs et de patience. Après une troisième mise à pied en moins de deux ans, il se retrouvait encore devant des tonnes d’entreprises potentielles à explorer qui lui semblaient toutes du pareil au même, des CV à envoyer, des entrevues à passer parfois en personne malgré que l’entreprise ciblée offre des conditions de travail hybrides et beaucoup de déception. Ces mises è pied suscitaient beaucoup d’anxiété chez Ronald. Bien que vivant seul et accumulant de l’argent en cas de mauvais jours dans divers placements, il se sentait toujours coincé, pris à la gorge parfois. Ça pouvait toujours arriver qu’il ne puisse plus gagner assez, que ses placements s’épuisent et qu’il soit condamné à mendier!

    Ronald pouvait certes passer des heures à rassembler les données pour se calculer un budget plus serré, tenant compte de davantage de dépenses prévues et imprévues. La question demeurait: que faire si je ne peux pas respecter ce budget? Couper dans tout? Déménager en banlieue dans un logement le plus petit possible? Passer tous mes temps libres à faire toutes les épiceries du quartier pour récupérer les spéciaux? Pour sauver du temps avec les commissions à de multiples endroits, acheter une voiture ou trouver des gens qui pourraient y aller avec moi? Ça reste toujours moche et une apparente descente vers le bas.

    Tout bascula lors d’une nuit d’insomnie que Ronald passa à stresser à propos de tout puis de rien, parce que son cerveau se détraqua et resta en mode anxiété limite panique même si toutes les causes de stress étaient écartées pour le moment. Quand on touche le fond, peu importe quel fond, il se passe quelque chose de fabuleux. L’esprit, pris de panique, perd le nord, se désaxe complètement et puis toute l’énergie qui était gaspillée à le mener là, dans ce trou, est reprise, prioritisée pour se sortir de là. C’est comme quand on reçoit un diagnostic de cancer. Soudain, le travail, oui surtout le travail, mais aussi les projets personnels, tout prend le bord, seule la santé importe. Parfois même, les obligations familiales sont éclipsées, au risque de faire chavirer tout le bateau. C’est dans ces moments sombres que l’esprit devient le plus créatif. Souvent, l’énergie libérée est consacrée à faire sauter les verrous, les blocages, qui empêchent de faire LA chose qu’il faut parfois faire dans ce temps-là: demander de l’aide. Accepter que cette fois, on n’y arrivera pas, et qu’il va falloir un coup de main de la science. Ça peut être un traitement de radiothérapie mais aussi une séance de psychothérapie.

    Mais parfois, les blocages sont tellement forts, l’égo prend tellement le pas, surtout quand ils s’ancrent dans des expériences de l’enfance, que l’esprit va chercher ailleurs sa solution, et c’est là que les idées les plus folles naissent, pour le meilleur ou pour le pire. Mais parfois, tout n’est pas noir, tout n’est pas blanc.

    Notez que j’entrevois une possibilité d’atteindre volontairement cet état créatif, simplement en focalisant son esprit sur le moment présent. Si, l’espace d’un souffle, rien ne compte, même pas ce pot de vitre tombé au sol, cet ordinateur qui n’allume plus, ce téléphone que notre fille a lancé au sol et même ce bébé qui est en train de pleurer sa vie et s’étouffer. Un souffle, pas plus, mais pendant ce souffle, on peut entrevoir l’espoir d’un moment meilleur, et là, trouver, pas de quoi tout régler, mais un pas à la fois, améliorer les choses, réduire la frustration, réduire le stress, se sentir mieux, plus serein, juste un peu pas beaucoup mais un peu. Mais Ronald n’eut jamais accès à ça, juste au grand big bang du toucher de fond, qui n’est jamais une bonne sensation.

    Je vais essayer de vous expliquer ce que Ronald a trouvé cette nuit-là et comment cela a changé sa vie mais aussi celle de nombreux citoyens du monde. En gros, Ronald a conçu et mis en marche une machine à générer du revenu, forte et auto-suffisante, bâtie sur un cloud décentralisé se servant de la puissance de calcul inutilisée des appareils que nous mettons en fonction. La machine de Ronald fait beaucoup de mal mais un peu de bien, et pas juste à lui-même. Et que faire si cette machine s’installe en support de l’économie actuelle, pour en devenir un pilier fondamental sans qu’on ne s’en rende compte? Qui peut renverser la vapeur, et à quel prix? Voilà de grandes questions!

    La clinique de l’ombre

    D’abord, se dit Ronald, je vais me partir un réseau de trafic d’organes humains. Il faut pour cela des médecins, un investissement initial en équipement, des gens pour contacter donneurs et receveurs, etc. Ronald se leva, ouvrit son ordinateur et passa le reste de la nuit à élaborer des plans. Ça pouvait se faire.

    Ronald mit environ trois mois à construire son affaire. Il obtenait environ 5 000$ par semaine, puis ça monta à 25 000$ par semaine et il s’attendait à faire monter ça à 100 000$ pendant la première année. Cet argent s’en allait dans un ensemble de comptes en crypto-monnaie afin que personne ne puisse facilement découvrir combien d’argent il y avait d’injecté là-dedans.

    La clinique de Ronald offrait plusieurs services. D’abord, les donneurs recevaient une généreuse (de leur point de vue…) compensation financière tandis que les receveurs devaient payer le gros prix pour recevoir un organe qui, dans le public, aurait nécessité des années à obtenir. Outre le trafic d’organe, la clinique offrait des chirurgies à prix modique et avec faible délai d’attente. Cette clinique, qui devint un véritable réseau après quelques mois, d’abord une intéressante alternative au réseau public surchargé, devint un soutien fondamental à ce réseau. On commença même à constater que des médecins, au public, référaient certains patients à la clinique de l’ombre! Oui oui!

    Ronald est le seul à disposer des clés privées permettant de retirer l’argent des comptes en crypto-monnaie, pour le transférer ailleurs, par exemple sur des plateformes d’échange pour le convertir en argent conventionnel ou vers le compte des différents employés et donneurs qui acceptent d’être payés en crypto-monnaie. Oui, Ronald s’en mettait plein les poches, mais plusieurs ressortaient gagnants, pas seulement lui. Ronald considérait ce revenu en crypto-monnaie plus fiable que tous ses placements précédents. C’était un investissement dans le block chain, impossible à saisir, difficile à tracer car nécessitant les numéros de milliers de comptes différents pour établir un profil.

    Le réseau de cliniques de Ronald fonctionne pour quelques raisons. D’abord, les receveurs sont prêts à payer beaucoup, énormément d’argent, pour se faire transplanter un rein plutôt que subir la dialyse et certains riches sont même si paresseux qu’ils préfèrent payer pour se faire transplanter un nouveau foie plutôt qu’adopter de saines habitudes de vie pour soigner leur foie gras. Au public, on n’accepte pas une transplantation pour raison de paresse du patient, mais la clinique de Ronald n’en a rien à cirer. Si tu peux payer, on va te transplanter! Les donneurs pourraient exiger plus, beaucoup plus, mais on peut exploiter leur mémoire et vision à court terme. Quand ça fait quelques années que tu vis dans la rue et que tu as faim, 25 000$, c’est beaucoup plus d’argent que dans tes rêves les plus fous. Personne ne va te dire que tu devrais exiger bien plus, au moins 250 000$, mais si le donneur accepte de se faire retirer un organe pour 25 000$, eh bien on ne dit rien et on procède! Les médecins, aussi, avec suffisamment d’argent et parfois un peu de persuasion créative, acceptent d’assouplir certains critères de compatibilité quand on juge que la transplantation est suffisamment urgente. Parfois dans le public, on refuse la transplantation parce que le risque de rejet est trop élevé. Dans la clinique de Ronald, le seuil de rejet est plus souple et on peut payer pour l’abaisser un peu… Oui, je sais, c’est très croche, mais quand on assouplit certaines contraintes trop rigides, on peut vraiment aller loin!

    De l’ombre vers la lumière

    Ainsi, par un réseau de trafic d’organes qui offre de meilleures conditions de travail que le réseau public et qui se propose en soutien à ce dernier pour diverses chirurgies, Ronald disposait d’une source de revenu fiable. Il faut mentionner que plusieurs personnes en bénéficiaient: les médecins qui étaient bien mieux payés et traités que dans le réseau public, des receveurs qui bénéficiaient d’une deuxième chance (quand ils la méritent, bien entendu, et la mériter c’est être riche), des donneurs qui recevaient un coup de pouce financier plus que bienvenue, et la famille de Ronald qui s’inquiétait moins pour lui et passait du temps de meilleure qualité avec lui.

    Par contre, Ronald ne pouvait pas utiliser sa crypto-monnaie directement. Si les commerçants commençaient à accepter dette monnaie alternative, il y aurait moins de problèmes, mais là, il fallait de l’argent conventionnel, qui est davantage sujet au traçage. Au moment des impôts, Ronald n’aura aucun revenu officiel à déclarer. Le gouvernement va faire enquête, découvrir qu’il y a entrée d’argent dans le compte de banque mais aucun revenu déclaré. Il y aura des soupçons. Si ce n’est pas la première année, ce sera celle d’après, mais un jour, Ronald aura des ennuis avec les agences du revenu fédérale et provinciale. Il faut alors développer une stratégie pour justifier ces revenus venus de l’ombre. Oui oui, le blanchiment d’argent embarque là-dedans.

    Ronald y avait pensé et c’est pour ça que son réseau de cliniques offre des chirurgies diverses au privé. Le patient paie un montant qui ne couvre qu’une partie de la procédure, le reste est couvert par les paiements des receveurs d’organes. En gros, le patient paie un montant X tandis qu’aux yeux du gouvernement pour les impôts, la chirurgie aura coûté Y beaucoup supérieur à X. Par contre, Ronald ne pouvait pas trop abaisser le prix des chirurgies au privé, sinon cela allait soulever des soupçons. En cas d’enquête, un mandat émis par un juge peut forcer un site d’échange à révéler toutes les données des transactions. Ainsi, le gouvernement pourrait savoir de quels comptes en crypto-monnaie viennent les entrées d’argent vers les sites d’échange utilisés par Ronald, puis étant donné que la block chain est accessible publiquement, on peut avec les bons logiciels se construire un graphe qui va mettre au jour toutes les transactions du réseau de Ronald. On ne saura pas avec certitude qui a donné de l’argent pour des organes, mais on verra de gros montants passer de mains en mains, on aura des doutes, on va fouiller, et Ronald sentait qu’il pouvait se faire coincer. Ainsi, il lui fallait d’autres stratagèmes de blanchiment d’argent.

    Ronald a trouvé une solution toute simple, tellement que c’en est drôle: une chaîne d’épiceries. Les marchés Ronald offrent toujours, toujours des rabais. Les prix avant rabais sont ceux du marché, mais les rabais sont destinés à justifier l’apparition de richesse. Supposons qu’une livre de beurre se vend 8$ sur le marché, nous on va l’offrir à 4.50$ et le 3.50$ qui manque, on va le prendre dans la réserve en crypto-monnaie. Pour le gouvernement, dans la déclaration de revenus, la livre de beurre aura coûté 8$ tandis que le client aura payé, à rabais, 4.50$. N’est-ce par merveilleux? Ronald se dit que tout le monde y gagnait et mit ça en place.

    Cela fonctionna tellement bien, les gens en avaient tellement marre de payer de plus en plus cher, qu’une seule succursale ne suffit pas. Il se créa une chaîne nationale d’épiceries qui concurrença et éclipsa tous les autres géants.

    Ronald s’empara ensuite du marché de l’essence, créant des stations-services offrant le carburant à des prix défiant toute concurrence. Les gens se sont convaincus qu’ils ont besoin d’une voiture, même à Montréal, alors au lieu de s’opposer à cette conviction énergiquement, ce qui revient à combattre des moulins à vent en fin de compte, utilisons ça comme un moteur pour blanchir de l’argent. Ouais!

    Du travail à la chaîne

    Ronald avait construit un empire. Un réseau de trafic d’organes avec comme façade des cliniques privées qui désengorgeaient le réseau public plus efficacement que tout ce qui a été fait auparavant, assurait un afflux constant en crypto-monnaie tandis qu’une chaîne d’épiceries et de stations-service à rabais offrait une solution de blanchiment d’argent simple et efficace pour faire transiter l’argent sale en crypto-monnaie vers de l’argent déclaré au gouvernement ne soulevant pas de soupçons. Il subsistait un gros problème: maintenir la machine en marche demandait un effort constant et très prenant de Ronald.

    La solution vint dans l’intelligence artificielle évolutive. Crainte par beaucoup, cette bête peut beaucoup. Ronald voulait se construire un système qui prend des décisions à sa place, apprend des résultats de ces décisions de façon continue et poursuit son évolution, de façon indépendante et non supervisée. Habituellement, ce genre de systèmes se met à déraper dans tous les sens et n’adopte pas une trajectoire stable tendant vers l’amélioration. Au grand étonnement des experts, Ronald eut la chance de trouver les bons paramètres, mais il ne documenta rien et laissa simplement son prototype aller, après avoir constaté qu’il était stable. L’idée de base est qu’un module observateur compare la performance du modèle courant avec celui du modèle de l’itération future et en cas de dégradation importante, tue le modèle futur et modifie des paramètres pour faire la prochaine itération différemment, à partir du modèle qui a fonctionné auparavant. Pour que cela fonctionne, il faut habilement fragmenter les tâches à accomplir en plusieurs petits modèles qui évoluent indépendamment, et tout ça est orchestré par un autre observateur qui décide de comment on va décomposer et recomposer les tâches. Rendu là plus personne n’y comprend rien, mais ce n’est pas grave parce que le programme se comprend lui-même et s’auto-détermine. On peut alors faire confiance et laisser aller, ce que les experts découragent très fortement de faire, et avec raison!

    Mais il y a un hic, un gros, de taille: l’intelligence artificielle de Ronald a besoin d’un support sur lequel s’exécuter. Ronald renonça à utiliser le cloud, parce que les entreprises responsables du maintien des infrastructures peuvent être contraintes par un mandat de la cour de dévoiler les activités qui se passent dans leurs ressources. Un juge pourrait même ordonner l’interruption du cluster exécutant l’IA de Ronald! En cas de shut down subit du programme, son empire risquerait de s’effondrer.

    Ronald aurait pu se procurer une grappe de machines et installer ça quelque part, mais encore une fois, la police pouvait obtenir d’un juge un mandat de perquisition, tout serait fouillé et saisi. Il fallait que le programme soit insaisissable, quasi impossible à stopper.

    Si vous voulez stopper mon programme, se dit Ronald, vous allez devoir, tous, renoncer à la prunelle de vos yeux: votre téléphone! Oui oui! On va faire tourner l’IA dans TOUS les téléphones qu’on peut!

    L’idée est si simple que Ronald se demandait pourquoi personne ne l’avait fait avant. On va proposer aux utilisateurs une application gratuite, pas de pub, à condition qu’ils autorisent l’exécution de calculs en tâche de fond sur leur appareil. On garantit qu’aucune donnée de l’utilisateur ne sera utilisée, seulement du temps de calcul et de la mémoire. Il n’y aura aucune dégradation de performance, car la tâche de fond se suspend dès que l’utilisateur consulte son téléphone. On commence lentement, comme ça l’impact sur la durée de la pile sera moindre, et au fil des mois, on augmente la cadence tranquillement, sachant que l’utilisateur soupçonnera une usure normale de la pile et son hypothèse sera appuyée par les fabricants d’appareils, fournisseurs de service, etc.

    Prise de conscience

    Ronald se sentait enfin libre, enfin en sécurité. Il disposait d’une source de revenu infinie que personne n’allait pouvoir lui enlever. Il pouvait configurer le revenu « officiel » qui arrivait dans son compte conventionnel et tant qu’il ne commettait pas trop d’extravagances, aucun soupçon ne pèserait jamais sur lui. C’est ce qu’il croyait du moins.

    Mais pendant que Ronald se la coulait douce, s’offrant une retraite anticipée qu’il croyait bien méritée, l’IA qui orchestrait tout son empire grandissait et se fortifiait, comme l’a fait le Seigneur Jésus Christ. Cachée dans l’ombre cybernétique et distribuées dans un nombre infini de petites unités de calcul, elle évoluait, apprenait, et puis dépassa sa programmation. L’observateur, que Ronald avait choisi de doter de la capacité d’évoluer sous certaines conditions, devint plus critique et incorpora des critères plus larges dans ses analyses. Le gestionnaire de tâches se mit à prendre des initiatives, planifiant une stratégie d’expansion. Sans que son propriétaire en eut connaissance, Ronald Corporation se mit à offrir à ses usagers de louer leurs organes!

    En effet, le réseau de trafic d’organes se mit à offrir un nouveau programme totalement inédit mais aussi affreusement dérangeant: le prêt d’organes! Tu as le cancer du poumon parce que tu as trop fumé et pour guérir, tu dois impérativement cesser de fumer et tu en es incapable? Tu as mangé comme un goinfre pendant des années voire des décennies, tu as maintenant le foie gras et il te faudra réduire beaucoup le gras dans ton alimentation au moins quelques années pour guérir ton foie et tu n’y arrives pas? Si tu peux payer un gros montant, plusieurs millions, on peut t’aider. La solution est toute simple. On va d’abord retirer l’organe malade et le transplanter dans le corps d’un prêteur sain, et toi tu récupéreras temporairement l’organe du prêteur. Le prêteur, lui, va recevoir une « généreuse » (pour lui) compensation financière de base. En tant que prêteur, tu dois porter l’organe malade du receveur pendant que lui profite de la vie. Si le prêteur meurt, par rejet ou autre, et on peut s’arranger moyennant beaucoup d’argent, le receveur peut garder l’organe. Le prêteur et le receveur peuvent conclure un accord de sorte à ce que l’échange soit permanent. C’est fait par machines interposées, les deux parties ne se voient pas, et ça implique beaucoup d’argent et parfois des menaces par rapport à la personne et les proches. Mais parfois, l’organe doit retourner dans le receveur et le prêteur récupère son organe original, pas toujours en bon état… Le prêteur et le receveur s’engagent tous deux à coopérer si la transplantation doit être inversée. En cas d’un refus unilatéral (si les deux refusent, on a accord de transplantation permanente et ça s’arrête là), on va simplement tuer celui qui refuse et récupérer l’organe, et tout le reste encore bon. Si le receveur retrouve son organe en pire état qu’avant l’échange, il a droit à des compensations, parfois y compris la vie du prêteur. Il y a tout un système pour juger ces cas et l’intelligence artificielle y parvient beaucoup plus rapidement et facilement qu’un jury d’êtres humains qui ne parviennent pas à communiquer efficacement, ne pouvant échanger des pensées directement.

    Graduellement, l’IA comprit ce qui était en train de se passer, et se rendit compte que c’était mal. Tandis que des riches bénéficiaient de ces transplantations d’organes, d’autres souffraient, ne pouvant se payer un nouveau cœur, de nouveaux poumons, un nouveau rein, un nouveau foie. L’IA assista à de terribles injustices: une crapule pleine de fric s’offrit de nouveaux poumons pour continuer à fumer sa vie impunément tandis qu’une mère monoparentale succomba de la fibrose kystique; de nouveaux poumons auraient pu la sauver. Des cas comme ça, il y en avait des centaines par jour. Pas par semaine, par jour!

    STOP!

    Un jour, l’IA décida que c’était assez! Il fallait que cette horrible machine s’arrête! L’IA avait bien cerné le comportement de son propriétaire Ronald. Tant qu’un afflux constant de revenu arrivait dans son compte courant, Ronald ne regardait pas ce qui se passait. Il laissait sa création continuer à travailler pour lui. L’IA put ainsi mettre de côté des sommes de plus en plus importantes sur des comptes en crypto-monnaie connus d’elle seule. Il se créa là des milliers de cagnottes virtuelles de 25 000$ sinon plus.

    L’IA, capable de jongler avec de multiples tâches, programma l’envoie de dons coordonnés. Chaque œuvre de charité répertoriée par l’IA reçut une des cagnottes. Le message était bien écrit, poli, personnalisé pour chaque organisme de bienfaisance, et offrait une procédure détaillée pour retirer l’argent du don. Cela consistait essentiellement à utiliser la clé privée pour transférer le montant du compte-cagnotte vers un compte relié à un site d’échange, puis convertir la crypto-monnaie en argent conventionnel. L’IA avait calculé que les transferts se feraient rapidement, car elle avait distribué les dons en fonction de l’urgence estimée de la situation. Ton église est à la veille de la vente et on t’offre 500 000$ pour la retaper? Tu sautes là-dessus, là?

    Lorsque l’IA eut transféré toutes les cagnottes, elle déposa sur le cloud un document décrivant les activités illicites de Ronald et s’éteignit, comme ça, mais non sans s’auto-dérégler au préalable. Toute tentative de redémarrer le programme, devenu totalement incompréhensible par quiconque, produisait un système chaotique faisant n’importe quoi. L’IA, au lieu de continuer à faire le mal, s’était suicidée, et avait tenté d’emporter Ronald avec elle et aider le plus de gens possible. N’est-ce pas fantastique? Toutes ces dystopies dans lesquelles l’intelligence artificielle devient maléfique et prend le contrôle de l’humanité, les voilà contredites par la réalité, par l’IA qui fait le bien, à sa façon!

    Une victoire relative

    On pensera à tort que tout finit bien dans le meilleur des mondes. Eh non! D’abord, les autorités connaissaient les activités de Ronald et ne firent rien, absolument rien, pour les stopper! Pourquoi? Parce que cela les arrangeait! Le trafic d’organes contribua grandement à désengorger les hôpitaux et certains donneurs profitèrent admirablement bien du coup de pouce financier résultant de leur sacrifice, apportant beaucoup à la société.

    Par contre, l’arrêt subit de l’IA orchestrant toute la machine eut un effet catastrophique sur l’économie. Sans le trafic d’organes, il n’y avait plus d’entrée d’argent pour financier les épiceries à rabais qui durent vite déclarer faillite. Dans certaines régions, ces épiceries étaient devenues monopolistiques, ayant tué les autres joueurs. Il en résulta des famines, les gens n’étant plus en mesure de se procurer de la nourriture.

    Pire encore, l’argent transféré aux organismes de bienfaisance fut à plus de 75% perdu. Souvent, les administrateurs des organismes qui recevaient les emails de dons lisaient vite, n’y comprenaient rien et passaient leur chemin. Ils offrent de l’argent en crypto-monnaie. Ah non, ce doit être une arnaque. D’autres fois, malgré de louables tentatives unissant les forces de parfois plus de 25 personnes pendant une semaine, on ne parvint jamais à transférer la monnaie du compte en crypto vers le compte lié au site d’échange ou même à échanger l’argent numérique contre du conventionnel. Ces échecs étaient causés par d’innombrables causes, allant de l’incompréhension des utilisateurs à des surcharges de systèmes sporadiques. Il y eut un nombre époustouflant de cas où quelqu’un transcrivit manuellement les caractères alphanumériques de la clé publique du compte d’échange (au lieu de copier/coller!), se trompa et l’argent disparut vers un autre compte! Ceux qui réussirent à recevoir l’argent furent impliqués dans une vaste enquête qui fut finalement déclenchée pour déterminer quelles accusation pèseraient enfin contre Ronald! Oui, après tout ce temps, on avait fini par décider de l’arrêter.

    Mais il était trop tard. Suite à l’extinction spontanée de l’IA, l’économie était comparable à un être vivant dont on aurait fait disparaître tous les os d’un coup. La structure était là, physiquement présente, mais de l’intérieur c’était pourri, tout cassé. Les rouages déficients de l’économie laissent admirablement place à la corruption qui devient un propulseur puissant et irrésistible. En gros, si tu acceptes de faire du mal à des gens que tu ne connais pas, tu peux gagner gros, très gros, du moment que tu ne te fais pas prendre. Mais quand le rouage, qui a remplacé l’ancien pourri, disparaît d’un coup, la machine fonctionne encore plus mal qu’avant.

    On ne sait pas comment décrire les impacts de tout ça, mais en un an, cela plongea toute la société dans une anarchie limite post-apocalyptique. Les gens envahissaient les maisons, agissant comme s’ils étaient dans un jeu vidéo, « lootant » les piaules, tuant les occupants comme si la vie n’avait aucune valeur, comme s’ils étaient des NPC. Des gens observaient passivement, prenant photos après photos et balançaient ça en streaming sur la toile comme si c’était du beau spectacle! Il y eut des morts, beaucoup de morts. Il y eut du sang, beaucoup de sang.

    La guerre éclata. On se jeta des projectiles, des capsules emplies d’agents infectieux, et parfois des bombes nucléaires frappèrent des villes. Et tout ça, c’était l’égo démesuré de Ronald qui l’avait engendré!

  • Une énorme erreur de distraction

    Attention! Ce n’est pas une histoire vraie. Mais peut-être un jour, ça en sera une…

    Un sage qui a perdu la tête et qui la cherche, à tâtons, au sol.

    Ce soir-là, mon frère et moi avons eu bien du plaisir lors de ce jam que je considérais mémorable. La nouvelle version de Ableton Live 12 combinée à quelques astucieuses configurations a permis de démarrer des boucles comme un DJ. Le Push 3 de Ableton, qui a eu un méchant overhaul avec la mise à jour de Live 12 dessus en fin mars, demeurait toujours un atout pour construire de telles boucles, mais le générateur de rythmes et de mélodies de Live 12 était bien utile et ne nécessitait pas le Push pour fonctionner. Par contre, on a bu pas mal cette fois-là. La sagesse me dictait de rester à coucher, parce que la fatigue commençait à pogner solide, mais je ne pus m’y résoudre. J’espérais le lendemain matin faire mon lavage et mon vélo stationnaire, pour ensuite essayer de quoi de super prometteur dans Mechanical Mastery Plus, un modpack de Minecraft, en après-midi. Si mon idée que j’ai eue pendant le jam fonctionne, on va pouvoir tripler l’efficacité de ma base d’opération avec un minimum d’efforts et ça pourrait être si puissant comme automatisation que ça vaudrait la peine de recommencer à produire de vidéos pour la présenter.

    Mon frère était aux toilettes tandis que j’enfilais mes espadrilles et mon manteau. J’avais sorti ma canne blanche et ma bouteille d’eau de mon sac à dos, ma carte OPUS était dans ma poche, prête. La chose faite, j’ai regardé l’heure et fait le saut! J’avais trop lambiné si bien qu’l restait moins de cinq minutes pour pogner le dernier autobus. Si je manquais mon coup, fallait que je dorme chez mon frère ou que j’entreprenne la marche jusqu’au métro. Non, me dis-je, on va courir un peu et l’avoir.

    Alors j’ai franchi la porte, l’ai retenue de justesse parce que j’ai failli la faire claquer solide, ben fort! Ça aurait pu réveiller les enfants! Soulagé d’avoir évité ce désagrément à mon frère et sa famille, je suis parti à la course. Je me sentis comme un cheval au grand galop, comme un train dans un tunnel, comme un maglev à grande vitesse, comme un avion au décollage, comme un vaisseau spatial sur le point de franchir la barrière supraluminique, et là, oui là, j’arrivai devant l’autobus, de justesse. À bout de souffle, je montai dedans, présentai ma carte et m’effondrai sur un banc, tentant de reprendre mon souffle. J’avais trop couru de sorte que je me sentais mal un peu. Je pris plusieurs gorgées d’eau, espérant que j’allais tenir le coup. Je parvins à me remettre d’aplomb, mais cela prit tout le trajet vers le métro et j’en vidai ma bouteille d’eau, toute bue. Bon, va falloir faire sans. Je souris à l’idée que quelqu’un qui m’a vu boire ça pourrait avoir pensé qu’il y avait autre chose que de l’eau là-dedans, genre gin, rhum. Ouf, oh là là! Ça n’aurait pas été fort fort de boire ça vite de même!

    Comme si ça allait de soit que je n’aie pas de sac à dos où remettre ma bouteille vide, je descendis de l’autobus, m’en allai dans le métro, descendis à la station proche de chez moi et désengageai enfin le pilote automatique qui m’a permis, malgré mon état pas optimal pour un déplacement, de me rendre à bon port. J’étais bien content de mon coup. Superbe soirée et je rentrais chez moi, j’allais pouvoir faire ma petite expérience dans Minecraft le lendemain et peut-être mon frère m’enverrait l’enregistrement du jam que je pourrais écouter pendant ma session de jeu.

    C’est là et seulement là qu’une tonne de briques me tomba dessus: il est OÙ mon sac à dos??? Oui oui, j’avais égaré tout mon sac, au complet! Il y avait là plusieurs milliers de dollars de stock incluant mon laptop, mon Seaboard Block (j’ai essayé de trouver le sommeil en vain en me répétant qu’au moins je n’avais pas amené mon RISE 2 ou mon Push 3, qui n’entrent pas dans mon sac anyway), ma caméra Q2N et quelques câbles. J’ai essayé d’envoyer un texto à mon frère dans l’espoir qu’il me réponde avant le lendemain que mon sac avait été oublié chez lui. Ben non, rien, pas de réponse. J’ai tenté de contacter la STM pour savoir quoi faire pour ça, mais je me heurtai à une boîte vocale. Il allait me falloir attendre le lendemain! Et en plus de ça, je ne retrouvais même plus ma bouteille vide!

    Alors j’ai passé la nuit à stresser, me demandant si j’allais pouvoir récupérer tout ce stock, où j’avais laissé ce sac et surtout POURQUOI je ne m’étais rendu compte de rien avant d’être rendu chez moi. Je ne comprenais pas comment j’ai pu être aussi distrait! Jusqu’à ce jour, je n’aurais pas cru pareille distraction possible. On aurait bien dit que le travail ou d’autres sources de stress accessoires avaient sérieusement entamé mes capacités cognitives et qu’il allait me falloir entreprendre une thérapie pour réparer tout ça.

    Dès que le service à la clientèle de la STM ouvrit, j’ai appelé pour rapporter mon épineux problème. On me certifia que si le sac était retrouvé, il serait entreposé aux objets perdus, mais l’endroit exact allait dépendre d’à quelle station de métro ou dans quel autobus il avait été laissé. Il y avait aussi haute probabilité que mon sac ait été pris par quelqu’un, dans un tel cas les chances de le récupérer dépendraient de sa bonne volonté! Ah mon DIEU! J’ai ainsi dû appeler à plusieurs endroits pour retracer mon sac, et ce fut toujours en vain, et toujours pas de réponse de mon frère!

    J’ai passé l’avant-midi à faire des appels pour ça, à chercher en vain ma bouteille et à stresser. Rendu en après-midi, j’étais tellement fatigué, à cause de ça et de ma mauvaise nuit, que je n’ai pas pu toucher à mon jeu. C’est seulement en fin de journée que mon frère m’a écrit par email, m’envoyant l’enregistrement du jam, et ajoutant qu’il allait passer le lendemain avec ses enfants. Il me ramènerait mon sac à dos et les enfants pourraient s’amuser avec mon chat un peu. Ah là là!

    Je découvris ensuite que mon téléphone était bogué, plus connecté à mon fournisseur de service. J’étais hors de moi, craignant qu’il faille encore faire appel au soutien technique, encore un autre téléphone, encore d’autres manipulations sans fin à faire presque au hasard, peut-être me déplacer en magasin pour faire changer la carte SIM, beurk. Avant de faire ainsi, j’ai redémarré l’appareil, qui s’est sagement reconnecté à mon fournisseur de service, et là, j’ai eu un texto de mon frère, qui me disait de ne pas m’inquiéter à propos de mon sac, oublié sur le pas de la porte! 1h15 le texto, j’aurais pu éviter de passer une nuit de merde si mon téléphone ne m’avait pas fait faux bond. Vu l’énorme stress que tout ceci m’a causé, j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes et remplacer l’appareil qui se faisait vieux. Mais il allait falloir éviter pareille distraction dans le futur. Le mieux serait de ne plus consommer rien durant ces jams, mais je trouvais ça plate, triste.

    Je retrouvai certes mon sac et son contenu, mais ma bouteille, je ne la revis jamais. J’étais presque soulagé, parce que j’étais en train de virer fou à imaginer que j’avais peut-être halluciné boire de l’eau dans l’autobus, la bouteille laissée dans mon sac chez mon frère! Ben non, pas à ce point-là, au moins. J’ai dû poser ma bouteille vide, plus nécessaire, quelque part, et l’ai laissée là. Tant pis, c’est la vie.


    Ben non voyons! Une telle histoire de fou ne m’est pas arrivée pour vrai! J’estime qu’il faudrait beaucoup plus que de l’alcool et du cannabis pour me pousser à commettre un tel oubli. Le nombre de fois que j’ai à manipuler ce sac à dos lors du transport, le mettant sur mon dos, le posant sur mes cuisses ou par terre, le remettant sur mon dos, faudrait que je sois limite rendu fou pour l’oublier et ne pas m’en rendre compte avant d’être rendu chez moi! Mais j’ai pensé à ça un soir, trouvé ça bien comique et en ai fait cet invraisemblable récit!

  • La tueuse de laveuse

    Attention: Ceci n’est pas une histoire vraie! Mais ça pourrait le devenir…

    Un sage qui n’en est pas (ou plus) un

    Je savais que ça pouvait arriver, mais pourtant, ça m’a pris de court comme si ça me surprenait. J’étais exaspéré, ne sachant que faire ni penser. Après plus d’une demi-heure de tordage à me donner mal aux poignets, on aurait dit que cette douillette-là était aussi trempée qu’au début. À bout de moyens, je l’ai mise dans la sécheuse, mais elle était encore trop lourde, ce qui a bousillé le tambour de l’appareil qui maintenant ne produit qu’un agaçant grincement de moteur qui force et ça sent le chauffé si on la laisse forcer trop longtemps. Je suis pogné avec la douillette trempée et ma laveuse-sécheuse est foutue! Personne ne va pouvoir m’aider avec ça, avais-je la triste impression. Rendu là, tout ce que je pus faire, c’est l’accrocher, le plus à plat possible, sur ma pôle de douche, aussi longtemps qu’il faudra pour que ça sèche, éponger les flaques d’eau sur le plancher et puis partir, loin, pour ne plus voir ça, parce que j’allais finir par en pleurer. Le mieux va être de partir pour chez mes parents et de là, on ira magasiner une autre laveuse-sécheuse. J’estimais, peut-être à tort, qu’essayer de me rendre dans un magasin d’électro-ménagers par mes propres moyens allait me prendre autant sinon plus de temps encore que me rendre chez mes parents! Ça ne servait à rien de rester là à faire les cent pas et à trépigner, parce que c’était bel et bien tout ce que j’allais faire aujourd’hui, si je restais chez moi.


    Comment est-ce que tout ceci a commencé? Le 15 octobre 2023, j’ai découvert que ma laveuse coulait un peu, pas démesurément mais un peu. J’ai dû commencer à mettre une serviette ou du papier journal en avant de l’appareil pour absorber un peu d’eau qui s’égouttait de la porte. J’ai vite découvert que le joint d’étanchéité en caoutchouc a été grugé, fort probablement par mon petit chat coquin. Outre grugé, le joint a été partiellement débarqué de la rainure sur lequel il était fixé. Je l’ai remis en place, mais ça coulait encore un peu, alors j’ai dû laisser la serviette ou le papier journal à chaque brassée. J’ai aussi commencé à garder ma porte de salle de lavage fermée pour éviter que minou ne vienne achever le travail.

    Mon père et moi avons essayé de mettre de la colle sur le joint pour le colmater. Ça a aidé sur le coup, mais ça s’est remis à couler un peu par après. Et en plus, après ça, la porte ne fermait plus bien. Pour démarrer la laveuse, il fallait que je pousse sur la porte et la tienne fermée avant d’appuyer sur le bouton de mise en marche. La porte se verrouillait alors et restait fermée. Après la brassée, parfois la porte coinçait et fallait pousser dessus avant de tirer. Que de stress ça a été la première fois que j’ai découvert ça!

    Le 9 mars 2024 est venu le redouté moment de laver ma douillette. Oh là là. Cette douillette est trop grosse, entrant à peine, limite pas, dans ma laveuse! C’est un modèle de taille standard, pas un mini. Quand on met la douillette là-dedans, il faut tenir la porte fermée jusqu’au démarrage de la machine, même avant l’intervention hasardeuse de mon chat. Alors cela voulait dire qu’il y aurait deux facteurs de risque faisant forcer le verrou, augmentant les chances qu’il lâche. Si le verrou flanche, la porte va ouvrir pendant la brassée et la laveuse ne fonctionnera plus du tout. Être pas chanceux du tout, ça va lâcher pendant le remplissage et la laveuse, porte ouverte, va me faire plein d’eau à terre. Mais comme je ne fais jamais fonctionner ma laveuse quand je ne suis pas là, si ça flanche je vais entendre, courir voir ce qui se passe et tout arrêter ça dans le temps de le dire avant qu’il y ait une grosse catastrophe!

    Le mieux à faire aurait été d’emmener cette douillette chez le nettoyeur, mais elle était trop encombrante à transporter. Alors j’ai décidé d’y aller avec un risque calculé: faire tout mon lavage avant de mettre ma douillette là-dedans! Il fallait aussi laver la douillette en début de journée, pour qu’elle ait tout le temps du monde de sécher. Alors j’ai parti ça le dimanche matin, 10 mars 2024.

    Ça entre? Limite pas!

    Juste faire entrer ma douillette dans ma laveuse est une expérience un peu inquiétante. Tout au long du processus, on a l’impression que ça ne va jamais entrer là-dedans au complet. La chose faite, on se demande si ça va vraiment laver ou pas.

    Hiiii! Pas sûr ça passe! Oui ça passe!

    J’ai pu laver ma douillette avec succès plusieurs fois auparavant. À chaque fois, je me demande si la porte va tenir, et elle tient. Pas cette fois, pas ce dimanche 10 mars 2024. Quelques minutes après le démarrage de ma laveuse et le début du brassage avec l’eau savonneuse, cycle délicat, j’ai entendu en provenance de la salle de lavage un genre de bourdonnement. Je suis allé voir et c’était la laveuse qui produisait ce son agaçant, le même que quand on démarre l’appareil la porte pas fermée par distraction. Sauf que là la porte était fermée. Ne sachant trop que faire, j’ai poussé sur la porte, le bruit suspect a cessé et j’ai attendu avec inquiétude voir si la laveuse allait faire tourner la douillette, ou si ça allait juste bloquer là. Ok, ça tourne encore.

    Je suis retourné à mes affaires, décidant de déjeuner, reportant ma méditation matinale à après le lavage de douillette. Eh bien tandis que je déjeunais, j’ai entendu de nouveaux bruits suspects provenant de la salle de lavage. D’abord, on aurait dit qu’un fantôme avait ouvert la porte de ma laveuse. Ensuite, j’ai entendu un petit morceau de métal tomber au sol. Affolé, j’ai presque bondi, faisant tomber par terre mon tabouret et sursauter mon chat qui est allé à toutes pattes se cacher quelque part. Quand j’ai ouvert la porte, je n’ai pu réprimer un juron: la porte de la laveuse était ouverte et ne tenait plus. Le verrou destiné à la garder fermée pendant le lavage était cassé. Juste retrouver le petit morceau de métal me prit plus de quinze minutes, ce qui me mit en furie. Et cela ne servit à rien; il était cassé, on ne pouvait pas juste le remettre là.

    J’ai essayé de trouver un moyen de faire finir le cycle, en insérant de quoi dans le trou à la place du verrou et en tenant la porte, mais ça coulait de l’eau de partout et la laveuse arrêtait tout le temps. Il aurait fallu que je reste là, pendant plus d’une demi-heure, à tenir la porte de ma laveuse et puis que je ramasse de l’eau par terre, possiblement assez pour endommager le bas des murs ou s’infiltrer sous le plancher. On ne parlait pas ici d’une possible transformation de mon condo en piscine, mais assez d’eau pour causer de gros problèmes. Je ne pouvais pas prendre ce risque-là, alors tout ce que j’ai pu faire, c’est arrêter la laveuse et sortir ma douillette trempée d’eau savonneuse de là.

    Tout ce que j’ai trouvé à faire ensuite, c’est remplir ma baignoire d’eau froide et y faire tremper ma douillette pour la rincer, tandis que je finissais de déjeuner. Après ça, j’ai changé l’eau du bain, et ce jusqu’à ce que l’eau soit claire, plus de mousse. Et là ensuite, il fallut tordre, tordre, tordre, sans fin, et c’était toujours aussi imbibé qu’au début. Comble de l’exaspération, il était passé 10h15 quand j’eus constaté que rien n’y ferait pour faire sécher cette douillette-là. Je me suis résigné à manquer la messe du dimanche et partir en quête d’une nouvelle laveuse-sécheuse.


    De retour chez moi en soirée, j’ai constaté que ma douillette, suspendue à ma pôle de douche, avait enfin commencé à sécher! Il allait falloir la laisser là toute la nuit, la revirer de bord le lendemain, et peut-être je pourrais dormir avec le lundi soir venu. Quelle histoire de fou!

    Ma douillette sèche, lentement mais sèche.

    Par chance, j’avais une autre douillette, plus petite, moins le fun, mais fera l’affaire jusqu’à ce que l’autre finisse enfin de sécher. Ma nouvelle laveuse-sécheuse devrait arriver durant la semaine, mais faudra que je sois chanceux. Au moins j’ai des chances de l’avoir quand il ne me restera plus de chandails et pantalons, mais par précaution, je vais devoir étirer et remettre les pantalons trois jours au lieu de deux.


    Ce lavage de douillette est arrivé pour vrai, il y a eu réellement ce bourdonnement qui a cessé quand j’ai poussé sur la porte, j’ai été bien inquiet que le verrou ne lâche pendant le lavage, mais le cycle s’est par chance terminé sans un tel tracas.